Pour un débat sur les représentations en économie
Alors que les spécialistes de la discipline économique se sont montrés discrets et embarrassés par les réflexions sur la crise, la création de l’Association française d’économie politique témoigne d’un besoin de débat parmi les économistes et avec l’ensemble des sciences humaines.
Selon les termes du président de l’Afep, André Orléan1, le modèle de la science exacte, voire de la science expérimentale, si souvent mis en avant par les économistes pour qualifier leur discipline, est grandement insuffisant. Il ne rend compte que d’une partie du travail des économistes et peut-être pas de la partie la plus stratégique du point de vue de la société. En effet, l’économie n’est pas évaluée principalement au travers de son aptitude à rendre intelligible la réalité telle qu’elle est, à la manière des sciences de la nature, mais dans sa prétention à dire ce qui doit être et à fournir les outils de la construction du futur souhaitable. Ce sont ses capacités performatives qui sont les plus sensibles socialement. La financiarisation de l’économie mondiale aura été de ce point de vue une expérience exemplaire en ce qu’elle s’est fortement appuyée sur la théorie de l’efficience des marchés financiers, tant pour ce qui est de sa légitimation que par ses techniques.
L’économie se trouve de ce fait constamment au plus près des intérêts sociaux, politiques ou économiques, et elle se trouve en conséquence soumise à une pression forte des groupes d’intérêts. Il n’y a pas lieu de les rejeter a priori. Mais il convient d’établir des règles particulières pour éviter une instrumentalisation. De ce point de vue, la très grande proximité, pour ne pas dire la compromission, d’une part importante des économistes, en particulier aux États-Unis, mais pas seulement, avec les institutions financières et les acteurs des marchés qu’ils auscultent, pose la question de la distance critique du chercheur avec son terrain. Les arrangements avec les intérêts en jeu sont à même de produire un effet de système lorsque l’accès aux budgets de recherche est adossé à des financements hybrides public/ privé. Difficile d’éviter l’aveuglement dans ces conditions. L’économie se trouve dans une situation critique face aux intérêts qui cherchent à l’instrumentaliser. C’est donc aussi sous cet angle qu’il faut comprendre l’exigence du pluralisme. Celle-ci va au-delà de l’idéal de tolérance propre à toutes les activités intellectuelles. Le pluralisme est une manière, pour la communauté des économistes, de réfléchir à son rôle social et d’éviter la manipulation. Ce pluralisme, l’Afep se propose de le décliner selon trois axes.
Pluralisme des approches conceptuelles : le débat sur les concepts fondamentaux de l’économie ne peut jamais être considéré comme clos. À côté du courant néoclassique, existent d’autres traditions de pensée également fécondes, également légitimes, notamment l’institutionnalisme, le keynésianisme, le marxisme, l’évolutionnisme, etc. Cette diversité doit être considérée comme une richesse constitutive de l’économie.
Pluralisme des points de vue : l’économie ne se résume pas à la théorie au sens étroit. Il est d’autres manières de faire avancer les connaissances, l’histoire des faits et de la pensée économiques, la réflexion sur la méthodologie, la philosophie économique, la sociologie économique doivent être considérées comme des points de vue légitimes et importants.
Pluralisme, enfin, des disciplines, car l’économie appartient aux sciences sociales et doit renforcer ses liens avec celles-ci. La situation actuelle, qui tend vers une hégémonie de l’économie à leur égard plutôt qu’à une collaboration équilibrée, est malsaine. La fermeture de l’économie trouve là une de ses racines les plus significatives. Les sciences sociales forment une entité structurée qui doit grandir de manière équilibrée dans ses diverses composantes pour insérer l’économie dans le réel, pour comprendre les faits économiques en tant que faits sociaux.
L’économie court actuellement le risque de ne considérer comme scientifique qu’un seul paradigme, de laisser la théorie poursuivre sa fuite en avant dans la technicité, dans l’espoir de se conformer à l’image des sciences de la nature, en achevant de couper l’économie des autres sciences sociales et de la priver des richesses de l’interdisciplinarité2. Enfermement idéologique et dérive instrumentale sont les deux maux qui guettent la discipline et sa production académique. Illusion théorique et suffisance méthodologique caractérisent une discipline marquée par la « contre-révolution libérale » en faveur du « tout marché » et la frustration de certains économistes de pratiquer une science « molle » considérée comme peu scientifique par les mathématiciens et les physiciens3.
