Les étudiants et le CPE : une mobilisation constructive. (Entretien)


Esprit – Avez-vous été surprise par les mobilisations des étudiants contre le projet de contrat première embauche ? On parle souvent de la passivité des étudiants et de leur manque d’intérêt pour la politique. Pourquoi un tel contre-exemple sur ce sujet ?

Julie Coudry – Dès l’annonce du Cpe, l’ensemble des organisations syndicales ont protesté. La Confédération étudiante a tout de suite lancé une campagne de pétition qui permettait d’ouvrir une phase de débat et de sensibilisation. Dans cette première phase de mobilisation, il fallait d’abord répondre à la question : « N’est-ce pas mieux que rien ? » Cela signifiait clairement que tout le monde reconnaissait qu’il existait une difficulté propre à l’entrée des jeunes dans le monde du travail et qu’il méritait qu’on s’y attaque. Le deuxième sujet d’interrogation pour les étudiants était de savoir si une mobilisation pourrait vraiment changer les choses. Il fallait donc convaincre les étudiants qu’on pouvait considérer qu’il y a des problèmes et vouloir les régler sans pour autant accepter n’importe quelle solution. D’autre part, une dimension générationnelle apparaissait avec un sentiment de révolte contre cette mesure qui pouvait justifier qu’on se mobilise même sans être sûrs de gagner à l’arrivée. Enfin, les étudiants ont vu que le débat sur le Cpe commençait à se développer dans l’ensemble de la société si bien que la question était posée pour eux de savoir s’ils pouvaient prendre la parole sur un sujet qui les concernait, s’ils pouvaient être pris en compte. Mais face à cette prise de conscience progressive, on a vu un gouvernement qui passait en force et déniait la réalité d’une préoccupation qui traversait l’ensemble de la société.

La montée en puissance de la mobilisation est apparue à la fois sur les campus et dans les manifestations de rue, avec un point de basculement le samedi 18 mars où la dimension de la mobilisation de la société a vraiment pris corps puisqu’on voyait, au-delà des étudiants ou des salariés en grève, toute une société manifester contre le projet de Cpe.

Mais si ces défilés ont été intergénérationnels, ils rassemblaient de manière un peu surprenante des jeunes étudiants qui voulaient faire entendre leur inquiétude sociale en même temps que des salariés et des actifs qui ont précisément pesé dans les arbitrages sociaux injustes et défavorables aux jeunes générations d’entrants dans la vie active.

Oui, mais le premier temps de débat a fait émerger la question de l’héritage et pas seulement de la difficulté de l’entrée dans la vie active. En effet, si le taux de chômage des jeunes est important, c’est en raison des décisions, ou de non-décisions, cumulées depuis longtemps. Cet héritage est de la responsabilité des générations qui laissent aujourd’hui un taux de chômage conséquent, une dette lourde, des déficits importants dans les systèmes de retraite et de protection sociale, une ambiance politique délabrée. C’est en raison de cet héritage que le thème du « mieux vaut le Cpe que rien » ne pouvait pas passer…

Une fois admise l’idée qu’on ne pouvait pas accepter de dire qu’on se contenterait de « mieux que rien » pour notre avenir, la vraie surprise était de voir les étudiants s’engager en tenant pour crédible l’idée que leur action pourrait porter ses fruits. C’est la prise de conscience qu’il est possible de s’engager de manière déterminée pour que son avis soit pris en compte. On touche ici à une conception de la démocratie, et pas seulement de méthode de concertation sociale. Dire qu’il ne se passe rien dans la société, que « ce n’est pas la rue qui gouverne » quand un sujet majeur pour notre avenir collectif émerge enfin, c’est se placer en dehors de la réalité. C’est refuser de voir la différence entre un mouvementisme de principe, la contestation systématique et une capacité à croire dans l’action collective. Le fait que le gouvernement traite cette interrogation collective comme s’il s’agissait d’une action idéologique et partisane a certainement amplifié le mouvement.

La gestion de la crise par le gouvernement a-t-elle finalement fortifié la contestation ?

