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 Bonnefanten museum, Maastricht | Photo de Christian Fregnan
Bonnefanten museum, Maastricht | Photo de Christian Fregnan
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La dotation de la culture

Dans un contexte où les institutions culturelles ont perdu leur public, l’État doit soutenir la création, pour que les mécènes suivent.

En ce qui concerne le rapport de l’argent privé à l’argent public dans la culture, il existe une énorme différence entre les États-Unis et l’Europe, et à l’intérieur de l’Europe, entre les pays où j’ai eu la chance de travailler (le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas et la France).

Le mécénat en France et aux États-Unis

Ayant travaillé au PS1 de New York à la fin des années 1990, alors que cette institution s’affiliait au MoMA, je commençais toutes mes journées avec un cash-flow (trésorerie) négatif de 15 000 dollars. Pendant l’été, nous avons dû licencier, parce que nous n’avions pas d’exposition et donc pas de mécène ni d’argent privé. Cette dépendance de la culture à l’argent privé est toujours d’actualité aujourd’hui encore aux États-Unis. C’est même devenu pire. Ce qui est curieux, c’est que très peu d’organismes osent toucher au tabou de leur endowment (dotation), qui est plus qu’un fonds de roulement. Rares sont ceux qui ont le courage d’y piocher, pour garder le personnel par exemple, parce que c’est tabou. Mais cette dotation représente tout de même un avantage, parce que les Américains, quand ils créent un musée ou bien une extension d’un musée déjà existant, essaient de faire croître leur endowment. On peut néanmoins y voir une hypocrisie : les Américains se disent toujours philanthropes, mais c’est une philanthropie qui est remboursée par les impôts.

Cela dit, en France, c’est aussi très compliqué. Bercy néglige les coûts publics induits par le mécénat, alors même qu’il incite les établissements publics à y avoir fortement recours, comme permettant une baisse des dépenses publiques.

Quatre catégories de culture

Quand on parle de la culture et de la place de l’argent public et de l’argent privé, il faut bien définir ce dont il s’agit. La culture est un véritable écosystème qui n’est pas reconnu comme tel. À l’intérieur, il faut faire la différence entre la création-risque, sorte de darwinisme qui permet de créer mais qui fait qu’à la fin, il ne reste que quelques créations, quelques œuvres qui ont un véritable effet à long terme. Ces œuvres vont changer la politique de l’institution et la réception du public, et permettre des expositions dont l’influence durera bien au-delà de leur fermeture. Il existe également un deuxième type de création, la création pédagogique. Puis deux autres formes, l’animation culturelle et enfin le divertissement.

L’économie ne joue pas le même rôle pour la création-risque que pour la création pédagogique, l’animation culturelle ou le divertissement. J’ai appris, aux Pays-Bas, à New York, en Allemagne ou au Royaume-Uni, que l’argent privé doit jouer un rôle différent dans chacune de ces catégories. Notre ministère de la Culture ne fait pas assez la différence entre ces quatre formes et les lie à une seule : la culture Excel, avec des listes et des numéros, ce qui est dommage…

Cette distinction peut nous apprendre à approcher les mécènes et l’argent privé de façon différente. Prenons la période du confinement : les mécènes n’ont pas cessé de donner de l’argent pour des actions sociales ou médicales. Même au Grand Palais, nous pouvons en profiter : la fondation Engie a décidé de nous donner 50 000 euros, ce qui n’est pas rien, afin d’ouvrir la Nef pendant l’été à destination des jeunes qui restent à Paris et ne connaissent pas cet endroit.

Mais, dans ce contexte exceptionnel, le mécénat culturel a récolté beaucoup moins que le sanitaire ou le social. La différence entre les formes de la culture n’est pas assez mise en avant pour trouver des soutiens. Ainsi, le ministère ne s’appuie pas sur les particularités de ces quatre formes de la culture alors qu’il devrait prendre ses responsabilités pour défendre essentiellement la création-risque et la création pédagogique, et celle-ci avec l’Éducation nationale.

En effet – et c’est un paradoxe –, si on a de l’argent public, il devient plus facile de démarcher des mécènes qui ont envie d’investir dans l’écosystème culturel. Depuis mon travail au PS1 à New York, mon système est le suivant : dès que j’ai de l’argent pour réaliser une exposition, je vais voir des mécènes privés, qui sont beaucoup plus enthousiastes à l’idée de donner à une manifestation très forte plutôt qu’à celle de donner à un projet vague, relevant de l’animation culturelle ou du divertissement.

Réfléchir au moment Covid de la culture

Le plus étonnant, c’est que ce qui semblait impossible avant la Covid est désormais possible. Notamment une enveloppe assez généreuse, interministérielle, a été constituée, pour « l’été culturel et apprenant ». Tout d’un coup, pour paraphraser Johan Cruyff, l’ancien footballeur du FC Barcelone, « chaque désavantage a son avantage ». Tout d’un coup, il y a de l’argent pour cette opération qui peut être qualifiée de création-risque et de création pédagogique. Le Grand Palais fait partie de ces initiatives proposées au public dans ce cadre estival : nous avons invité un plasticien contemporain, Franck Scurti, pour occuper la Nef comme un atelier pendant tout l’été. De plus, nous sommes en train de travailler avec le ministère pour les bibliothèques et les médiathèques sur tout le territoire avec l’artiste Pierre Giner.

