L'entrée des catholiques dans l'ère communautaire


L’une des nouveautés significatives de la séquence ouverte à l’automne 2012 par la mobilisation contre le « mariage pour tous » est que les médias, notamment audiovisuels, ont commencé à parler comme d’une chose évidente de la « communauté » catholique, expression plutôt réservée jusque-là, dans le domaine religieux, aux groupes minoritaires que constituaient la « communauté protestante », « juive » ou « musulmane ». Le fait pourra paraître anodin mais il est relativement nouveau en France, où l’Église catholique a longtemps été considérée comme une sorte de matrice culturelle commune (« l’Église », précisément), y compris par ceux qui s’en étaient détachés depuis longtemps ou qui n’avaient plus avec elle que des relations lointaines.

Le milieu catholique – chacun a pu le constater aisément – a joué un rôle décisif dans l’organisation de cette vaste mobilisation qui s’est étalée sur plusieurs mois en lui fournissant ses cadres (à commencer par celle qui fut sa principale porte-parole, Frigide Barjot), ses références (les « veilleurs » et « veilleuses », lointainement démarqués des adorateurs nocturnes du Saint Sacrement) et les gros bataillons de ses manifestants. On ne voit pas que les appels répétés à l’élargissement de la base de la mobilisation du côté des musulmans aient obtenu de résultats vraiment significatifs. Jusqu’à quel point, par ailleurs, a-t-elle « mordu » sur le reste de la société, notamment au sommet de la vague, lors de la troisième des quatre grandes manifestations parisiennes auxquelles elle a donné lieu, et eût-elle été plus importante si le gouvernement n’avait pas à ce moment-là accéléré le calendrier parlementaire ? Il est difficile de le dire, même si la mobilisation avait de fortes chances malgré tout de se heurter à l’action de facteurs structurellement limitatifs, comme la fameuse « pluralisation » des modèles familiaux mise en avant par les partisans de la loi.

Quoi qu’il en soit, le mouvement, qui a échoué dans ses objectifs immédiats et qui connaît pour l’heure les phénomènes de division et de désillusion inhérents à la défaite, a surpris par son ampleur les états-majors politiques, de droite comme de gauche, indépendamment des querelles de chiffres qu’il a suscitées, ainsi que l’opinion internationale (la comparaison avec la Grande-Bretagne qui, au même moment, procédait sans réaction à une réforme du même genre, est éloquente). Rappelons que le sujet n’avait pas même été abordé lors du débat présidentiel de l’entre-deux-tours. Or cette mobilisation nous paraît très révélatrice de ce qu’est devenu, ces dernières décennies, le catholicisme français, en même temps qu’elle marquera probablement une étape importante de son histoire. En attendant d’y voir plus clair et pour lancer la discussion, on voudrait dresser ici quelques constats élémentaires.

Une minorité bien organisée

Il est devenu assez banal de dire que le catholicisme est désormais minoritaire en France. Le taux de pratique dominicale tourne autour de 4 % et l’épiscopat estime que 35 à 40 % d’une génération sont baptisés au sein de l’Église catholique, contre plus de 90 % encore à l’époque du concile Vatican II (1962-1965). Mais il s’agit – et c’est là le point que l’on voudrait souligner ici – d’une minorité conséquente, bien organisée, démographiquement dynamique, très mobilisable, notamment grâce à ses mouvements et au réseau des paroisses urbaines, avec une sociologie « avantageuse », plutôt blanche et bourgeoise, surtout dans ses éléments les plus jeunes et les plus militants. Pour un malade en phase terminale, comme le disent encore Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dans leur dernier livre (où ils s’étonnent de le trouver encore vivant1), force est de constater que le catholicisme français se porte plutôt bien. En fait, c’est confondre deux choses : l’ampleur du décrochage sociologique du catholicisme français depuis le milieu des années 1960, qui est incontestable, et l’avenir de ce même catholicisme, qui ne s’y laisse pas ramener, même s’il a changé d’échelle.

La fin des « cathos de gauche » ?