C’était même un objet de la mobilisation. Le fait que la loi soit votée sans délibération, par exemple, changeait nécessairement la nature de la mobilisation. On l’a bien vu sur les campus le lendemain du vote de la loi. La question posée était de savoir si l’on continuait. Dès lors que le mouvement se poursuivait, le mot d’ordre ne pouvait plus être que le changement ou le retrait d’une loi votée. Cela voulait dire une lutte plus longue et demandant plus de détermination. La mobilisation prenait une autre dimension. Face au mot d’ordre unique des étudiants, la confusion et l’improvisation du gouvernement en devenaient plus frappantes.

Le Premier ministre a développé plusieurs justifications pour défendre son projet. Dans un premier temps, il l’a présenté comme une grande loi pour tous les jeunes, devant répondre à leur inquiétude globale. Puis, devant la mobilisation étudiante, comme une loi spécifique pour les jeunes sans diplômes, qui ne concernait aucunement les étudiants. Cela pouvait-il désamorcer la mobilisation ?

C’était, un peu trop visiblement, une volonté de diviser les jeunes qui se trouvaient ensemble dans les manifestations. Le choix fait dans le Cpe était la stigmatisation d’une classe d’âge, en particulier en refusant de prendre en compte la diversité des parcours de formation et des parcours professionnels jusqu’à l’âge de 26 ans. Il était donc bien clair qu’il ne s’agissait pas d’une mesure spécifique. D’autre part, dans les négociations de sortie de crise, nous avons bien marqué que derrière le sujet « jeunes de banlieues », il y avait pour nous deux sujets : d’une part la formation initiale et la nécessité de penser des dispositifs d’insertion spécifiques, d’autre part le sujet de la discrimination. Du point de vue de l’emploi, la catégorie « jeunes de banlieues » ne veut rien dire. Mais il ne manquait pas de sujets de discussion. C’est pourquoi l’unité syndicale s’est bien faite sur le thème : « retrait du Cpe préalable à toute discussion », ce qui voulait bien dire que nous étions dans une perspective de discussion, après un accord sur la nature du problème, et non pas sur des revendications globalisantes ou politiques, du type démission du gouvernement.

Comment est née l’intersyndicale ? Comment la relation entre les représentants des étudiants comme vous et ceux des salariés s’est-elle déroulée ?

Au cours de la première semaine de mobilisation, l’Unef a organisé une réunion de mouvements de jeunesse, dans laquelle il était le seul syndicat étudiant, avec des organisations politiques de gauche, jeunes communistes, verts, socialistes, Jcr, etc. Il nous semblait à l’inverse important de ne pas faire de cette mobilisation un conflit politique mais bien de le maintenir sur le terrain syndical et social. Nous avons donc interpellé les confédérations de salariés pour mettre sur pied une intersyndicale, qui s’est réunie la semaine d’après à Force ouvrière. Même si nous n’étions pas tout à fait bienvenus au départ, notre légitimité a progressivement été reconnue. Collectivement, l’idée que nous n’étions pas exclusivement devant un sujet « jeune » a pu émerger : l’accès des jeunes à la vie active concerne toute la société, touche à la formation mais aussi à l’emploi. La transversalité du sujet justifiait donc la transversalité des acteurs mobilisés sur ce mouvement. La solidarité intergénérationnelle devait, pour une fois, bénéficier aux jeunes. Nous avons eu un soutien de principe mais le scepticisme sur notre capacité à gagner a perduré assez longtemps.

Comment les relations se sont-elles passées dans les universités ? Aviez-vous face à vous des coordinations ou faisiez-vous vous-même partie des AG ? La Cé a refusé aussi bien d’appeler au blocage que de demander leur levée (avant le retrait du Cpe), est-ce une manière de donner à chaque université le droit de se déterminer ?

