Portrait de l’immigration et de sa descendance en France
Après la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 avait surgi l’idée qu’il fallait prendre la mesure des inégalités et des difficultés d'intégration en France. L’étude « Trajectoires et origines » de l’Institut national d’études démographiques, dont le deuxième volume vient de paraître, élargit les perspectives. Elle démontre que la migration structure fortement le paysage démographique français, malgré la persistance d’importantes inégalités entre population majoritaire et populations minoritaires.
L’enquête TeO2 frappe d’abord par son ampleur. En quoi cette enquête est-elle unique ?
Cris Beauchemin – Ce qui fait de TeO2 une enquête hors norme, c’est l’ampleur de son échantillon, avec ses plus de 27 000 répondants, représentatifs ou presque de l’ensemble de la population qui vit en France métropolitaine, sachant que nous nous sommes concentrés sur les 18-59 ans vivant dans des ménages ordinaires. Nous ne sommes pas allés, par exemple, dans les prisons ou dans les foyers.
Le taux de réponse est lui-même exceptionnel : 67 % des personnes contactées. D’habitude, dans les enquêtes de l’Insee, le taux de réponse est de l’ordre de 50 %. Et il ne s’agit pas simplement d’une enquête sur les immigrés et les descendants d’immigrés, car elle porte sur l’ensemble de la population qui vit en France métropolitaine, incluant donc la « population majoritaire » ; ceux qui ne sont ni immigrés, ni enfants d’immigrés, ni originaires des départements d’outre-mer (DOM), ni enfants d’Ultramarins. Cette diversité de la population enquêtée et l’ampleur de l’échantillon permettent de faire des comparaisons fines pour mesurer l’ampleur des inégalités entre les groupes d’origine.
Mathieu Ichou – Les enquêtes TeO sont, de fait, les enquêtes de référence qui permettent de donner la mesure des discriminations et d’approcher indirectement la question des minorités ethnoraciales. Il y avait eu beaucoup de controverses, à la première édition de l’enquête, sur la manière d’identifier ces minorités. La solution retenue fut généalogique : on posait la question du pays de naissance et de la nationalité à la naissance des enquêtés et de leurs parents. Dans TeO2, on ne pose pas non plus de question directe sur l’apparence des personnes (comme la couleur de peau) ou sur leur appartenance à une minorité ethnoraciale. On a, en revanche, prolongé l’approche généalogique en posant, en plus, des questions sur les grands-parents des répondants, de sorte que TeO2 est la première enquête qui permet d’identifier la « troisième génération », c’est-à-dire les petits-enfants d’immigrés. L’inscription de TeO1 et TeO2 dans la statistique publique – elles sont coproduites par l’Ined et l’Insee – est une source majeure de leur légitimité.
Autre motif de légitimité de l’enquête : TeO2 a été conçue par un groupe de conception qui a réuni une trentaine de chercheurs et de chercheuses de différents instituts de recherche et s’est transformé ensuite, une fois les données collectées, en groupe d’exploitation. Nous avons passé trois ans à construire le questionnaire, l’échantillon, et à passer les différentes étapes de validation de la statistique publique, suivis d’un an et demi de terrain, en 2019-2020, pour que les enquêteurs de l’Insee interrogent en face-à-face les 27 000 personnes qui avaient été tirées au sort. Cinq ans de plus ont été ensuite nécessaires pour publier l’ouvrage d’une trentaine de chapitres. Cela fait en somme dix années de travail.
Une originalité de l’enquête est son caractère multithématique qui explique, à mon avis, en partie l’adhésion des enquêtés, car il est assez rare qu’une enquête de la statistique publique pose des questions aussi diverses sur la biographie des individus. Or cela intéresse souvent les gens de raconter leur vie – à juste titre. Et cela permet aux analystes que nous sommes d’étudier un grand nombre de thèmes séparément, mais aussi de les relier : par exemple, est-ce que ce sont les personnes en moins bonne santé qui se sentent le plus discriminées ? Pour les plus éduquées, quelle est leur situation sur le marché du travail ? On peut, à partir des données collectées, relier les thèmes entre eux de manière quasiment infinie.
Au-delà de la France, les enquêtes TeO sont assez uniques : peu d’enquêtes permettent d’étudier aussi finement et sur des échantillons représentatifs aussi larges les populations issues de l’immigration, en particulier jusqu’à la troisième génération. Il existe tout de même ailleurs des traditions nationales spécifiques, parfois plus favorables à l’étude des inégalités ethnoraciales. Dans les pays nordiques, on travaille plutôt sur les données de registre, qui sont très riches, de sorte qu’il y a moins d’enquêtes de terrain. Au Royaume-Uni, l’ethnicité est enregistrée dans le recensement, lequel permet de mesurer de manière plus directe les inégalités et les discriminations ethnoraciales.