La crise financière, économique et écologique, qui frappe à des niveaux divers l’ensemble des pays du monde, interroge la profession d’économiste sur la pertinence et l’utilité sociale de ses productions scientifiques. Ne pas avoir anticipé la crise et ne pas avoir grand-chose à en dire contribue à décrédibiliser la profession. Pour autant, ce constat s’applique-t-il de la même façon à tous les courants d’analyse économique ? Ou révèle-t-il simplement les limites d’un type d’approche, devenu l’alpha et l’oméga de l’analyse économique mobilisée par les élites étatiques et économico-financières ? La structuration du champ académique est-elle responsable de cette « imprévoyance », voire de cette cécité ? Comment faire pour que nos sociétés se dotent d’outils et d’institutions de connaissances, d’éclairage et de réflexions plus utiles aux débats publics concernant l’organisation et le fonctionnement de l’économie ?
Le statut des savoirs en économie
« Peu d’économistes ont vu arriver l’actuelle crise économique, mais cet échec de la prévision est le moindre problème de la discipline. Plus important est l’aveuglement de la profession à la possibilité même de catastrophes dans l’économie de marché. »
« Les nations qui appliquent les enseignements de la science économique connaissent la croissance la plus forte. Les mauvais élèves paient par leur stagnation. »
La prétention à ne contenir aucun jugement de valeur, qui est une des caractéristiques de l’idéologie, est un des mythes que véhicule une certaine conception de la « science économique » qui se veut exempte de toute considération morale, philosophique et politique. Selon la conception néoclassique en effet4, les marchés sont efficients et peuvent s’autoréguler : la politique, au mieux, ne sert à rien. L’ordre économique est « naturel » (s’exprimant par des taux eux aussi naturels : taux de chômage naturel, taux d’intérêt naturel, taux de change naturel…). En outre, toujours selon cette doctrine, les agents économiques agissent rationnellement et recherchent leur propre intérêt : chacun mobilise rationnellement pour lui-même toute l’information existante sur les « faits » en s’aidant de la théorie économique et des leçons de l’expérience. L’homo oeconomicus existe vraiment, tel que caractérisé par Veblen5 : un homme considéré comme un calculateur instantané de plaisirs et d’efforts, qui oscille comme une parcelle homogène de désir de bonheur sous l’action de stimuli qui la déplacent tout en la laissant intacte. Il n’a ni passé ni futur. C’est une donnée humaine définitivement isolée… Un être « unidimensionnel », ajouterait Marcuse6. Enfin, la monnaie est un voile dont la quantité n’influence pas la production mais seulement le niveau général des prix.
À la différence des néoclassiques, les post-keynésiens7 n’ont pas la prétention d’avoir accès à une connaissance irréfutable du monde tel qu’il est – à ses propriétés intrinsèques. Le réalisme philosophique, partagé par de nombreux post-keynésiens, implique que certaines propriétés de la réalité existent, indépendamment de la manière dont elles se manifestent à nous. Cette posture théorique est souvent combinée par les post-keynésiens au relativisme épistémologique, qui nécessite la tenue d’un débat qui prenne en compte le contexte, la subjectivité et la psychologie des acteurs, l’importance de l’histoire. Chaque événement économique, qui se produit nécessairement dans le cours du temps historique est unique : il ne se répétera pas. Pour le courant dominant, au contraire, le monde est, par nature, ergodique8, et l’économiste donc peut identifier et formaliser la répétition de séquences identiques, dans un monde où le temps est logique, et donc réversible.
Interroger le statut des savoirs, admettre que derrière toute norme se situe (et, parfois, se dissimule) un modèle, une représentation9, poser que les normes ne sont pas le codage de faits immanents mais sont produites dans un contexte, sont « situées », sont des postures qui ne vont pas de soi pour une grande part des économistes.
Il en va de même de la question des « faits » économiques. Ceux-ci existent-ils vraiment, comme tels ? Leur exposé n’inclut-il pas nécessairement la représentation qui les met en forme ?
Ici réside peut-être une des expressions de la frontière entre croyances et convictions. Alors que les croyances ne se mettent pas en débat, relèvent de la foi en certains axiomes ou de l’idéologie, les convictions sont politiques, elles s’expriment dans le débat, s’appuient sur des argumentations.
