Orange Is the New Black. Des femmes en prison
Des femmes en prison
La série imaginée par Jenji Kohan montre l’héroïsme des femmes dans le huis clos d’une prison, avec pudeur et humour. Elle prête une attention particulière aux phénomènes d’intersectionnalité et aux effets de la privatisation des prisons.
Au siècle dernier, le cinéma s’est plu à produire des « Wip » (Women in Prison) – un véritable genre dans les années 1960-1970, dont deux titres suffiront à indiquer la teneur, proches des fantasmes de harems : Femmes en cages et Ilsa, la louve des SS.
La créatrice de la série Orange Is the New Black, Jenji Kohan, est une femme, féministe, familière des travaux de Judith Butler. Tout comme dans Oitnb, la question de la capacité d’agir (agency) affleure souvent dans sa précédente série, Weeds, présentée en cinq mots : « Banlieusarde. Veuve. Herbe. Deal. Maman. »
Pour mesurer l’originalité décapante de sa nouvelle série, on peut poser les trois questions du test de Bechdel : dans un récit, y a-t-il au moins deux personnages féminins identifiés ? Ces femmes parlent-elles entre elles ? D’autre chose que d’un homme ? La série explose tous les scores : la grande majorité des personnages est constituée de femmes, enfermées dans une prison de basse sécurité. Elles s’interpellent, échangent des insultes, s’embrassent, se confient, se castagnent, bavardent de tout et de rien, mais surtout de sujets essentiels. Comme il est expliqué à l’héroïne principale dès son arrivée : « Ici, ce n’est pas Oz, les seules violences sont à coups de potins ou de commérages. » Elles ne sont pas négligeables pour autant : dans les premiers épisodes, Piper est littéralement affamée par la responsable de la cuisine dont elle a critiqué le travail, et de brèves bastons font de réels dégâts.
Dans cette série chorale, les femmes sont montrées dans l’ordinaire de leur vie, un quotidien qui, en prison, relève parfois de l’héroïsme : prendre une douche à Litchfield expose aux mauvaises rencontres comme aux mycoses. Le travail sur la pudeur est remarquable : les nombreux plans de nus (pas de porte aux toilettes dans cette prison), les déambulations liées aux questions d’hygiène et les scènes érotiques torrides sont travaillés par la réalisation pour représenter la nudité avec respect.
La créatrice Jenji Kohan a choisi une héroïne, Piper (Taylor Schilling), de la classe moyenne, blonde aux yeux bleus, universitaire diplômée, comme « cheval de Troie1 » : sa présence permet un accès narratif à une population carcérale classiquement constituée de Noires, de Latinas, d’Asiatiques, d’origine populaire. La série s’intéresse aussi à des femmes âgées, grosses ou handicapées et qui se répartissent sur tout l’arc-en-ciel Lgbt.
Huis clos
Contrairement au topos habituel, il n’y a pas de grand plan d’évasion. Si une femme s’évade, c’est parce qu’elle est en danger à l’intérieur de la prison. La légèreté narrative avec laquelle sont évoquées les modalités de sa fuite montre que le thème n’est traité que par quelques échappées, comme celle où des femmes profitent d’une poétique erreur informatique, ou d’une trouée dans un grillage, pour aller se plonger dans un lac mitoyen et jouir d’un moment de bonheur juste avant, elles le savent bien, d’être rattrapées.
L’enfermement offre un avantage dramaturgique : il est difficile d’éviter ceux que vous ne voulez pas croiser, source de conflits inépuisable. Narrativement, le huis clos est une technique difficile à tenir sur une longue durée (plus de cinquante épisodes de quelque cinquante minutes). Des espaces dédoublés (l’intérieur du pénitencier et le monde civil, les locaux de la prison et ses espaces en plein air) permettent des appels d’air et multiplient les recoins dans lesquels certains personnages aiment à s’isoler ou à se retrouver (la bibliothèque, la cabane à outils de la jardinerie, la chapelle œcuménique surtout utilisée pour des rencontres sexuelles).
Intersectionnalité
Pour survivre en milieu carcéral, il faut se battre, être en permanence sur le qui-vive. Les affrontements sont souvent alimentés par des oppositions communautaires. La série est ainsi souterrainement irriguée par la notion d’intersectionnalité qui interroge, depuis les années 1990 aux États-Unis, comment une personne peut faire l’objet de plusieurs discriminations simultanées (race, sexe, classe sociale, sexualité, handicap). Le personnage de Boo (interprété par la chanteuse Lea DeLaria) est à la fois lesbienne de tendance « camionneur » et grosse ; Sophia (Laverne Cox) est noire et transgenre ; Pennsatucky est blanche et pauvre avec une denture à faire peur… Dans un épisode désopilant, Taystee (Danielle Brooks) se fait passer pour juive afin de bénéficier des repas casher, visiblement meilleurs que l’ordinaire de la cantine. Dans un épisode plus sérieux, Cindy (Adrienne C. Moore), femme noire élevée dans un rigorisme évangéliste, cherche à se convertir au judaïsme, au grand étonnement d’une autre détenue : « Pourquoi vouloir quitter une communauté largement détestée pour une communauté doublement haïe ? »
Ce phénomène d’intersectionnalité s’alourdit des effets du communautarisme. À son arrivée dans le pénitencier, la blonde héroïne se voit offrir une brosse à dents par celle qui l’a conduite jusqu’à sa cellule : « C’est parce que tu es des nôtres. » Piper, qui vivait à Brooklyn et faisait ses courses au marché bio, montre qu’elle est choquée et s’entend répondre : « Ce n’est pas ce que tu crois : ce n’est pas du racisme, c’est tribal. » Le regroupement suppose souvent une famille, qui offre la possibilité d’un lien affectif. La redoutable chef russe Red (Kate Mulgrew) défend ainsi « ses filles » bec et ongles – autant qu’elle les maltraite – et l’un des plus beaux personnages de la série, Crazy Eyes (Uzo Aduba), qui écrit un roman de fantasy pornographique, prend le deuil quand sa « mère » disparaît.