Avant d’entrer dans les questions de discrimination et d’inégalités, pourriez-vous nous dire à grands traits quelles sont les principales caractéristiques démographiques des immigrés en France ?
Cris Beauchemin – Un des résultats phares de TeO2 est de donner la mesure de la part des immigrés et de leurs proches dans la population : 41 % des personnes ont un lien avec l’immigration, soit parce qu’elles l’ont expérimentée elles-mêmes (dans 13 % des cas), soit en tant qu’enfants d’immigrés (11 %), soit en étant de troisième génération (10 %). S’y ajoutent les personnes qui vivent en union avec un immigré ou un enfant d’immigré. Cela veut dire qu’en France, quatre personnes sur dix ont un lien direct avec l’immigration, une proportion importante qui nous fait dire qu’elle est un fait véritablement structurel de la société française.
La mixité des origines est un autre fait structurel important. La moitié des secondes générations ont un parent de la population majoritaire. Et à la troisième génération, la très grande majorité des petits-enfants d’immigrés ont une majorité de leur ascendance qui n’est pas d’origine immigrée. Ces résultats, indépendamment des origines, montrent que les populations se mélangent. On pourrait même parler d’un grand rapprochement entre immigrés et population majoritaire.
Ensuite, dans le détail des origines, l’histoire de l’immigration est assez complexe : elle se compose de « vagues » qui se sont succédé, à commencer par les Européens, avant que les origines ne se diversifient. D’où le fait que les première, deuxième et troisième générations n’ont pas les mêmes origines. Les petits-enfants d’immigrés sont à 88 % d’origine européenne : c’est que leurs grands-parents immigrés sont arrivés il y a longtemps, à une époque où l’immigration était essentiellement européenne. Dans la deuxième génération, la part des origines européennes régresse (42 %), au profit notamment des personnes d’origine maghrébine (38 % contre 6 % en troisième génération) : ce sont les enfants des immigrés arrivés à partir des années 1960. Et dans la troisième génération, la diversité progresse encore, avec davantage de personnes issues d’Afrique subsaharienne, d’Asie ou d’autres régions du monde. L’état actuel de la population reflète donc l’histoire des migrations. Dans les prochaines décennies, ces nouveaux migrants contribueront, avec leurs enfants et leurs petits-enfants, à la diversification des origines dans la deuxième et la troisième génération.
Quelle part représentent, dans ce tout, les Ultramarins ? Les avez-vous situés du côté des minoritaires ou comme des citoyens français de naissance ? Et où sont-ils placés dans votre enquête, y compris en matière de discrimination, sachant qu’il s’agit d’une migration citoyenne et non pas d’une migration d’étrangers ?
Cris Beauchemin – Dans une enquête faite pour mesurer l’ampleur des inégalités, des discriminations et du racisme, il a semblé naturel de considérer que les personnes originaires des Outre-mer puissent faire l’objet d’analyses spécifiques, parce qu’on les imaginait, et à raison, plus exposées au racisme que d’autres.
Quand on a défini la catégorie de la population majoritaire, on a pris le parti de la définir comme étant l’ensemble des personnes qui ne sont ni immigrées, ni enfants d’immigrés, ni originaires des DOM, ni enfants d’originaires des DOM. Faire des catégories séparées pour les Ultramarins et leurs enfants vivant en France nous a permis d’assurer qu’il y aurait un nombre suffisant de ces personnes dans l’échantillon de l’enquête. Sans cela, on ne pourrait faire aucune analyse spécifique pour décrire leurs expériences et conditions de vie. Cela dit, pour produire des résultats, on est toujours libres de placer ces populations où on le souhaite dans les analyses. Par exemple, quand on présente des résultats sur la part de l’immigration dans la population française, on laisse de côté les Ultramarins, parce que traditionnellement, on définit les immigrés comme étant des personnes étrangères nées à l’étranger ; or, eux sont des citoyens français de naissance. En revanche, dans les travaux sur les discriminations, des analyses spécifiques sur les Ultramarins sont possibles.