Si les croyances prétendent s’appuyer sur des faits existants comme tels, les convictions sont inséparables de la reconnaissance de la pluralité des représentations telles qu’elles ont été appréhendées précédemment. Les faits ne sont pas isolables de ces représentations, leur formulation étant étroitement dépendante d’elles.
Cependant, raisonner en tenant compte des représentations n’équivaut pas à tomber dans le relativisme (à chacun « sa vérité ») ! La seule démarche scientifique possible consiste à afficher ses croyances10 a priori, quitte à les justifier puisque le savoir est conditionné par un certain nombre d’hypothèses implicites faites par le théoricien et généralement non testables11.
Relativisant fortement l’existence d’un corps de savoirs globalisants éprouvés reconnus par ce qui serait la communauté des économistes, Bernard Guerrien affirme qu’il n’existe pas en économie de lois ni même de relation suffisamment générale et précise qui pourrait figurer dans une liste indicative sur ce que l’on sait avec un certain degré de certitude12. Une relation donc qui pourrait être utilisée sans trop de réserves dans des contextes plus larges ou relativement différents de celui dans lequel elle a été établie.
Guerrien parle alors « d’illusion économique » s’agissant de savoirs globalisants, ajoutant un dernier argument : l’impossibilité en économie de mener des expériences contrôlées13 en dépit des efforts pour développer l’économie expérimentale. Roger Guesnerie14, ancien président de la Société d’économétrie, tout en admettant aussi que les économistes n’ont pas la possibilité de mener des expériences contrôlées, c’est-à-dire ne peuvent reproduire des expériences en changeant des facteurs, parle, à propos de l’économie, d’un savoir « d’intention scientifique ». Selon lui, l’économétrie aurait créé une référence culturelle minimale alors que l’économie était un espace de laïcité pour des gens aux opinions très différentes. Et de regretter que les économistes, s’ils suscitent des controverses, se parlent entre eux, la mathématisation entravant le dialogue avec le reste du monde et avec les autres disciplines.
Fullbrook15 nous rappelle que les modèles formels fonctionnent le plus généralement en considérant que l’univers économique est fixé, cet univers se trouve dans le vide et non dans un écosystème, la dynamique du système est produite exclusivement par le comportement des individus agissant indépendamment les uns des autres, le comportement desdits agents obéit à certaines propriétés mathématiques (transitivité des choix, exhaustivité, indépendance).
De telles considérations s’opposent, bien sûr, à une approche de la formalisation et de la quantification qui soulignent que tout effort en ce sens doit reconnaître non seulement les questions de mesure et de construction formelle mais aussi celles de conventionnement entourant la définition même de l’objet qui doit être formalisé ou quantifié, ses frontières16. Dans cette même perspective, c’est fort pertinemment que Bardet et Jany-Catrice17 observent, dénonçant le mythe de la neutralité de l’expertise en prenant en exemple les travaux de la commission Stiglitz sur le Pib, que la quantification est aussi ancienne que l’affirmation des formes étatiques et de rappeler que « le pouvoir dessine une ou des mesures à sa mesure de même qu’il frappe la monnaie à son effigie ».
Prévision et prédiction
L’interrogation sur le savoir économique s’est développée ces derniers mois sur la capacité des économistes à prévoir si ce n’est l’avenir du moins la possibilité de crises.
Deux auteurs, Guy Sorman et Patrick Artus, de sensibilité assez éloignée, ont contribué à ce débat en exprimant des points de vue opposés. Plutôt qu’analyser ces différences, il est utile de relever un certain nombre de points communs dans leurs analyses. Ces points communs le sont du reste pour la très grande majorité des économistes et expliquent en partie, selon nous, certaines difficultés de la profession à construire des savoirs utiles au débat social.
