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Dans le même numéro

Raconter la campagne. Le pays de Bray

juil./août 2017

#Divers

Le pays de Bray

Esprit ouvre une série de portraits, non de personnes mais de territoires, qui composent un ensemble plus diversifié que ne le laissent entendre les débats souvent trop rapides sur une France « périphérique » définie par son décrochage présumé. Il s’agit de décrire, sans théorie interprétative, des paysages et leurs habitants, de petites villes et des villages, des caractères, des économies et des sociétés locales : le monde vécu dans des campagnes qui ne sont pas toujours, ou pas seulement, à l’abandon. Un prochain texte sera consacré à la commune d’Irancy et à ses vignerons, et un troisième au village béarnais de Lasclaveries. Nous invitons nos lecteurs que ces campagnes inspirent à nous envoyer des propositions de textes, pour compléter ce tableau d’une France multiple.

C’est un pays de boue. Bray ou Brai signifie « boue » en ancien français, le terme aurait une origine gauloise. Le pays de Bray est en effet un lieu humide, il suffit d’y circuler, à pied dans ses chemins ou en voiture sur ses petites routes et l’on a facilement les semelles lourdes ou les roues maculées. Il y a une explication géologique à cela, le pays de Bray présente une formation particulière, d’ailleurs joliment appelée « boutonnière ». J’ai grandi dans ce pays, sans y être née et sans plus y vivre aujourd’hui. Je le regarde de loin – j’espère pas de haut – même si je me rends compte qu’être partie faire des études à Rouen, puis habiter et enseigner en région parisienne, a créé un écart, une distance.

Je regarde une carte géologique de la France et j’aperçois cette petite tache, effectivement en forme de boutonnière, entre Rouen et Amiens. On connaît peu cet endroit de Normandie, ce n’est pas du tout une destination phare pour les week-ends des Parisiens… En quelques traits géographiques, le pays de Bray est situé entre le Vexin, au sud, le plateau picard, au nord, et son frère, pas jumeau du tout, le pays de Caux, à l’ouest. Le jurassique supérieur affleure ici, le long d’une faille. Ces couches géologiques, plus vieilles de quelques millions d’années que le crétacé voisin, indiquent un accident. Il s’est produit en contrecoup du soulèvement alpin, dans ces plateaux crayeux du Bassin parisien, faisant d’abord affleurer une ondulation – un anticlinal – qui s’est ensuite érodée. Le pays de Bray est donc un anticlinal usé, laissant quelques « buttes témoins », comme celles que l’on voit à La Ferté-Saint-Samson. Les couches qui s’y présentent sont essentiellement des sables et plus encore des argiles… L’eau pénètre mal l’argile, ruisselle et fait donc de ce pays un véritable petit château d’eau, où naissent l’Andelle, l’Epte ou la Béthune.

Cette humidité explique en partie la mise en valeur agricole par les éleveurs brayons. Mon père est l’un d’eux. Il élève un petit troupeau de vaches ferrandaises pour le veau. Qui sait par exemple que c’est en pays de Bray qu’est né le petit-suisse ? Les hommes et les femmes ont travaillé leur terre, pendant plusieurs siècles, pour lui donner ce visage où domine le bocage. Cependant, sur les terrasses, sur les cuestas, des cultures céréalières apparaissent, profitant d’affleurements de calcaire, comme à Mauquenchy ou à Flamets-Frétils. L’élevage, bovin essentiellement, reste tout de même l’activité agricole la plus marquante en pays de Bray.