Mathieu Ichou – Il y a là une distinction fondamentale : nous avons construit des données issues d’une enquête statistique d’une part, et nous les avons exploitées pour écrire un livre d’autre part. La production de cet ouvrage implique des choix théoriques précis et documentés, éventuellement critiquables. Mais les données brutes sont librement accessibles à la communauté scientifique : il est donc possible de faire d’autres choix et de produire d’autres analyses.
Venons-en aux discriminations. Quel est l’état des lieux ? Vous avez d’abord pointé le logement, le travail, l’éducation et d’autres paramètres encore. En second lieu, vous avez montré qu’il y avait des différences selon les origines, les religions, les générations, etc. Y a-t-il de grands fils conducteurs dans vos résultats ?
Mathieu Ichou – Il existe trois approches pour mesurer les discriminations. Les enquêtes TeO en mobilisent deux. L’une est déclarative. Dans différentes situations, nous demandons aux individus : « Est-ce que vous pensez avoir subi des traitements inégalitaires ou des discriminations ? » Une telle déclaration nécessite pour les enquêtés de conscientiser le fait d’avoir vécu une discrimination, ce qui n’est pas toujours aisé. La deuxième approche, parfois considérée comme plus objective, n’implique pas cette conscientisation. Elle consiste à étudier la probabilité qu’une situation défavorable se produise – par exemple, être au chômage – en fonction de l’origine et en tenant compte de toutes sortes de facteurs qui expliquent habituellement le chômage (diplôme, origine sociale, région de résidence, etc.). En l’absence de discrimination selon l’origine, les résultats des modèles devraient montrer un effet nul de l’origine. A contrario, si les résultats du modèle montrent qu’il subsiste un effet de l’origine à diplôme égal, origine sociale similaire, ou lieu de résidence semblable, on peut faire l’hypothèse que cette part « inexpliquée » du chômage est due à des discriminations. Mais on peut aussi imaginer qu’elle est due à des facteurs non mesurés. TeO laisse de côté une troisième approche, expérimentale, qui repose sur du testing : suivant un scénario fictif, on envoie, par exemple, des milliers de CV à des vrais employeurs, en faisant varier des signes de l’origine de la personne : le nom, le prénom, la photo, etc. On récolte ensuite la proportion de rappels des employeurs, pour voir s’ils sont plus ou moins élevés selon l’origine des candidats.
Les analyses de TeO2 montrent une forte concordance des résultats des deux premières approches. Il s’avère que les immigrés et les descendants d’immigrés du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et aussi des Outre-mer, répondent plus souvent par l’affirmative à la question : « Est-ce que vous pensez avoir subi un traitement discriminatoire ? », et que ce sont aussi les individus de ces groupes qui sont, de manière inexpliquée, plus souvent au chômage ou dans des environnements résidentiels dégradés. Cette cohérence des résultats est importante parce qu’elle montre que les effets de l’origine que l’on mesure avec l’approche objective peuvent, en effet, s’interpréter en termes de discriminations. Ce n’est pas une surprise : on l’observait déjà dans TeO1 et c’est corroboré par les études de testing. Dans le détail, cependant, et c’est là une petite surprise positive, les inégalités d’origine ont tendance à se réduire en ce qui concerne l’obtention d’un diplôme du supérieur. Par contre, malgré des diplômes similaires, les inégalités sur le marché du travail restent fortes. On observe également qu’une fois en emploi, même à un niveau de diplôme et d’expérience professionnelle similaire, certains groupes, notamment chez les hommes, ont des salaires inférieurs à ceux de la population majoritaire.
Qu’en est-il des personnes originaires d’Asie ou encore des Ultramarins ? Et, puisque vous avez constaté une forme de mixité, est-ce que celle-ci fait reculer les discriminations ou les mises à l’écart ?
Cris Beauchemin – Quand on regarde les déclarations de discrimination, le maximum observé se trouve parmi les Subsahariens et les Ultramarins, groupant ainsi de manière nette les personnes noires. Dans TeO2, les Ultramarins sont 33 % à déclarer avoir vécu des discriminations, les Subsahariens 36 % ; soit des proportions très élevées. On trouve ensuite les personnes originaires du Maghreb (26 %) et celles originaires d’Asie (18 %). Un résultat intéressant, quoique classique, est que les secondes générations déclarent significativement plus de discriminations que les immigrés eux-mêmes. On appelle ça le paradoxe de l’intégration : les immigrés arrivent avec leur accent, conscients d’avoir un diplôme étranger, des marqueurs de différence explicites, et donc ils intériorisent probablement davantage des traitements discriminatoires, les déclarant moins. Les enfants d’immigrés, eux, ont grandi et se sont socialisés en France, ont des diplômes français et ont été biberonnés au discours républicain sur l’égalité ; ils sont donc plus sensibles et peut-être plus alertes à détecter les traitements injustes qu’ils subissent.