Pendant très longtemps, les économistes ont cherché à découvrir les « lois » de l’économie. Cette posture supposait que de telles lois, immanentes, existent et que le travail des économistes serait de les révéler. Rares sont les économistes à prétendre aujourd’hui chercher et, a fortiori, avoir trouvé de telles lois. Néanmoins, les économistes dans leur grande majorité adhèrent à l’idée que l’économie est une science, c’est-à-dire qu’elle procède par cumul et, par conséquent, d’abord par observation des faits. Guy Sorman peut ainsi, se basant sur la définition de toute science posée par Popper, écrire : « Partant des faits constatés, on les mesure, on cherche des récurrences, on en tire des modèles, on soumet ces modèles à la critique et on les confronte à la réalité : la science économique progresse ainsi d’une hypothèse falsifiable à l’autre. » Comme nous l’avons vu plus haut, Orléan conteste fondamentalement cette conception de l’économie et rejette l’approche poppérienne pour cette discipline. Pour Sorman, si les crises restent imprévisibles, c’est qu’elles cristallisent d’innombrables facteurs qu’on ne sait pas mesurer. Pour Patrick Artus, la sous-estimation ou « l’oubli » de l’exercice de prévision, qui aurait pu conduire à envisager l’hypothèse d’une crise, s’explique d’abord par l’ignorance des faits et celle de la complexité des outils mobilisés, notamment les outils financiers. Les risques systémiques seraient peu analysés et les chaînes causales mal connues alors que l’économie aurait fait d’énormes progrès, théoriques et empiriques, avec l’utilisation de grandes bases de données.
Pour les deux, la question des faits serait donc essentielle. Il s’agirait de les rassembler, de les mesurer, de constituer pour ce faire des bases de données. La difficulté viendrait des facteurs que l’on ne parviendrait pas à mesurer ou des chaînes causales que l’on connaîtrait mal18. Les « faits » et « données » constituent donc le matériau de base de l’économiste à partir duquel il va mesurer, calculer des récurrences, élaborer des modèles si possible « élégants » et même « beaux ».
Quel est ici le problème ? Selon nous, il réside moins dans les modèles eux-mêmes que dans leurs postulats, c’est-à-dire, comme nous l’avons vu dans la première partie de ce texte, les représentations implicites que ces modèles véhiculent. Cependant, il n’y a aucune raison de limiter la réflexion critique aux seuls postulats sur lesquels se fondent les modèles. Il est nécessaire de revenir sur les « faits » et données eux-mêmes tels que les économistes les appréhendent dans leur grande majorité : des faits et données bruts, supposés neutres donc et décrivant la « réalité » ou le monde comme il serait…
La responsabilité des économistes
Changer de théorie en économie peut induire des comportements différents de la part des acteurs et donc modifier la réalité sous-jacente étudiée. Le fait qu’un certain nombre d’énoncés scientifiques soient performatifs dans le champ des sciences de l’homme, c’est-à-dire que leur seule formulation ait un impact sur la « réalité », mérite, comme nous l’avons vu, d’être pris en considération. Ceci devrait, en particulier dans la sphère économique, induire une bien plus grande modestie et d’infinies précautions dans la présentation des résultats des théories en présence19. Dans la même perspective, la valeur « sociale » du chiffre20 suggère que les participants à une forme d’action politique sont amenés, comme « utilisateurs » du chiffre, à entretenir différents types de rapport (adhésion, rejet, critique, croyance ou indifférence) avec les diverses descriptions quantifiées dont ils prennent connaissance. Ceci ne signifie en rien que le chiffre lui-même serait « objectif », c’est-à-dire présenterait les trois propriétés d’une telle objectivité : vérité, neutralité et incontestabilité. Simplement, l’acceptation de cette objectivité supposée autorise à se saisir du chiffre dans toutes sortes de stratégie de manipulation. C’est donc avec d’infinies précautions que les chiffres et l’utilisation de ceux-ci, la présentation de tout type de résultat en lien avec l’énoncé d’une théorie, doivent être accueillis.
Comme le relève Jean-Marc Daniel21, l’économie a systématiquement tendu à améliorer son utilité en augmentant sa scientificité. Le terme « science économique », souvent préféré à celui « d’économie politique », pourrait signifier que cette scientificité serait accrue par la réduction, voire l’élimination, de la diversité des approches et une mathématisation croissante. Pour certains, il ne pourrait y avoir qu’une seule réflexion économique (et non une économie de gauche et une économie de droite).
Il y a bien un mainstream en économie. Ce mainstream est aujourd’hui néolibéral et il est difficile de nier que celui-ci ne s’est guère soucié jusqu’à présent de la réduction des inégalités sociales. L’alternative est de savoir s’il faut substituer à cette approche dominante, néolibérale, une autre approche susceptible de le devenir ou s’il convient de mettre en évidence les soubassements des approches quelles qu’elles soient.