J’ai toujours entendu parler d’élevage chez moi, car mon père travaillait pour la chambre d’agriculture de Seine-Maritime, comme « conseiller d’élevage ». Il nous a toujours parlé avec passion des éleveurs brayons. C’est vrai qu’il les admirait. Pourtant je les voyais bien différemment, moi qui retenais surtout la peine que donnait leur travail. Il y a de beaux troupeaux en pays de Bray, de belles bêtes, de race normande, qui se montrent au concours des animaux de boucherie ou bien des vaches qui produisent un lait de grande qualité. Mais il faut pour cela trois mille heures de travail par an. On me racontait, il y a certes plus de vingt ans, que des parents attachaient les plus petits dans la maison pendant qu’ils partaient traire à l’étable. Les enfants d’éleveurs brayons, dont certains étaient des camarades à l’école, me paraissaient défavorisés. Et puis, ils habitaient si loin de la ville, la petite ville de Forges-les-Eaux en l’occurrence, avec les écoles et les commerces, qui me semblait à moi si rassurante.

L’habitat rural brayon est dispersé et il n’est pas rare de passer à côté d’une boîte aux lettres, au bout d’un chemin, au bord de la route, sans pouvoir apercevoir la ferme à laquelle elle correspond, tant celle-ci se cache, se terre presque. Je me souviens d’une amie du collège qui avait un long chemin à parcourir avant d’arriver à la route. Là, elle ôtait ses bottes et avait une paire de chaussures de ville dans un sac, qu’elle enfilait pour aller ensuite jusqu’à l’arrêt de bus, puis jusqu’au collège. Le soir, elle faisait le chemin inverse et rechaussait ses bottes. En hiver, tout cela se faisait de nuit et j’avais peur et un peu mal pour elle. D’autant que son père refusait, malgré ses bons résultats, qu’elle aille au lycée. Elle a réussi avec l’aide de certains professeurs à y aller quelques mois, puis elle a dû arrêter. Elle a donc finalement quitté l’école à 16 ans et quelques semaines et a commencé à travailler dans l’usine de congélation où ses frères et sœurs travaillaient déjà.

Pourtant, je sais à quel point, au-delà de ces mauvais souvenirs, le pays est plein de secrets pour qui sait s’enfoncer un peu dans cette boutonnière. Deux frères, brayons et passionnés de leur pays, Gérard et Michel Lavenu, ont écrit et surtout illustré de centaines de leurs photographies un livre sur le pays de Bray, paru chez un éditeur normand, Petit à Petit. Ils ont reçu un très beau compliment de la part d’une personne travaillant chez cet éditeur qui, ignorant les détails de leur projet, leur a demandé en feuilletant les épreuves si c’était un pays imaginaire, tant il lui semblait beau et varié. J’aime feuilleter ce Livre du pays de Bray et simplement admirer les photos, laissant la part belle à ce monde rural, pas très connu, pas très touristique… cela me donne l’impression de connaître un coin secret.

Le pays de Bray est vert une très grande partie de l’année. La surface en herbe représente 38 % de cet espace, c’est donc la plus belle part des terres qui est destinée au bétail. L’élevage brayon est essentiellement bovin, mais le cheptel a beaucoup diminué : on comptait 140 000 bovins en 1997 contre 83 000 aujourd’hui. Les vaches sont à peu de chose près toujours aussi nombreuses, ce sont les bœufs qui diminuent. Les difficultés du secteur de la viande n’ont pas épargné les Brayons et des exploitations non rentables ont dû stopper leur activité. Le pays de Bray possède une Aoc depuis 1969 (aujourd’hui Aop), celle du fromage de Neufchâtel. C’est un fromage à pâte molle, dont la forme la plus typique et la plus commerciale est le cœur. Cependant, il est loin d’être un fromage très connu, montrant encore ici une forme d’isolement du pays de Bray.