Les secondes générations déclarent plus de discriminations que les immigrés eux-mêmes. On appelle ça le paradoxe de l’intégration.
Entre TeO1 et TeO2, il y a tout de même des évolutions qui peuvent être vues comme positives : par exemple, les personnes originaires d’Afrique subsaharienne déclarent un peu moins de discriminations. D’un autre côté, les déclarations de discrimination ont augmenté de 10 % à 15 % pour les immigrés d’origine européenne, tout comme pour la population majoritaire. Mais ce résultat vaut pour tous les motifs de discrimination et il est largement porté par les discriminations sexistes, dont les déclarations ont très fortement progressé dans un contexte post MeToo. Il reste que les déclarations de racisme ont aussi progressé dans ces populations. C’est comme si le thème s’était entre-temps diffusé dans la société, et que les populations majoritaires ou les immigrés d’origine européenne s’emparaient aussi de ce thème pour justifier les traitements qu’ils jugent injustes. Pour autant, ces déclarations de racisme ne sont pas assorties, dans la population majoritaire, de traitements inégalitaires. Se faire traiter de « sale blanc » est sans aucun doute désagréable, possiblement injuste selon les circonstances, mais c’est rarement assorti d’une décote salariale ou d’un refus de logement. Chez les Européens du sud, d’Italie, d’Espagne, du Portugal, il n’est pas exclu qu’il y ait une résurgence de la xénophobie, y compris dans un cadre de citoyenneté européenne. Ils ont, dans le passé, fait l’objet de traitements dégradants, voire pire. Peut-être est-ce lié à la crise économique des pays méditerranéens qui a amené des jeunes diplômés en France, des populations par conséquent plus instruites et attachées à l’idée d’Europe, qui peut-être supportent moins d’être maltraités comme peuvent l’être les immigrés. Nous n’avons pas vraiment pu confirmer cette hypothèse.
On a le sentiment d’assister à la libération d’une parole raciste dans l’espace public mais dans le même temps, notre vigilance à cet égard s’est aiguisée. Les deux phénomènes se croisent-ils, de telle sorte que l’alerte se déclenche plus vite sur ce type de discours ? Concernant la plus forte sensibilité des deuxièmes générations à toute forme de discrimination, n’est-elle pas aussi valable pour les Ultramarins ? Citoyens de naissance, ne sont-ils pas aussi beaucoup plus sensibles aux discriminations ?
Cris Beauchemin – Ce n’est pas complètement impossible, mais de fait, les déclarations de discrimination sont un peu inférieures pour les Ultramarins par rapport aux Subsahariens. Cela est probablement dû à ce qu’ils sont protégés d’un certain nombre de discriminations par la nationalité. De fait, être Français à la naissance, cela confère des privilèges.
Ces données pourraient-elles signaler la montée d’un sentiment anti-immigration, à la fois mêlé à la question du racisme, mais qui s’en distingue aussi, en ce qu’il construit l’immigré en général comme une figure de l’adversaire, du concurrent ou du criminel, même avant la question de la différence de religion ou de couleur de peau ?
Mathieu Ichou – Je suis partiellement d’accord avec cet argument. Dans la plupart des images ou des stéréotypes dont on dispose, l’immigré n’est pas un Européen, ni un Américain ou Australien, pas même un Japonais. Même si on peut analyser des dimensions qui sont analytiquement distinctes entre la xénophobie et le racisme, je pense qu’une grande partie du sentiment anti-immigré demeure alimentée par le racisme. Quand on pense immigration, la représentation immédiate ne concerne qu’une partie de la population immigrée, souvent la plus altérisée : on se représente généralement les « Africains », les « musulmans », les « Arabes » ; des figures assez vagues d’ailleurs, mais qui représentent en somme l’autre radical. J’ajoute par ailleurs qu’ont également augmenté les déclarations de discrimination à raison de la religion chez les musulmans, bien que dans des proportions inférieures aux déclarations de discrimination selon l’origine ou la couleur de peau.
Une grande partie du sentiment anti-immigré demeure alimentée par le racisme.
Quels sont les résultats intéressants à partager sur le lien entre immigration et politique ?
Cris Beauchemin – Tout un chapitre de l’ouvrage est consacré aux positions et aux attitudes politiques en lien avec les origines. On y lit, par exemple, que l’expérience des discriminations a tendance à se convertir dans des pratiques politiques de contestation.