Les deux termes de l’alternative ne s’excluent pas l’un l’autre mais ils ne doivent pas être confondus. Ces deux termes ont en commun d’ouvrir l’économie aux autres sciences sociales, non pour les asservir mais pour tenter de produire l’effort de synthèse qu’appelle de ses vœux Maurice Allais22.
Le rôle de l’économiste n’est pas de formuler des lois abstraites, a fortiori seul, coupé des autres sciences sociales. Il est encore moins de suggérer des règles décontextualisées en prétendant se substituer au politique. Il est d’éclairer les débats en mettant en évidence l’influence du choix entre représentations concurrentes sur la production des normes. Représenter l’entreprise comme un actif liquide est ainsi cohérent avec les normes comptables adoptées ces dernières années. Mais on peut aussi admettre d’autres représentations de l’entreprise et suggérer alors des normes comptables différentes reconnaissant la place du travail et des compétences. Dans ce rôle, modeste mais essentiel, le statut des économistes au service du demos ne peut que sortir renforcé.
Le retour de l’économie politique
Parmi les nombreuses questions concernant le rôle des représentations en économie qui restent encore ouvertes, certaines mériteraient d’être plus particulièrement approfondies.
Le statut « scientifique » des analyses des économistes s’oppose-t-il à leur possible capacité à formuler des prescriptions, par définition normatives ? S’agit-il de construire une économie politique hétérodoxe, alternative constituée au mainstream ? Ou plutôt de reconsidérer l’économie comme discipline dans son ensemble en mettant en évidence sa polydoxie ? Sur quelles bases, enfin, évaluer la production scientifique de la discipline ?
Le statut « scientifique » des analyses des économistes s’oppose-t-il à leur possible capacité à formuler des prescriptions, par définition normatives ? Répondre par la négative à cette question repose sur une posture opposant, d’une part, des analyses qui seraient neutres, dénuées de jugement de valeur, « objectives » et, d’autre part, des prescriptions qui rompraient avec cette neutralité et seraient « subjectives », « engagées », voire « militantes ».
Nous pensons que cette opposition ne résiste pas au fait que les analyses elles-mêmes sont produites en fonction de représentations sous-jacentes et s’appuient sur des données qui sont construites sur des représentations, des conventions. Il n’y a donc pas d’analyse neutre mais seulement des analyses dont le système de représentation est assumé ou ne l’est pas. Ne pas assumer les visions du monde, de la société, voire celles de la discipline qui sous-tendent une analyse, ne pas réfléchir sur les méthodes et outils utilisés constituent une dérive fréquente qui peut s’expliquer de deux manières. La première explication est celle d’une relative naïveté ou superficialité de celui qui procède à l’analyse qui ne se rend pas compte que les théories qu’il manipule, les outils qu’il emploie ont été fabriqués, que le contexte de leur fabrication est essentiel. Il y a ici une ignorance de ce que sont la réflexivité et la performativité.
Une seconde explication est le poids de l’idéologie. Celle-ci établit un ordre « naturel » qui semble rendre inutile de réfléchir sur ce qui apparaît pour celui qui n’en est pas le prisonnier ou la victime comme étant des dogmes (l’efficience des marchés, la rationalité des acteurs, etc.). À l’évidence, ces deux explications ne sont pas contradictoires et l’analyste naïf est aussi celui qui aura succombé à la pression de l’idéologie, sans chercher à questionner ce qui lui apparaît être des vérités premières. Il convient, cependant, de distinguer les analystes naïfs qui subissent (et véhiculent) l’idéologie dominante et ses dogmes et les idéologues qui produisent les dogmes, façonnent la doxa dominante afin de manipuler les autres en fonction de leurs représentations du monde, voire des intérêts qu’ils servent tant il est vrai que les deux convergent parfois de façon inextricable.
Admettre la pluralité des représentations en économie nous paraît donc être la seule posture scientifique. Opter pour une représentation particulière est cependant possible et ne nous semble pas être une posture non scientifique à deux conditions : accepter qu’il s’agit d’une conviction (à étayer !) et, par conséquent, admettre que d’autres convictions peuvent exister ; ne pas considérer que cette représentation, seule, suffit pour appréhender toutes les questions auxquelles l’économiste peut être confronté. L’ouverture, la confrontation à d’autres représentations nous semblent être le moyen pour éviter les explications monistes rarement fécondes.