D’une université à l’autre, les situations étaient très différentes. Les militants de la Confédération étudiante étaient présents évidemment dès le départ dans les AG. À partir du moment où le rejet du Cpe ne faisait plus vraiment discussion, beaucoup de débats entre étudiants tournaient sur les moyens d’action, du point de vue de l’efficacité et des valeurs démocratiques. Nous n’avons pas défini une position homogène sur la question du blocage qui nous semblait dépendre tout d’abord de la manière dont l’aspiration démocratique à faire valoir son point de vue était respectée, ou non, dans la procédure de décision. À Rennes II, le blocage a divisé l’ensemble de l’université, les groupes d’amis… de manière très brutale. Beaucoup d’étudiants ont pu avoir l’impression que leur mobilisation était confisquée. Dans d’autres facs, on a vu des tribunes collégiales, pluralistes et contradictoires, des votes à bulletin secret en AG – ce qui est une vraie innovation –, des médiateurs, des blocages seulement partiels, des évolutions d’une semaine à l’autre…

L’aspiration à s’engager prenait aussi la forme d’une demande de participation démocratique. Mais au-delà des rapports de force dans les universités, le mouvement était de toute manière plus large dans les manifestations de rue, qui ont toujours rassemblé plus de monde que les étudiants actifs sur les campus. C’est aussi vrai pour les lycéens, qui se sont mobilisés de manière autonome. Nous n’avons pas cherché à contrôler la coordination étudiante. Notre légitimité de syndicat suffit à mener une action. Les étudiants se mobilisaient aussi pour prendre la parole et pour faire aboutir une revendication et pas pour se contenter d’exprimer un « malaise » ou une peur de l’avenir. Ils voulaient signifier un désir d’agir, l’envie d’être partie prenante de ce qui va se décider, notamment contre ceux qui usent et abusent de la rhétorique du malaise étudiant.

Le lien avec les syndicats salariés permettait de donner une légitimité au mouvement au-delà de ce qui se passait dans les facs, si bien que certains étudiants pouvaient être de toutes les manifs sans jamais aller à la moindre AG. Vis-à-vis des étudiants, la présence de la Confédération étudiante et de la Cfdt dans l’intersyndicale permettait aussi de légitimer l’action en montrant qu’il ne s’agissait pas des sempiternelles protestataires professionnels qui s’opposent systématiquement à tout ce qui se fait. Les stratégies d’élargissement des mots d’ordre et de politisation du mouvement ont échoué au moment où l’affaire s’est dénouée, comme on l’a vu, sur la question de la levée des blocages. Les étudiants étaient favorables à la reprise des cours dès le retrait du Cpe. Concevoir une mobilisation comme une dynamique sur laquelle on peut plaquer des mots d’ordre, c’est ne pas comprendre les formes de mobilisations des étudiants.

Quelle leçon tirer de ces mobilisations du point de vue du rapport des étudiants au monde salarié ? Reconnaissent-ils une force d’intégration au travail ?

Un an après le rejet du référendum sur le traité constitutionnel européen, on aurait pu s’attendre à un discours de rejet du marché et de diabolisation du monde du travail. On voit tout autre chose : la volonté de trouver un équilibre entre une mobilité, acceptée et même souhaitée par notre génération dans le monde du travail, et une sécurisation des parcours professionnels.

Beaucoup de commentaires se moquaient à l’inverse de la demande de sécurité des manifestants qui refuseraient les contraintes actuelles du travail et rêveraient dans leur large majorité du statut de fonctionnaire.

Aujourd’hui, la mobilité dans le monde du travail n’est pas toujours choisie, l’investissement personnel n’est pas toujours reconnu, le retour à l’emploi est difficile pour les chômeurs, les diplômes sont dévalorisés, les formations complémentaires sont insuffisantes… Quand on vit dans la précarité, on demande de la sécurité, c’est certain ! Mais cela ne veut pas dire que la mobilité est rejetée par principe, ni que les jeunes n’envisagent pas une carrière qui se construirait dans la mobilité.

Ces mobilisations vont-elles changer le débat sur la jeunesse en France ?

Il est frappant de voir que dans le débat sur le financement des retraites, sur la sécurité sociale ou sur la dette publique on peut reporter les problèmes sur les générations suivantes sans que cela émeuve l’opinion. En sera-t-il de même en 2008, quand il faudra à nouveau parler du financement des retraites ? En parlera-t-on dans la prochaine campagne électorale présidentielle ? Comment faire vivre une parole de cette génération sans qu’elle soit préemptée par ceux qui n’y appartiennent pas ? Ce sont des questions essentielles pour nous mais aussi pour la crédibilité même de l’action politique.

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    Présidente de la Confédération étudiante. Voir le précédent entretien : « Confédération étudiante. Un projet syndical pour le monde étudiant », Esprit, octobre 2003.