Cette mobilisation a également confirmé la marginalisation relative, au sein du catholicisme, des courants « progressistes » ou « conciliaires », souvent de gauche, qui ont connu des heures plus fastes dans les années 1970-1980. Il est vrai que ces derniers se mobilisent plus volontiers sur les sujets sociaux que sociétaux – c’est même l’un des principaux critères de différenciation des deux mouvances –, mais le fait est qu’ils sont aujourd’hui diminués, vieillissants et pas très aidés dans leur positionnement interne par une gauche laïque qui, désormais d’accord avec la droite sur la plupart des grandes questions qui faisaient autrefois le vif de leur confrontation (économiques, sociales, constitutionnelles), ne se distingue plus vraiment d’elle que sur le terrain sociétal, où elle favorise des réformes difficilement compatibles avec la morale catholique traditionnelle, aussi élastique et susceptible d’évolutions qu’on la suppose. Le balancier idéologique du milieu catholique est donc clairement reparti « à droite ». Le phénomène n’est pas nouveau mais il aurait plutôt tendance à s’accentuer. Des voix se sont certes fait entendre, comme celle de Mgr Dagens, évêque d’Angoulême, pour déplorer le retour présumé des vieux démons de l’intransigeance du xixe siècle2, mais sans grand écho et il n’est pas sûr que le terme de comparaison soit le bon. Ce sont plutôt les catholiques traditionalistes du mouvement Civitas qui sont les véritables héritiers de cette mouvance intransigeante, et ils ont défilé à part. Le gros des catholiques présents dans les cortèges – les « cathos », comme ils s’appellent volontiers eux-mêmes – offrent un profil sensiblement différent et beaucoup moins « historique », de type Jmj (Journées mondiales de la jeunesse), à la fois moderne dans son langage, ses apparences, la maîtrise des outils médiatiques et technologiques, très « paritaire » même dans son affichage médiatique, et assez conservateur sur le terrain moral et social, encore que plus ou moins converti en l’occurrence (sur le tard) à la perspective d’un Pacs amélioré pour les couples homosexuels. La vraie question serait plutôt de savoir pourquoi le catholicisme « progressiste » des années 1970 a moins bien tenu le choc de la sécularisation que son homologue conservateur, qui a pris le train de l’ouverture de façon plus sélective et qui s’en est, somme toute, bien trouvé puisqu’il est désormais dominant dans l’institution3. Les « bonnes » théologies font-elles toujours les « bonnes » pastorales ? Rien n’est moins sûr.

Une nouvelle laïcité

L’un des paradoxes de cette mobilisation est qu’on aura vu majoritairement des catholiques défendre dans la rue le mariage civil, alors même que l’Église du xixe siècle et encore d’une bonne partie du xxe n’avait eu de cesse de critiquer cette invention de la Révolution. L’idéal catholique est longtemps resté le mariage religieux à effets civils, rétabli en Italie en 1929 à l’occasion des accords du Latran.

Si les catholiques français se sont retrouvés dans cette situation étrange d’avoir à défendre le mariage civil dans son ancienne version contre les laïques eux-mêmes, c’est moins inconséquence ou opportunisme de leur part, comme on le leur a reproché, que parce que la laïcité elle-même a changé. Depuis les années 1960, elle déroule les conséquences d’une nouvelle étape de son histoire – ce qu’on pourrait appeler, après Jean Baubérot, un « troisième seuil » (sociétal) de laïcisation, après le premier (politique) de la Révolution et le deuxième (social) des années 1880-1905 – qui correspond, dans le domaine des questions de morale privée, à une forme de laïcisation de la laïcité. A contrario, le débat actuel révèle à quel point l’ancienne laïcité tenait encore à bien des égards au christianisme, dont elle était un produit de la sécularisation, de sorte que face à cette sécularisation au carré que constitue le « mariage pour tous », le mariage civil traditionnel a pu apparaître pour les catholiques comme une ligne de repli acceptable où tenter d’arrêter le mouvement.

Au total, ces grandes mobilisations contre le mariage homosexuel nous paraissent avoir représenté pour une bonne partie du catholicisme français, sinon pour la totalité, un moment important et paradoxal (parce que lié à un combat livré au nom de tous les Français), dans le processus de sa communautarisation. Le phénomène est à la fois contraint (par distance croissante des valeurs ambiantes) et délibéré (pour s’en protéger). Quoi qu’on pense de cette évolution – fermeture communautariste, repli forcé ou dynamique positive –, le catholicisme français est sans doute, de ce point de vue, à la croisée des chemins. Communauté ouverte ou fermée, défensive ou proposante ? L’avenir n’est pas écrit. Mais, quoi qu’il arrive, s’il veut rester maître du processus, il aura intérêt à ne pas perdre de vue les spécificités et les tendances de sa sociologie (puisqu’il en a une), ainsi que le type d’interactions qui en résulte avec le reste de la société française.

  • 1.

    Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, le Mystère français, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2013.

  • 2.

    Mgr Dagens, « Le catholicisme intransigeant, une tentation permanente », La Croix, 21 avril 2013.

  • 3.

    Je me permets de renvoyer sur ce point aux analyses que j’ai développées dans Faire de l’histoire religieuse dans une société sortie de la religion, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013.