Salafistes : une bombe visuelle
Les « mises à l’index » qui frappent le documentaire Salafistes de Lemine Ould M. Salem et de François Margolin, consacré aux islamistes radicaux du Sahel et de Daech, s’enchaînent dans un ballet désordonné et fiévreux. L’interdiction aux mineurs a été préconisée par le Cnc et confirmée par le ministère de la Culture, en raison de l’absence de distanciation à l’égard des propos des salafistes et de « l’extrême violence » de certaines scènes de propagande. Mais le tribunal administratif de Paris a jugé que le film permet au public « de prendre le recul nécessaire ». Pour l’heure, il est donc désormais interdit aux moins de 16 ans. Interrogés à l’issue d’une projection, les deux auteurs expliquaient avoir voulu montrer « le salafisme de l’intérieur, sans qu’une parole de spécialiste ne fasse écran ».
Décider d’entrer au Balzac en montrant sa carte de presse aux policiers, gilets pare-balles et fusils-mitrailleurs, dépêchés pour l’occasion devant le cinéma. Sait-on jamais ? Se surprendre à penser que c’est ici que l’on a vu, onze mois plus tôt, Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. Choisir sa place en fonction de ce qui pourrait survenir, s’asseoir comme si de rien n’était. Se souvenir des œuvres marquantes vues ici et saisir la distance qui nous en sépare en ce jour. Dans cette salle, pour ce film et devant lui, nous étions là où les eaux se mêlent. Un estuaire où notre monde se transforme peu à peu en quelque chose de nouveau et d’effrayant.
Un mois plus tard, gagnées par l’inquiétude et la peur du risque, vingt et une des vingt-cinq salles engagées à diffuser Salafistes le 27 janvier y renoncent. À l’évidence, ce climat empoisonné n’est pas sans influence sur la manière dont le film est regardé, compris et jugé. D’autant que Salafistes, loin d’apaiser les esprits et de rassurer les cœurs, a été pensé comme une bombe visuelle pour renverser les défenses et dessiller les yeux du spectateur. Un coup de poing destiné à réveiller les consciences. Il est né d’une épouvante que ses auteurs ont voulu nous faire partager, afin peut-être de la conjurer.
Le salafisme de l’intérieur
Tourné entre septembre 2012 et juillet 2015, ce documentaire donne à voir et à entendre, sans filtre et sans commentaire, les actes et les discours des salafistes de Mauritanie, du Mali, de la Tunisie et de l’État islamique. Trois dispositifs narratifs s’y entrelacent.
Le premier est constitué d’entretiens accordés par des salafistes du Sahel à Lemine Ould M. Salem. Face caméra, ils développent calmement et froidement leur vision de l’islam, la nécessité de se débarrasser de tout ce qui lui fait obstacle. Ces hommes – seuls les hommes prennent la parole dans ce film – puisent à la même source, le wahhabisme, ce courant d’Arabie saoudite qui entend revenir à l’islam des origines, rigoriste, intolérant et fanatique. Seuls les djihadistes prennent les armes. Les autres, la majorité, les quiétistes, s’appliquent à eux-mêmes leur doctrine ; ils vivent dans leur monde, en retrait de la société commune.
Les auteurs montrent aussi comment les paroles se traduisent en actes. En particulier, l’application de la charia à Tombouctou et à Gao : le travail de la police islamique, les regards soumis des passants, les femmes obligées d’ajuster leur voile, l’amputation d’un voleur, l’exécution d’un berger…
Enfin, ils laissent une large place aux vidéos d’exécutions tournées par les propagandistes de l’État islamique et les groupes islamistes du Sahel. Dans la version diffusée le 17 décembre, ils montraient aussi le film amateur de l’assassinat du policier Ahmed Merabet par les frères Kouachi, le 7 janvier 2015. Autant d’images ultra-violentes pour contrebalancer, disent-ils, le calme avec lequel les salafistes s’expriment.
Angle mort
C’est un film important et rare. Pour au moins deux raisons. La première tient aux images filmées par Lemine Ould M. Salem à Tombouctou et Gao, alors sous la botte djihadiste. Des scènes que le réalisateur Abderrahmane Sissako a utilisées ou reproduites en partie dans son film Timbuktu. Pour y parvenir, Lemine Ould M. Salem a eu le courage d’aller dans la gueule du loup, à l’heure où aucun journaliste indépendant ne pouvait s’y rendre sans être aussitôt enlevé ou tué.
