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Groupe Le Monde : sauvetage ou refondations ?

août/sept. 2010

#Divers

Au cours de l’été, la prise de propriété du groupe Le Monde va être négociée avec le trio formé par le banquier Matthieu Pigasse, et les hommes d’affaires Xavier Niel et Pierre Bergé, préféré fin juin au trio formé par le Nouvel Observateur, Orange et le groupe espagnol Prisa.

Contraint et forcé par l’ampleur des déficits accumulés qui le met dans l’obligation d’une prise de contrôle externe, le groupe est en train de négocier un tournant majeur, notamment pour les « actionnaires historiques » que sont les fondateurs, rédacteurs, lecteurs et le personnel, aujourd’hui regroupés au sein du « Pôle d’indépendance ».

Pourquoi en sommes-nous arrivés à une telle situation ? Comment le groupe de presse qui s’est édifié à partir du « journal de référence » et de la marque « Le Monde » connue et reconnue mondialement a-t-il pu se retrouver criblé de dettes, au bord du dépôt de bilan, de la faillite ?

Et devant un tel gâchis, comment ne pas penser à une certaine dilapidation du capital matériel et surtout immatériel extraordinaire qu’Hubert Beuve Méry avait transmis à ses successeurs ?

Si la crise de la presse et le basculement du modèle économique vécus dans tous les pays expliquent pour une part cette situation, des causes spécifiques viennent contribuer à la longue dégradation des comptes économiques du Monde et du groupe Le Monde.

Le legs de Beuve Méry

Le Monde était une exception, un cas unique au sein des grands organes ou groupes de presse (de qualité) européens ou mondiaux.

Elle se résume dans une phrase simple souvent mise en avant : « Un journal de journalistes », c’est-à-dire le fait que les rédacteurs détiennent la majorité du capital du journal ou du groupe pour lequel ils travaillent.

Structure capitalistique atypique reposant sur des mécanismes de pouvoir spécifiques attribués aux journalistes, telle était la garantie essentielle de l’indépendance du Monde à l’égard de tous pouvoirs économique, financier, culturel ou politique qu’Hubert Beuve Méry avait légué.

Et cette spécificité avait, il faut le reconnaître, une raison fondamentale : la volonté des principales « familles » et entreprises capitalistes françaises de subordonner la presse à leurs intérêts.

Ainsi les stratégies de contrôle, d’influence ou encore d’instrumentalisation de la presse (vue comme outil de communication, de puissance au service d’intérêts privés ou publics ou comme simple « danseuse ») n’ont pas manqué dans l’histoire du capitalisme français.

Beuve Méry avait parfaitement compris ce que ces appétits et velléités de contrôle avaient de néfaste et de contradictoire vis-à-vis de l’ambition démocratique et c’est la raison pour laquelle il a conçu la sanctuarisation, au sein même de l’entreprise de presse, de l’indépendance rédactionnelle des journalistes du Monde.

La dérive des pouvoirs

Ce qui relevait du contrôle et de l’indépendance éditoriale garantie par le pouvoir détenu par les rédacteurs au sein du capital et donc dans les instances dirigeantes du Monde a connu cependant une dérive malheureuse.

Celle-ci s’est produite dès l’instant où les journalistes, outrepassant leur rôle spécifique, ont considéré que le périmètre de leur pouvoir ne s’arrêtait pas à leur stricte compétence et prérogatives rédactionnelles mais englobait « naturellement » la direction opérationnelle, c’est-à-dire la gestion et le management de l’entreprise de presse.

La séparation étanche entre rédaction et gestion/management, règle pourtant largement admise et pratiquée dans les grands groupes de presse européens, n’était pas appliquée au Monde.

Or la situation économique difficile dans laquelle le groupe se débat est pour une part non négligeable la résultante de ce mélange des genres entretenu entre direction rédactionnelle et direction managériale.

Mais plus grave encore, les instances de gouvernance du groupe (relevant d’une structure juridique de type société anonyme avec conseil de surveillance et directoire) au lieu de rectifier le tir en mettant un terme à cette dérive, n’ont pas réagi et ont laissé faire.

Le ver était dans le fruit à partir du moment où ces instances acceptaient que la direction managériale soit aux mains de journalistes-patrons, sans doute plus prestigieux les uns que les autres, mais, hélas, trop peu au fait de la direction/gestion opérationnelle d’une entreprise, fût-elle de presse.

Durant de nombreuses années, cette faible capacité managériale, alors même que le groupe voyait son périmètre s’agrandir, allait conduire à des pertes d’exploitation significatives qui, cumulées, précipitèrent le groupe vers l’insolvabilité.