L’utilité sociale de l’économiste, d’après ce qui précède, ne saurait ainsi consister à délivrer une vérité d’expert. Cette vérité n’existe tout simplement pas. Le rôle de l’économiste, comme de tout chercheur en sciences sociales, est d’éclairer le débat, d’indiquer quels sont les fondements de telle ou telle option. À propos des déficits publics, par exemple, dire les significations possibles d’un déficit, les solutions envisageables… si l’on considère que le déficit est un problème, interroger le rôle de l’État et de la dépense publique, etc. En d’autres termes, ne pas s’enfermer dans un dilemme apparent entre hausse de l’impôt et baisse de la dépense.
Il s’agit donc moins pour l’économiste de prescrire des solutions que de désigner les déterminants des solutions possibles, d’aider à faire émerger des solutions nouvelles.
S’agit-il désormais de construire une économie politique hétérodoxe, alternative, constituée au mainstream ? Ou de reconsidérer l’économie comme discipline dans son ensemble en mettant en évidence sa polydoxie ?
Il a toujours existé, dans la longue histoire des idées, des théories dominantes, des théories dominées, des théories émergentes, des théories progressivement abandonnées, une concurrence, au final, entre différents « paradigmes ».
Le problème aujourd’hui n’est pas que le mainstream soit néoclassique ou libéral. Il se situe dans la domination sans partage de ce qui apparaît comme la « pensée unique » autorisée en économie. Le fait que de récents prix Nobel en économie (ou prix assimilés à un Nobel) aient été attribués à des penseurs ne relevant pas de ce courant (Stiglitz, Krugman, Ostrom) ne modifie pas ce constat. Celles qui sont posées comme les grandes revues de la discipline (classées A +), les grandes Universités (notamment américaines), les principales institutions de la discipline sont aujourd’hui tenues par ce courant. À cela, deux explications sans doute. La première est l’appui dont ont bénéficié les représentants de ce courant depuis longtemps et singulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale ainsi que les moyens dont ils disposent émanant de différentes institutions ou fondations proches des milieux d’affaires et de certains gouvernements23. La seconde explication est le très grand émiettement de ce que l’on désigne parfois comme l’économie « hétérodoxe » constituée de multiples courants.
Sur la base de ce constat – qui mériterait de façon évidente d’être travaillé –, deux postures sont envisageables : tenter de fédérer les courants dits « hétérodoxes » pour disposer d’une doctrine alternative à celle du mainstream, reconsidérer l’économie comme discipline dans son ensemble en mettant en évidence sa polydoxie.
Nous pensons que la première posture n’est ni praticable en raison des différences, voire des divergences paradigmatiques entre courants dits « hétérodoxes », ni souhaitable car une telle entreprise réduirait encore la diversité de la discipline alors que, précisément, c’est la réduction de cette diversité qui, aujourd’hui, pose problème.
La seconde posture a notre préférence et correspond aussi à l’orientation que défend l’Afep lorsqu’elle affirme ou revendique la pluralité des approches conceptuelles et des points de vue. Ajoutons à cela, la pluralité des objets de recherche et des méthodes.
Le mainstream, dès lors que l’on adopte cette posture, apparaît bien comme faisant partie du champ de la discipline, au même titre que les autres courants, fondé sur des présupposés qui lui sont propres, comme le sont les présupposés des autres courants.
La controverse, loin d’être éliminée (ce qui est le cas lorsqu’une croyance l’emporte sur une autre), est revivifiée. La discipline, dans son ensemble, apparaît pour ce qu’elle doit être : polydoxique, c’est-à-dire partagée entre différentes doxa, chacune étant libre d’exprimer sa vision du monde sans être qualifiée comme, alternativement, dogmatique (critique hétérodoxe au mainstream) ou n’entrant pas dans le champ de la discipline (exclusion de ce qui n’est pas mainstream par les tenants de celui-ci).
Une économie polydoxique entre en écho avec la conception qui est défendue ici de l’économiste au service du demos, qui ne produit pas un savoir d’expert sous la forme d’une vérité prétendument dénuée de toute contingence (représentation implicite, intérêts défendus) mais contribue à éclairer les choix possibles et à en inventer de nouveaux.
Sur quelles bases, enfin, évaluer la production scientifique de la discipline ? De nombreux chercheurs ont, dans la dernière période, contesté ce qui s’apparente de plus en plus à une « course aux classements » ou à une « politique du chiffre » telle qu’elle est pratiquée désormais (également) dans de nombreux secteurs relevant du secteur non marchand (dans les domaines de la sécurité, de la santé, de l’éducation au sens large).