Il a dû pour cela se soumettre aux règles dictées par les djihadistes. Ces images, bien qu’encadrées et contrôlées, ont néanmoins une valeur historique exceptionnelle. Il n’en existe pas d’autres, ou si peu. Dans les interstices des scènes autorisées, elles montrent du réel, de l’authentique, des éclats pris sur le vif. Elles racontent l’ordre djihadiste, la vie quotidienne de chacun à l’heure de ce totalitarisme théologico-politique.
Et ceux qui ont connu le Mali en temps de guerre et assisté à l’offensive de l’armée française en janvier 2013, qui ont vu les traces fumantes de l’occupation, les profanations des églises (Diabali, Gao), la libération de Tombouctou et la destruction des tombeaux des saints ; ceux qui ont vu les Maliennes se défaire du voile de l’oppresseur, les jeunes gens rabattre en riant le bas de leur pantalon, écouter de la musique dans la rue et fumer en signe de victoire ; ceux-là pourront enfin découvrir (en partie du moins) la face jusque-là invisible de cette histoire d’asservissement. Les rushes du journaliste sauvent le Tombouctou des djihadistes de l’angle mort qui nous la dérobait, faute d’images.
Niqab et baskets
La seconde raison tient à ce que l’on apprend des salafistes. Ces hommes, souvent présentés comme des analphabètes et des trafiquants de drogue, sont habités dans leur folie par une forme de rationalité, d’objectivité. L’omniprésence du raisonnement dans la démence, de l’argumentation dans l’aliénation, est ahurissante. Ils sont comme pris par une bouffée délirante et mystique permanente, au nom de laquelle ils légitiment le meurtre et en raison de laquelle leurs disciples tuent sans sourciller.
Il faut écouter les leaders islamistes de Tombouctou, Coran et AK-47 posés sur la table, justifier « théologiquement » les punitions : les amputations des voleurs, les lapidations des adultères, les « chikotages » de ceux qui ont fumé du tabac ou écouté de la musique. Le châtiment purifie le pécheur de sa faute. Ainsi un célibataire ayant une liaison avec une femme mariée sera-t-il exilé de la communauté ; en revanche, s’il est marié, il sera lapidé « car le mal est ancré en lui ! » On est abasourdi devant la scène du malheureux mutilé qui, allongé sur un lit d’hôpital, remercie ses bourreaux de l’avoir remis dans le droit chemin. Et de constater que ces derniers semblent s’occuper correctement de lui, le temps de sa convalescence.
Parmi les chefs djihadistes de Tombouctou rencontrés par Lemine Ould M. Salem, Omar Ould Hamaha, dit « Barbe rouge » – présumé tué par les Français en mars 2014. Cet homme, titulaire d’un bac A, teint sa barbe au henné. Pourquoi ? Pour se distinguer des chrétiens et des juifs barbus, explique-t-il sans rire.
À écouter les imams mauritaniens, on comprend qu’ils partagent la même vision du monde que les djihadistes : c’est justice de tuer un juif au nom de la loi du talion, même s’ils ne le font pas eux-mêmes. Il est tout aussi justifié de tuer ceux qui font ou soutiennent la guerre aux terroristes, car cette guerre en réalité est tournée contre l’islam. Et donc, pas un n’a à redire aux attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, ou à la virée sanglante de Merah en 2012. Mais attention, la tuerie dans la maternelle juive est une invention des ennemis de l’islam.
Et que dire de ce commerçant tunisien qui anime le site Le Salafisme libre, où il vend des niqab et des baskets Nike pour la jeunesse citadine et branchée salafiste ? L’Occident, sa culture, sa démocratie – mais pas ses chaussures donc – sont honnis, jugés impurs, abandonnés au mal et habités par des mécréants.
Dans tous ces discours, un refrain revient avec un rythme de métronome : la haine du juif. Encore et toujours. Assumée tranquillement par tous ces hommes, quiétistes ou djihadistes.
La frontière entre les courants wahhabites est poreuse. C’est le noyau dur du film, le cœur de sa démonstration : entre quiétistes et djihadistes, il n’y a pas de différence de nature mais de degré.
« Ces gens ont un discours, et il faut l’entendre », explique François Margolin. De ce point de vue, la promesse est tenue. Claude Lanzmann, l’auteur de Shoah, ne s’y est pas trompé : Salafistes est « un véritable chef-d’œuvre, éclairant comme jamais aucun livre, aucun “spécialiste” de l’islam ne l’ont fait, la vie quotidienne sous la charia, à Tombouctou, en Mauritanie, au Mali, en Tunisie, en Irak », juge-t-il dans une tribune du Monde.
Fallait-il censurer ?
