BlackLivesMatter : comment le hashtag a aussi changé la musique


No justice, no peace (« Pas de paix sans justice »), Respect existence or expect resistance (« Respectez nos vies ou attendez-vous à une résistance ») : les manifestants qui protestèrent depuis l’été 2013 jusqu’à l’hiver 2014 contre les violences policières faites aux Noirs ne manquaient pas de punchlines.

Dans un article remarqué pour le magazine Rolling Stone, l’essayiste Greg Tate proposait en décembre 2015 une analyse documentée et précise de l’impact du mouvement #BlackLivesMatter dans le rap1. Si le hip-hop avait été à ses débuts « la voix des sans-voix », il avait, au tournant du siècle, cessé de le faire, adoptant les formes les plus inoffensives de la musique d’entertainment. Et Tate de souligner que la prise de position la plus osée depuis le 11 Septembre par un rappeur « grand public » avait été : « Georges Bush ne se préoccupe pas des Noirs », lancé par Kanye West à la télévision, sous le coup de l’émotion après les ravages de Katrina.

Au départ, BlackLivesMatter n’est qu’un hashtag (ou mot-clic) lancé en 2013 par Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi. Trois femmes, noires, nées au début des années 1980, respectivement installées à Los Angeles, Oakland et New York. Le premier message est posté le 13 juillet 2013, en réaction à l’acquittement de George Zimmerman, l’auteur du coup de feu qui tua Trayvon Martin, jeune Noir de 17 ans. Viralisé instantanément, relayé à chaque nouvelle violence policière, #BlackLivesMatter s’impose trois ans plus tard comme le slogan le plus puissant depuis Black Power2.

Les organisatrices de #BLM réussirent à mener le hashtag d’un réseau social vers la rue, organisant des manifestations dans tout le pays, remarquées jusqu’à l’étranger. Et où étaient les musiciens à ce moment-là, s’interroge Tate ? Où était passée la cohésion entre des artistes comme Curtis Mayfield ou Marvin Gaye, soulevant d’un titre les préoccupations de la communauté afro-américaine ?

Le chanteur J. Cole donna sans doute le signal le plus fort au soir du 10 décembre 2014 quand il chanta Be Free sur le plateau de l’émission de David Letterman. En promotion pour la sortie de son nouvel album (Forest Hills Drive), le rappeur de Fayetteville choisit de ne chanter aucun de ses nouveaux titres, au profit d’une chanson dédiée à Mike Brown et Eric Garner, deux autres victimes des violences policières. Longue plainte accompagnée d’un piano entêté où il répète : « Tout ce que nous voulons c’est retirer nos chaînes, tout ce que nous voulons c’est briser nos chaînes. »

Ce fut ensuite le rappeur Killer Mike (Michael Render, figure du rap d’Atlanta, connu notamment pour son duo Run the Jewels), aux airs de grand frère sage, qui s’imposa sur les plateaux de télévision et les réseaux sociaux comme le penseur le plus réfléchi, articulé et drôle (en dépit des circonstances). Le rappeur livra même son analyse à chaud en début de concert le soir du 24 novembre 2014 à Saint-Louis. Ayant appris depuis les loges le verdict du jury de Ferguson, Killer Mike prit la parole pendant de longues minutes, la gorge nouée, évoquant son amitié avec un rappeur blanc, sa peur quant à l’avenir de ses propres enfants de 12 et 20 ans. Pourquoi, au-delà des questions de race et de classe, ces jeunes sont-ils tués ? « Il s’agit de pauvreté, et d’une machine de guerre économique qui vous utilise. » Killer Mike transformait en lecture politique ce que Ta-Nehisi Coates décrira dans Une colère noire3.

Que des rappeurs ou des chanteuses investis tels que le pionnier Krs One ou la jeune Lizzo aient relayé la contestation et les réflexions soulevées par #BlackLivesMatter était presque dans l’ordre des choses. Mais que le plus lisse Franck Ocean ouvre en 2016 son nouvel album (Blond) par une référence à Trayvon Martin en dit long. RIP Trayvon, that nigga look just like me (« Respect pour Trayvon, ce mec me ressemble trait pour trait »). Habile renvoi aux propres mots de Barack Obama qui, peu après le meurtre en 2012, déclarait que, s’il avait un fils, « il ressemblerait à Trayvon ».