Neufchâtel-en-Bray, qui a donné son nom au fromage, se trouve au nord du pays. Au sud, c’est Gournay-en-Bray, sur les bords de l’Epte. Il y a également Londinières et Saint-Saëns, des villes un peu plus petites. Et puis, là où l’Andelle prend sa source, au centre du pays, Forges, non pas « en-Bray », mais Forges-les-Eaux, où j’ai vécu quinze ans. Ce qui lui vaut cette distinction, ce sont des sources et une ancienne activité thermale. La ville conserve fièrement son nom, sa pancarte indiquant « ville thermale » à l’entrée de la commune et surtout son casino, attribut essentiel d’une ville d’eau, mais cela fait longtemps que les curistes ne viennent plus prendre les eaux à Forges. Il y a pourtant eu des curistes fort illustres : Louis XIII, Anne d’Autriche et Richelieu sont venus prendre les eaux ferrugineuses de Forges (le nom indique bien, en plus de l’eau, la présence de fer), sur les conseils de quelque bon médecin. Efficaces eaux auxquelles on attribue d’avoir rendu possible la naissance de Louis XIV… Un érudit et auteur local, François Vicaire, aime à dire que c’est « la ville d’où naquit le soleil » et a intitulé l’un de ses livres ainsi. François fut longtemps à la tête du journal local avec Marianne, son épouse. Tous les deux sont passionnés d’art, ils ont réussi à créer à Forges des festivals de poésie, d’art lyrique. Pour François, « les Forgions ont toujours eu un sentiment de supériorité par rapport à Neufchâtel et Gournay ». Il poursuit : « Les marchands de bestiaux rêvaient de se faire construire une maison pour leur retraite à Forges. » Avec humour et affection, dans sa famille, on appelait ces marchands la « noblesse de bouse ».

Pourtant, Forges-les-Eaux n’aurait pas usurpé le nom de Forges-en-Boue (en Bray), car la ville a connu au xixe siècle une belle production rurale, sans prétention à côté de la magnifique rouennaise, c’est vrai, mais tout de même une production notable de faïences. Celle-ci fut lancée par un Anglais, voyant dans l’argile locale la possibilité de produire une faïence très fine, dite « terre de pipe », qui imitait la porcelaine, à moindre coût pour le client. On pouvait aussi faire des faïences plus robustes, avec d’autres argiles, et leur nom local est « cul noir », en référence à leur fond, noirci au manganèse. Hormis cette production faïencière, beaucoup d’ateliers de pots, de pavés et d’autres produits de terre cuite ont fonctionné, depuis l’Antiquité, dans la région. Promenez vos yeux sur une carte du pays et les noms de Saumont-la-Poterie ou Lachapelle-aux-Pots vous le rappelleront. Il y a bien un petit « musée » des faïences à Forges, mais il est peu ouvert au public. Il est vrai que malgré la présence d’un flambant office du tourisme, le touriste y est rare.

De quoi, alors, vit un bourg brayon aujourd’hui ? À Forges, c’est atypique car le principal employeur est le casino, avec plus de 300 emplois dans une ville de moins de 3 500 habitants. Or l’emploi est rare en pays de Bray, le taux de chômage était en 2013 selon l’Insee de 12 % à Forges, 18 % à Gournay et 21, 4 % à Neufchâtel. Dans ces deux dernières, il y a eu un emploi industriel lié à la production laitière. À Neufchâtel se trouvait une grande usine Danone et à Gournay une usine Gervais (l’inventeur des petits-suisses, c’est Charles Gervais). L’histoire a réuni ces deux groupes sous la marque Gervais-Danone et c’est près de Gournay, à Ferrières-en-Bray plus précisément, qu’ils ont choisi de maintenir la plus grosse usine de production du groupe en Europe (plus de 300 salariés, travaillant le lait de 1 000 producteurs et sortant 800 à 1 000 palettes de produits finis par jour, des Gervita, des Activia et des petits-suisses bien sûr, dont la moitié part à l’export, surtout au Royaume-Uni). L’usine de Neufchâtel, elle, a fermé. Aujourd’hui, à la place du site Danone se trouve un « parc d’activités commerciales », comme on en voit tant, inauguré en 2011. La Foir’Fouille et ses consœurs s’y sont installées, l’impossibilité de la réindustrialisation du site ayant favorisé l’implantation du tertiaire marchand, moins pourvoyeur d’emplois.