Cette politique produit incontestablement des effets attendus pour certains mais pervers pour les autres, la majorité sans doute des chercheurs. Selon A. Caillé24, l’expertise anonyme fait presque systématiquement triompher l’opinion moyenne et aseptisée, ce qui « doit être fait dans la discipline ». Curieusement, les économistes qui placent au-dessus tout les vertus de la concurrence, ici la font disparaître en tentant de graver dans le marbre le paysage des revues tel qu’il est composé par l’élite du moment. Ce système tue tout aussi bien les revues publiées par les sociétés savantes que les ouvrages, comme le montre L. Waters25 qui évoque à ce propos une « crise du jugement ». Pour elle, le livre s’adresse à une intelligence commune alors que les articles cultivent l’ésotérisme, l’hyperspécialisation jargonnante et autoréférentielle.
On peut ainsi se demander si la production académique, du moins en économie, n’est pas en passe de porter atteinte à la production scientifique. Si la production académique est évaluée sur la base quantitative des différents rankings (classements des revues, des laboratoires, des universités) opérés sur des critères qui privilégient « ce qui doit être fait dans la discipline » ou encore la « bonne économie », la production scientifique – entendue comme la tentative de faire avancer la compréhension plutôt que l’explication – se laisse plus difficilement évaluer avec de tels critères. Une évaluation sérieuse de la production scientifique implique une étude non superficielle, par les pairs, de la production réalisée, la confrontation des hypothèses de la recherche avec les termes de la problématique retenue, la cohérence entre ces hypothèses, les concepts choisis et la conduite du projet de recherche, le choix ad hoc des méthodes et outils (sans rejet ni obligation a priori des méthodes formalisées).
Pour l’exprimer en d’autres termes, si le « classement », de manière générale, apparaît comme le moyen, pour les mieux classés, de renforcer leur domination, de façon plus ciblée, le classement des revues exprime les hiérarchies de la discipline bien davantage que l’innovation scientifique.
De cette perspective, il est parfaitement compréhensible, comme le montre F. Audier26, que des chercheurs désignent comme des revues de référence des revues auxquelles ils n’accèdent pas, sauf réseaux particuliers. Parmi les quelque 700 revues classées par la section 37 du Cnrs (économie-gestion), seules 8 sont de langue française, seuls 62 articles dépouillés sur 1 636 (moins de 4 %) sont signés ou cosignés par au moins un Français.
Il est difficile ici de ne pas parler d’hétéronomie en ce sens que les chercheurs français publiants ou cherchant à l’être se contraignent eux-mêmes en endogénéisant des règles de publication (et une langue) produites par et pour d’autres.
Une autre expression de l’hétéronomie est celle des découpages, des rubriques et de leur pondération dans les différents systèmes de classement des revues en économie (Jel, Econlit, Cnrs, Aeres). Sans développer ici cet aspect, on observera que l’architecture de ces découpages est tout sauf neutre, favorise certains champs de l’économie au détriment d’autres.
Au final, derrière la question de l’évaluation se situent deux enjeux majeurs fortement corrélés : un enjeu général, celui des représentations dominantes – qui cherchent actuellement à être hégémoniques – de la discipline, un enjeu plus opérationnel, celui du contrôle des moyens. Dans ce qui apparaît comme un « marché » de la publication, le versement de primes à la publication, voire « l’achat » de chercheurs publiants, accroissent les performances de publication (bibliométrie) du laboratoire et sa « note » d’évaluation. À son tour, le laboratoire ainsi « noté » obtient des dotations plus fortes, ce qui lui permet de financer les primes, l’achat de chercheurs publiants…
La reproduction élargie de la discipline semble avoir de beaux jours devant elle sauf à considérer que les économistes encore plus nombreux aujourd’hui à relever d’autres approches que celle du mainstream parviennent à se rassembler non pour parler d’une voix (ce qui correspondrait à une nouvelle mais improbable et, surtout, non souhaitable orthodoxie) mais pour réaffirmer la diversité des représentations, des objets et des méthodes en économie ainsi que la nécessaire insertion de la discipline dans le champ des sciences sociales.
- *.