En choisissant délibérément de ne pas contextualiser leur film, de ne pas donner la parole à des spécialistes, de ne pas apporter la contradiction aux salafistes et de livrer sans commentaires et sans appareil critique les vidéos de Daech, les deux auteurs ont voulu, disent-ils, permettre aux spectateurs de voir et entendre par eux-mêmes ce que sont les salafistes.
Cependant, tout le monde n’est pas familier du wahhabisme, du Sahel, de l’État islamique. Et tous les spectateurs ne sont pas nécessairement des adultes éclairés. Dans les circonstances actuelles, où l’on apprend tous les jours que des jeunes gens se radicalisent en quelques semaines (8 250 personnes ont été signalées comme radicalisées en France, contre 4 015 en mars dernier, selon un bilan en date du 28 janvier), et dans la perspective d’une diffusion télévisuelle (le film est coproduit par France 3 et Canal +), la question de la réception du film par « les publics » n’est pas à prendre à la légère.
Par ailleurs, le statut des images ultra-violentes dans Salafistes n’est pas sans poser problème. Sont-elles si nécessaires ? Après tout, elles livrent une vérité connue par le plus grand nombre : la férocité des islamistes, leur fascination pour la violence et leur goût du meurtre public.
L’accumulation et la compilation de tant d’images violentes interrogent. Ne flattent-elles pas quelque chose en nous, ce que Freud nommait la pulsion scopique, cette forme de jouissance ou d’excitation à regarder des scènes transgressives ? On peut même se demander si les deux auteurs ne se sont pas laissé piéger par cette fascination, ainsi qu’en témoigne la série consacrée aux voitures mitraillées. Ces vidéos s’enchaînent ad nauseam, comme si les auteurs avaient été gagnés par l’ivresse de la violence extrême, à leur tour.
Une dernière réserve. Ces films ultra-violents ont été tournés par les salafistes pour être vus par nous. Les regarder ne justifie-t-il pas leur production ?
Faut-il le préciser ? Ces images sont des armes de propagande produites pour semer la terreur, galvaniser les djihadistes et éveiller des vocations. À ce titre, les utiliser dans un film, les projeter et les regarder dans une salle de cinéma n’est pas sans importance et sans signification.
Toutefois, l’usage de ces images occupe toute notre attention. Comme si, au fond, le problème posé par ces vidéos était plus important que ce que disent les salafistes d’eux-mêmes, de leur pratique de l’islam et de leur projet politique. Est-ce le symptôme d’une difficulté profonde à les regarder droit dans les yeux ? Un écran pour ne pas affronter leur manière de nous instituer en ennemi ? Ou peut-être une tentative d’éloigner et conjurer la mauvaise nouvelle : leur froide détermination à faire advenir le salafisme dans le monde. Autre embarras, pour nous autres : ce discours plaît, et séduit de plus en plus de monde.
Un film mal élevé
Regarder Salafistes est une expérience éprouvante. Le film est d’une rare violence. Mais quel est son sujet ? Une violence inouïe. Bien entendu, il n’a pas la beauté formelle ni la finesse de Timbuktu. Salafistes n’a pas de manières, il est mal élevé : il ne prend pas de gants et ne ménage personne, singulièrement pas son spectateur. En effet, ce qu’il montre donne la nausée. Mais ce dont il s’agit dans le film est abject.
On lui reproche de diffuser des mises en scène. Or elles en disent sans doute plus sur les djihadistes, sur leurs goûts, leurs filiations et leurs références, que l’élégante poésie d’Abderrahmane Sissako. Ces purs de Dieu sont des enfants de la téléréalité, des jeux vidéo, de Jackass et des films ultra-violents dont ils se sont abreuvés sans distance au temps de leur enfance.
Salafistes, enfin, nous révèle notre impuissance face à ces doctrinaires de Dieu. C’est la nouvelle la plus décourageante de ce film, car rien ne nous y prépare. Comme l’écrit Claude Lanzmann dans sa tribune du Monde :
On comprend, à voir et écouter les protagonistes du film propager leur idéologie sans faille, verrouillée à triple tour, que tout espoir d’un changement, d’une amélioration, d’une entente avec eux est illusoire et vain.
Non qu’il faille renoncer à toute tentative de déradicalisation. Mais ce film nous montre, en creux, combien il faut rester lucide – et modeste – à ce propos.
« Je ne les comprenais pas », nous confiait l’imam de la mosquée Sankoré, au lendemain de la libération de Tombouctou. À l’ombre du soleil, assis sur un vieux tapis, l’homme était effaré par ce qu’il venait de vivre sous les djihadistes. « Quand j’ai compris qu’il n’y avait rien à faire avec eux, je me suis retiré dans le silence, la prière et l’étude », poursuivait-il. Mais que faire quand il n’y a plus « rien à faire » ?