Cette situation fut longtemps occultée par l’appel à des capitaux extérieurs venant combler les déficits courants dans une fuite en avant que seule une marque historique comme Le Monde (son histoire, sa notoriété, sa qualité rédactionnelle, son rôle de « quatrième pouvoir » quasi institutionnel) permettait de poursuivre impunément.

Depuis plus d’une décennie, un véritable cercle vicieux s’est enclenché hors du contrôle et de la supervision du conseil de surveillance qui, dans une confiance aveugle, s’en remettait systématiquement à un directoire de journalistes dans la conduite et le management du groupe.

Ainsi, progressivement, le dispositif fondamental de répartition des pouvoirs au bénéfice des rédacteurs du Monde, conçu génialement par Beuve Mery, fut dévoyé sans que des forces de rappel ne tirent la sonnette d’alarme.

Et, malheureusement, la garantie de contrôle des journalistes sur leur outil de travail rédactionnel se conjuguait de moins en moins avec l’incontournable exigence d’équilibre des comptes.

Pour faire face aux pertes récurrentes du groupe, des restructurations prenant la forme de plans sociaux répétés furent mis en place qui devaient réduire et fragiliser considérablement les rédactions du groupe avec des incidences prévisibles sur la qualité éditoriale des titres.

Le sauvetage et après ?

Le groupe Le Monde vient d’être sauvé et une nouvelle page de son histoire est désormais à écrire loin des modèles économiques et du contexte politique qui ont donné naissance au « journal de Beuve ».

Ce contexte est celui de la métamorphose de la presse sous l’égide de l’internet et du numérique.

La presse traditionnelle était fondée sur une économie de l’offre payante, exclusive et indiscutée. Avec la diversification de celle-ci sous forme numérique, audiovisuelle et l’apparition des gratuits, la demande reprend ses droits et pouvoirs à la mesure de la capacité de choix et d’arbitrage permanents de lecteurs/internautes qui ont à leur disposition le bouquet extraordinaire d’informations sur l’internet.

Même les grands quotidiens ayant forgé leur marque depuis des décennies sont atteints ou fragilisés dans leur capacité d’agrégation et de synergie communautaire, permanente et fiable, de leurs lecteurs. Les technologies offrent à ceux-ci la possibilité d’une composition ad hoc et personnelle de l’information, selon leurs besoins professionnels, culturels, leurs centres d’intérêt, de divertissement et leur temps disponible.

Face à l’affirmation du numérique global mondial, l’organe de presse quotidienne d’information générale subit la perte de fidélité et de confiance de son lectorat avec lequel les liens se distendent pour devenir bien plus volatiles, ponctuels et opportunistes.

Cette perte de fidélité se produit sur un terrain déjà fragilisé par les caractéristiques structurelles de la presse française : sous-capitalisation des entreprises, coûts de production, d’impression et de distribution plus chers (qui engendrent des prix de vente en kiosque des plus élevés au monde) et, comme nous l’avons vu, faibles compétences managériales au sein de ces entreprises.

Les groupes multimédias qui émergent permettent une déclinaison de la matière première informationnelle sur tous les segments de diffusion sous des formes, des modalités et une temporalité qui sont celles du support considéré.

Ainsi la production quantitative et qualitative de l’écrit reste la ressource centrale et stratégique pour ces groupes mais le contrôle des canaux et modes de diffusion l’est tout autant afin que le titre, le label ou la marque imprègne ou soit perçu par le lecteur quel que soit le support ou segment d’information choisi.

Le groupe Le Monde a vécu avec cette même intensité la déstabilisation et la recomposition des modèles économiques traditionnels de la presse marqués fondamentalement, comme nous l’avons vu, par une économie de l’offre structurée autour du monopole professionnel du métier de journaliste.

Face à ces défis considérables, l’urgence pour le groupe est de retisser les liens d’un nouveau projet d’entreprise multimédia et d’une bonne gouvernance impliquant nécessairement les diverses parties prenantes que sont : les rédacteurs, les lecteurs, les investisseurs de long terme, les dirigeants soucieux des équilibres économiques, de la gestion des ressources humaines dans un contexte de véritable révolution du métier de journaliste.

Ces diverses composantes du groupe, et notamment le « Pôle d’indépendance » qui vient de voir le jour dans la recomposition capitalistique, doivent prendre conscience de l’ampleur de la tâche et de la lourde responsabilité qui leur incombe : celle des refondations nécessaires pour que Le Monde de ce début de siècle reste la sentinelle de notre histoire du temps présent, le vecteur de notre information et de notre compréhension de la société.