Professeur de sciences économiques, université de Toulouse 1-Capitole. Le présent texte est issu de deux moments ayant suscité notre réflexion. Le premier de ces moments, en décembre 2009, est celui du débat qui a accompagné la création de l’Association française d’économie politique (Afep). Le second moment, en janvier 2010, correspond à une journée d’études organisée par un laboratoire de l’université de Toulouse 1, le Lereps, ayant eu comme thème « Les économistes dans la cité ». Le papier ne reprend cependant pas de nombreux éléments de débat présentés pendant cette journée. Ceux-ci seront repris dans un numéro spécial de la revue Nouvelles perspectives en sciences sociales.
- 1.
André Orléan, À quoi servent les économistes… surtout s’ils pensent tous la même chose ?, lemonde.fr, 11 février 2010.
- 2.
N. Postel, R. Sobel et B. Tinel, « Économie et pluralisme : l’Association française d’économie politique », éditorial, Revue française de socio-économie, 1er semestre 2010.
- 3.
H. Ben Hammouda, N. Oulmane et M. Sadni Jallab, Crise… Naufrage des économistes ? Enquête sur une discipline en plein questionnement, Bruxelles, De Boeck, 2010.
- 4.
Nicolas Bouleau dans « Une pensée devenue Monde », Esprit, novembre 2009, explicite ce qu’il considère être les articles de foi de la pensée néoclassique. Parmi ceux-ci, l’innocence du consommateur, l’immunité de l’actionnaire…
- 5.
Th. Weblen, “Why is Economics an Evolutionary Science?”, Quaterly Journal of Economics, 1898, vol. 12, p. 373.
- 6.
H. Marcuse, l’Homme unidimensionnel, Paris, Minuit, 1968.
- 7.
A. Asensio et D. Lang, « La rupture méthodologique de Keynes : une approche post-keynésienne », La Lettre du Cpn, mars 2010, no 6.
- 8.
Un système est dit « ergodique » s’il peut parcourir tous les états possibles avec une probabilité égale. Un système ergodique peut également revenir à un état antérieur. Il est parfaitement réversible.
- 9.
M. Salles, « Représentations, modèles et normes pour l’entreprise », Droit et société, 2007, no 65.
- 10.
Nous préférons le terme de conviction à celui de croyance.
- 11.
Bernard Guerrien, l’Illusion économique, Omniscience, 2007.
- 12.
Ibid.
- 13.
Les principes de base des sciences expérimentales sont bien connus : séparabilité (possibilité de faire varier un paramètre, toutes choses égales par ailleurs), reproductibilité et prévisibilité.
- 14.
Roger Guesnerie, Qu’est-ce que l’économie ?, Cycle de conférences organisé par l’Association des journalistes économiques et financiers en partenariat avec le Cnam, conférence du 10 octobre 2005 (extraits évoqués par Les Échos, 9 novembre 2005).
- 15.
E. Fullbrook, « De la domination néoclassique et des moyens d’en sortir », L’Économie politique, octobre 2005, no 28.
- 16.
A. Desrosières, « Les qualités des quantités », Courrier des statistiques, 2003, no 105-106, p. 51-64.
- 17.
F. Bardet et F. Jany-Catrice, « Les politiques de quantification », introduction au dossier, Revue française de socio-économie, 1er semestre 2010.
- 18.
Gabriel Colletis, « Pour une approche anthropologique de l’économie », Le Monde, 10 octobre 2009.
- 19.
Valérie Charolles, Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité ?, Paris, Fayard, 2008.
- 20.
A. Ogien, « La valeur sociale du chiffre. La quantification de l’action publique entre performance et démocratie », Revue française de socio-économie, 1er semestre 2010.
- 21.
Jean-Marc Daniel, « Le rôle social de l’économiste », introduction du dossier, Sociétal, 4e trimestre 2005.
- 22.
Maurice Allais, « C’est seulement dans la voie d’un immense effort de synthèse que les sciences sociales peuvent réaliser de grands progrès », L’Économie politique, juillet-septembre 2009, no 43.
- 23.
Voir E. Fullbrook, « De la domination néoclassique et des moyens d’en sortir », art. cité.
- 24.
Entretien avec Alain Caillé, « L’Université dépérit au profit des grandes écoles », L’Expansion, mars 2010.
- 25.
L. Waters, l’Éclipse du savoir, Paris, Allia, 2008.
- 26.
F. Audier, « L’évaluation et les listes de revues », La vie des idées.fr, 15 septembre 2009.