Tout d’un coup aussi, on dit qu’il faut changer la conception des musées, en travaillant avec les collectivités territoriales et leurs collections. Je pense, dans ce contexte, que nos musées doivent arrêter d’inventer projet par projet avec les acteurs privés et qu’ils doivent s’engager de façon plus structurelle avec eux, c’est-à-dire qu’ils doivent réfléchir à des contrats de trois, cinq ou sept ans. Il faut faire l’apprentissage de cette relation nouvelle, en coopérant sur le long terme.

On se demande aujourd’hui où est le public. En effet, avec la Covid, on a perdu le public. Il faut réinventer le contact avec lui, par exemple par le biais de la création. On fait comme si on avait établi une intimité avec le public et la création avant la Covid, ce qui n’est pas vrai. Depuis deux mois, je lis dans les journaux du monde entier des demandes pour changer les musées. On parle, par exemple, de « révolution culturelle post-Covid ». Toutes ces idées étaient déjà là, mais on n’osait pas les énoncer. Ce n’était jamais dit, mais on avait perdu le contact avec ces deux pôles de la culture que sont la création et le public. On ne parlait que d’économie et de divertissement.

Une des particularités de ce moment Covid, c’est que nous nous sommes réunis entre gens de théâtre, de la musique, du cinéma, des écoles d’art et que nous avons parlé de tout cela ensemble. Et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait arrêter de faire des politiques différentes par secteur. Nous avons les mêmes problèmes : trouver de l’argent privé pour la création-risque. Les structures privées veulent la plupart du temps voir des résultats tout de suite. Or le travail de la culture est de longue haleine, il est tout aussi difficile de le défendre face aux hommes politiques qui pensent au prochain remaniement qu’auprès de financiers privés qui doivent défendre leurs dépenses devant leur conseil d’administration ou leurs actionnaires.

Le « mystère » de la Culture

C’est donc cela le travail du ministère, sur les fondamentaux, sur les risques et sur la durée, sachant que dès que le ministère apporte de l’argent, les opérateurs privés nous font plus confiance. Je suis un fan de la recherche de financement privé. Mon expérience montre que l’on rencontre beaucoup plus de succès avec des projets déjà financés qu’avec des projets qui ne le sont pas.

Dès que le ministère apporte de l’argent, les opérateurs privés nous font plus confiance.

Mais quand on réfléchit au partage entre argent privé et argent public, il ne faut pas oublier que le privé n’a pas envie d’aider au fonctionnement de base des musées, les collections ou le travail de restauration. Ce n’est pas spectaculaire, mais ce sont les conditions du bon fonctionnement d’un musée. Autre exemple : qui aura envie d’aider des théâtres à faire des expérimentations dans le domaine du numérique, sachant que le numérique n’est pas un élément spécifique du théâtre ou des arts vivants ? Il ne faut pourtant pas le négliger parce qu’il faut investir dans des captations ambitieuses de pièces. Il y a peut-être là une forme de monétisation. Mais ce travail de base, pourtant passionnant, n’est pas assez sexy pour l’argent privé. Ces projets ont donc besoin de l’argent public.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il y aura très peu d’expositions blockbusters dans le futur proche. Nous vivons le moment « Sauve qui peut la vie », qui va durer jusqu’à octobre peut-être. Puis, nous serons confrontés, à partir de septembre 2021, à la crise structurelle, pour laquelle il faudra trouver des solutions véritables. Même si nous voulons organiser des expositions blockbusters, elles devront durer non plus trois mais six ou huit mois. Mais nous n’obtiendrons pas des prêts pour aussi longtemps, sans compter que les frais de transport des œuvres seront plus importants. Nous sommes dans l’impasse.

On a beaucoup critiqué cet art mondialisé pour ses effets négatifs. Il ne faut pas trop jouer pour autant la carte nationaliste. Nous avons besoin d’une culture qui représente le monde entier. L’écosystème de la culture est un système poreux et dès que la culture devient trop nationaliste ou, pire encore, identitaire, elle devient autre chose, une monoculture ou de la propagande. Il y a un public cosmopolite et interracial qui commence à naître : regardez comment le public du Modèle noir au musée d’Orsay était différent des autres. Ce public est un grand consommateur et récepteur de la culture. Il est mobilisé et mobilisable.

Les curateurs du musée Guggenheim à New York ont écrit une lettre ouverte à leur directeur pour repenser le musée et son public. En effet, si les gens ne se sentent pas représentés dans des institutions culturelles, celles-ci doivent changer de route. Nous discutons de tout cela dans le cadre de notre exposition Napoléon, qui ouvrira en avril 2021. Ce sont des discussions difficiles mais très vivantes aussi.

Pour finir, il faut également réfléchir à ce que peut être le ministère de la Culture et le reformuler, comme ce qui a été réalisé dans les années 1960 ou 1980. Nous sommes trop souvent confrontés au « mystère de la Culture ».

Chris Dercon

Historien de l'art, il est le président de la Réunion des musées nationaux - Grand Palais.

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La culture au tournant

Selon ce dossier coordonné par Carole Desbarats et Emmanuel Laurentin, les institutions culturelles sont confrontées depuis quelques temps à des enjeux que l’épidémie de coronavirus a rendus plus aigus encore. Alors même que le confinement a suscité une forte demande de culture, beaucoup de ces institutions sont aujourd’hui face à un tournant. À lire aussi dans ce numéro : Trump contre l’Amérique, des élections par temps de pandémie et des jeunes sans bercail.