Après avoir donné, sans publicité excessive, d’importantes sommes au mouvement Black Lives Matter, Beyoncé éclipsa tout le monde à la mi-temps du Superbowl 2016. Au cœur d’un des événements les plus médiatisés de la planète, la chanteuse défila entourée d’amazones en béret noir et coupe afro chantant Formation, son texte le plus politique à ce jour. I like my negro nose with Jackson Five nostrils (« J’aime mon nez de négro et mes narines des Jackson Five »). Qu’elle utilise l’image des Black Panthers ou les mots de la romancière féministe Chimamanda Ngozi Adichie dans une stratégie marketing aboutie n’enlève rien à l’impact suscité.

Enfin – et cette liste ne prétend pas être exhaustive – Allright de Kendrick Lamar eut pendant plusieurs manifestations des airs de We Shall Overcome, devenu l’hymne du mouvement des droits civiques dans les années 1960, repris en chœur par des milliers de voix.

Black Lives Matter ne fait pas l’unanimité : les reproches d’agressivité faits au mouvement, ajouté à la présence de figures au discours violent tel que Louis Farrakhan du mouvement Nation of Islam, présent le 10 octobre 2015 dans une marche à Washington, lui attire des critiques. Si l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani le juge « raciste et anti-américain », certains l’accusent d’attiser les violences faites aux policiers en service et relaient le #BlueLivesMatter (« Les vies des bleus – les policiers – comptent »). L’attitude de la chanteuse anglaise d’origine tamoule M.I.A. est plus complexe : après avoir chanté son soutien – I’m here for every color / Including BlackLivesMatter (« Je soutiens toutes les couleurs, y compris BlackLivesMatter »), dans le titre Poc Tha Still Ryda, mis en avant pour son dernier album AIM paru début septembre 2016, Mathangi “Maya” Arulpragasam se montrait plus critique dans un entretien donné au Evening Standard.

Est-ce que Beyoncé ou Kendrick Lamar vont dire : Muslim Lives Matters [« Les vies des musulmans comptent »] ? Ou Syrian Lives Matters [« Les vies des Syriens comptent »] ? Ou This kid in Pakistan matters [« Ce gamin au Pakistan compte »] ? C’est une question bien plus intéressante. Et vous ne pouvez pas la poser dans une chanson que vend Apple, dans un programme télévisé américain. Vous ne pouvez pas relayer ce tag sur Twitter et Michelle Obama ne va pas vous soutenir4.

Une virulence qui ne surprendra que ceux qui ignoraient encore le franc-parler – et parfois la maladresse – de M.I.A.

La lecture la plus passionnante ces temps-ci, pour comprendre les racines et la complexité d’un mouvement comme Black Lives Matter, est peut-être la Cité sauvage (The Savage City), paru en 20115. À partir du récit exemplaire d’une erreur judiciaire – le cas George Whitmore Jr, jeune homme noir de 19 ans, quasi aveugle, accusé à tort d’un double meurtre et victime de policiers aussi corrompus que racistes –, le journaliste et scénariste T.J. English réalise un grand roman polyphonique, documenté et précis, sur les années 1963-1973, décisives pour George Whitmore Jr comme pour l’Amérique, qui passerait en dix ans de John Fitzgerald Kennedy à Richard Nixon. Et puisque la question raciale hante encore la course à l’élection présidentielle, parions que la chanson qui la résumera le mieux n’est pas encore écrite.

  • 1.

    Greg Tate, “How #BlackLivesMatter Changed Hip-Hop and R&B in 2015”, Rolling Stone, 16 décembre 2015.

  • 2.

    La suggestion est faite par James Lance Taylor, professeur à l’université de San Francisco et auteur de Black Nationalism in the United States: From Malcolm X to Barack Obama, Boulder, Lynne Rienner Publishers, 2011.

  • 3.

    Ta-Nehisi Coates, Une colère noire. Lettre à mon fils, trad. par Thomas Chaumont, Paris, Autrement, 2016.

  • 4.

    Richard Godwin, “Single Mother, Refugee, Campaigner and Controversialist: Meet M.I.A.”, Evening Standard, 21 avril 2016.

  • 5.

    T.J. English, la Cité sauvage, trad. par David Fauquemberg, Paris, La Table ronde, 2011.