Cela dit, sur le plan politique, pour moi quelques semaines après la sortie de l’ouvrage, ce sont moins les résultats eux-mêmes que leur réception par la presse conservatrice qui mérite d’être soulignée. La simple observation que quatre Français sur dix ont un lien direct avec l’immigration a conduit par exemple un organe de presse à titrer, en substance : « Il y a trop d’étrangers en France ». Ce faisant, il entretenait une confusion entre immigré et étranger : or l’immigré est né étranger à l’étranger, mais par la suite, il peut devenir français. Sur ces 41 % de la population qui ont un lien direct avec l’immigration, la proportion des étrangers est en réalité faible. De fait, il n’y a que 9 % d’étrangers en France. La presse conservatrice cherche à créer des frontières intérieures en instillant l’idée qu’il y aurait des sous-Français parmi les Français.
Un autre élément frappant dans la réception des résultats touche à la compréhension des inégalités et des discriminations. Comme l’a bien expliqué Mathieu, on montre dans l’ouvrage qu’il y a une part « inexpliquée » des inégalités selon l’origine, dans l’emploi comme dans d’autres domaines. Dans la presse conservatrice, les commentateurs « surfent » sur cette expression de part « inexpliquée » du chômage – qu’ils ne comprennent peut-être pas ? – pour suggérer qu’elle est inhérente à l’origine. En somme, ils s’appuient sur nos résultats pour suggérer l’idée que « s’ils ne travaillent pas, c’est qu’ils ne veulent pas travailler ». Et ils négligent opportunément nos résultats qui montrent que cette part inexpliquée est très étroitement corrélée avec les déclarations de discrimination. Une telle démonstration est assez rare et fait la force de notre enquête. Je regrette ces lectures partielles des résultats, d’autant que les discriminations sont par ailleurs bien attestées par les études de testing qui nous sont complètement extérieures. Toutes les méthodes convergent pour montrer l’ampleur des discriminations. Ne pas le reconnaître relève de la malhonnêteté.
Un troisième élément est frappant dans les reprises de TeO : la focalisation sur les aspects économiques – mal interprétés – de l’intégration des immigrés et de leurs enfants et, inversement, le fait que les signes positifs d’intégration sociale et culturelle sont passés sous silence. Ce faisant, la presse conservatrice a insisté sur une prétendue opposition entre les populations européennes, bonnes élèves de l’intégration, et les populations non-européennes, martelant que ces dernières « ne veulent pas s’intégrer », alors même que, concernant la plupart des variables socioculturelles, nous avons démontré leur très forte intégration.
Mathieu Ichou – De manière générale, ces médias se sont attelés non pas tant à remettre en question la fiabilité des chiffres et des analyses qu’à les interpréter différemment : quand on dit que 41 % de la population est liée à la migration, c’est pour nous le signe d’un grand mélange ; pour eux, c’est au contraire la démonstration du grand remplacement. Mais dans la mesure où la moitié des enfants d’immigrés ont un parent de la population majoritaire, et où 90 % des petits-enfants d’immigrés au moins deux grands-parents non immigrés, et où 7 % des majoritaires sont en couple avec une personne issue de l’immigration, il s’agit bien de mixité, davantage que de remplacement. À répétition, nos résultats ne sont pas remis en cause mais tronqués, et les interprétations finissent par se détacher de leur fondement empirique et donc du réel.
Finalement, le résultat principal qui ressort de l’ensemble des analyses, c’est ce paradoxe entre une intégration très poussée sur tout un tas d’indicateurs – mixité des couples, mixité des réseaux amicaux, utilisation très largement majoritaire du français, identification forte à la France parmi les enfants et les petits-enfants d’immigrés – et des inégalités socio-économiques très nettes en matière de chômage, de logement et de ségrégation résidentielle, qui sont en partie le résultat de discrimination et de racisme.
Propos recueillis par Marianne Amar et Anne-Lorraine Bujon, retranscrits par Gregorio Cattaneo
- 1. Cris Beauchemin, Mathieu Ichou et Patrick Simon (sous la dir. de), Trajectoires et origines 2. Diversité des populations et inégalités sociales en France, Paris, Ined Éditions, 2026. L’enquête Trajectoires et origines 2 a été conjointement réalisée par l’Ined et l’Insee. Pour en savoir plus sur l’enquête et ses publications, voir en ligne : https://teo.site.ined.fr/fr.