L’association américaine Women in Prison semble s’être vraiment reconnue dans cette description : le réalisme de la série est étayé par les nombreuses recherches documentaires et visites en prison effectuées par l’équipe d’écriture. Ce sont les personnages masculins qui sont simplifiés, ne serait-ce que parce qu’ils occupent le second plan, même si on peut défendre l’intérêt et la complexité du personnage de Healy (Michael J. Harney), le conseiller de probation qui hésite entre bienveillance, homophobie, petites perversions, misogynie et naïveté adolescente quand une détenue vient lui faire du charme.
Gestion privée
En définitive, cette description de l’univers carcéral pose la question de la loi. La loi telle qu’elle est exercée par le droit américain (appels, procès, avocats…), telle qu’elle règne à Litchfield (hiérarchie des gardiens, litanie des interdictions diffusée par haut-parleur, procédures de comptage, de sécurité…) et telle qu’elle est imposée par les caïds locaux (les « mères »). Piper rappelle à plusieurs reprises qu’elle avait le choix au moment où elle a décidé d’accepter la proposition de son amante et âme damnée : transporter une valise d’argent de la drogue, fait pour lequel toutes deux sont condamnées.
Tout Oitnb est parcouru par ce présupposé : les femmes emprisonnées ont commis des crimes de gravité variable, les flash-back nous donnent des éléments pour comprendre leur vie passée et leur conférer ainsi des circonstances atténuantes, mais elles avaient le choix au moment de passer à l’acte. Cette position nuancée concilie déterminisme social et libre arbitre (compatibilisme2).
On notera à cet égard l’importance des considérations économiques dans cette série. D’une part, on retrouve les économies parallèles classiques (argent provenant de l’extérieur, marché noir et troc internes). Mais d’autre part, la série souligne les ravages opérés par le passage d’une gestion publique, défaillante et corrompue, à une gestion privée cynique : réduction des effectifs et remplacement par des agents non qualifiés, dont on supprime les programmes de formation minimale (il faut quarante heures pour faire d’un vendeur de beignets un gardien de prison) ; dégradation des conditions de vie des prisonnières (suppression de la cuisine au profit de la distribution de sacs de nourriture évoquant des excréments) ; dégradation des conditions de travail, proches de l’esclavage (un dollar de l’heure pour coudre des culottes3). Très officiellement, une grande entreprise privée organise donc l’exploitation de la force de travail de ces femmes.
À ce cynisme répond celui de la blanche colombe Piper qui, avec des complicités externes, organise la vente, sur un site internet spécialisé, de ces mêmes culottes, mais portées plusieurs jours par des détenues. Elle se comporte vite comme le pire des capitalistes, n’hésitant pas à « renvoyer » celle qui sensibilise ses camarades à l’exploitation dont elles sont victimes de la part de l’une des leurs. En contrepoint de la description des effets de la privatisation, Piper passe de bobo sûre de son bon droit à une pâle et blonde imitation du Parrain.
Avant de renier ses convictions morales, Piper accuse cette prison de n’être que punitive, la question de la réinsertion des détenues n’y étant pas envisagée. En décrivant ce système, par la méthode documentaire et par la fiction, la série met en accusation plus largement le système carcéral américain. Les méthodes actuarielles, ces calculs économiques qui font l’impasse sur les conditions de détention et sur la réhabilitation, sont effrayantes4.
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La force de ces personnages féminins, ainsi que les moments de dignité et d’entraide qui ponctuent la série, rendent cette « dramédie » émouvante et des éclats de rire contagieux donnent à voir le côté obscur des choses – même atténué, télévision et emprise économique de la publicité obligent – avec une distance qui n’exclut pas la lucidité : l’orange est bien la teinte à la mode, même si c’est la couleur de l’uniforme des prisonniers aux États-Unis.
- 1.
La série est tirée d’un récit autobiographique de Piper Kerman, Orange Is the New Black: My Year in a Women’s Prison, New York, Spiegel & Grau, 2010. L’auteur a suivi l’écriture de la série, même si elle a regretté une description trop indulgente des gardiens. L’actrice lui ressemble physiquement.
- 2.
Le « compatibilisme » est la thèse selon laquelle un comportement moralement responsable est compatible avec la détermination causale des événements. Voir l’entrée “Compatibilism” sur la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu).
- 3.
Soit quatre fois plus que la rémunération des détenues pour d’autres travaux : cela contribue à les diviser et ainsi à éviter une possible révolte.
- 4.
« La “science actuarielle” incite à multiplier les recueils de données et les fichiers en tous genres afin d’avoir de la matière pour ses calculs statistiques. […] Désormais, la pensée actuarielle envahit des domaines qui lui étaient a priori hétérogènes, comme la police mais aussi la médecine ou la justice, au point que certains sociologues parlent de “nouvelle pénologie”. » (Anne Lécu, la Prison, un lieu de soin ?, Paris, Les Belles Lettres, 2013, p. 228).