Les emplois manquent et les habitants du pays de Bray ne sont pas riches. Je le vois bien quand je retourne là-bas. Je cherche une confirmation dans les statistiques de l’Insee. Dans la communauté de communes de Forges, en 2013, la moitié des ménages étaient imposables à Gournay et, à Neufchâtel, un peu moins encore, 47 % environ. Mais cela correspond cependant à la moyenne nationale. Regardons alors les taux de pauvreté qui étaient, toujours en 2013 et d’après l’Insee, de 18 % à Forges, 18, 7 % à Gournay et un peu plus de 20 % à Neufchâtel : là, c’est plus que la moyenne nationale, de 14 % environ cette année-là. Si les habitants sont imposables comme la moyenne des Français mais que le taux de pauvreté est supérieur, c’est que le pays de Bray présente d’assez forts contrastes sociaux. Mais dans ce pays, les pauvres comme les riches ne se montrent pas. On est discret quand on est brayon. Les plus pauvres deviennent visibles lors des distributions de la Banque alimentaire. Ma mère s’occupe de différentes associations telles que celle qui gère la Banque alimentaire et l’autre jour, un homme est venu lui demander quelque chose, discrètement. Je me suis éloignée pour les laisser parler. Il voulait lui emprunter 20 euros, m’a-t-elle dit, nécessaires pour finir le mois. Cela arrive assez souvent et il les lui rend toujours. On était le 28 du mois, le Rsa arrive le 5 du mois suivant…

J’ai toujours été frappée par la pauvreté qui surgit dans le regard ou l’allure d’hommes et de femmes croisés dans la rue ou dans un magasin dans les petites villes du pays de Bray et encore plus par la misère, quasi invisible elle, de certains habitants des fermes isolées. Les villes brayonnes sont aux mains de majorités de droite. Ce sont des terres où règne encore souvent le poids des notables. Je dirais que l’on devient maire parce que l’on est médecin ou vétérinaire ou bien encore commerçant. Il n’y a pas de remise en cause de l’ordre établi, des inégalités sociales. Pourtant, pour son développement et sa gestion, la commune de Forges par exemple pourrait compter sur les revenus de son casino. Le « prélèvement sur les produits des jeux » lui a rapporté plus de trois millions d’euros en 2015, ce sont 42, 5 % des recettes de la ville. Cela peut laisser rêveur plus d’un candidat ou d’une candidate aux élections municipales qui viendrait avec des idées nouvelles, mais pour le moment, cette manne sert beaucoup à éponger les dettes contractées…

Parmi des habitants actifs se trouvent ceux qui ont fondé le Calac (Centre d’arts, de loisirs et d’activités culturelles) « Terre de Bray ». L’atelier est niché dans un petit bourg peu favorisé du pays, Gaillefontaine. Des cours, des stages, des animations et une boutique permettent aux Brayons de travailler leur terre, en poterie. Un homme, Joseph Dion, que je connais depuis que je suis petite, y travaille comme bénévole. Il est grand, un peu voûté comme pour mieux parler aux autres. Pour moi, qui ai mis longtemps à comprendre ce que cela voulait dire, il était savant car il était « agrégé d’histoire ». Après avoir enseigné et dirigé des établissements, il est maintenant retraité et s’est trouvé une nouvelle vocation : il apporte la terre dans les mains des Brayons, dans les écoles, dans les maisons de retraite, le temps d’un atelier de poterie, voire d’un projet plus vaste. « J’aime donner l’occasion de faire s’exprimer la créativité, dit-il, d’abord, les gens reproduisent, puis ils deviennent de plus en plus créatifs. » Ce sont des actions comme celles-ci qui donnent aux habitants le plaisir d’être de Bray, d’être de boue. C’est un pays que j’ai quitté mais que j’aime, de loin, pour son aspect âpre, pour ses secrets, pour ses habitants. C’est un pays debout.