À quoi tient le succès de la psychologie évolutionniste ?


Tous nos comportements sociaux sont-ils issus de la sélection naturelle et de l’adaptation ? C’est en tout cas ce que défend la psychologie évolutionniste, dont les fondements scientifiques sont assez vacillants, mais qui rencontre un véritable succès populaire, surtout aux États-Unis. Comment résister à un discours qui vous explique aussi bien l’origine de l’agressivité que la raison pour laquelle les hommes préfèrent les blondes…

Savez-vous pourquoi la peau des rhinocéros est sèche, rugueuse, plissée et irrégulière ? Et aussi pourquoi cet animal passe le plus clair de son temps à se rouler dans la boue ou à se frotter contre les arbres ? Il y a bien longtemps, quelque part en Asie, un Parsi entreprit de se venger d’un rhinocéros qui lui avait dérobé son repas. Pendant que le rhinocéros se baignait, le Parsi s’empara de sa peau, restée accrochée à un arbre (et qui « ressemblait alors à un ciré »), et il y incrusta toutes sortes de saletés, comme de vieilles miettes de gâteau ou des groseilles séchées. « Depuis ce jour, les rhinocéros ont tous de grands plis sur la peau et mauvais caractère, tout ça à cause des miettes de gâteau qui sont dessous. »

Le titre original de ce conte issu des Just So Stories for Little Children de Rudyard Kipling (1865-19361), publiées en 1902, est devenu l’argument numéro un des critiques de la psychologie évolutionniste, cette discipline récente qui s’est fixée pour tâche d’examiner l’esprit humain à la lumière de l’évolution naturelle. Selon ces critiques, la plupart des « contes étiologiques » que racontent les psychologues au sujet de l’origine de nos facultés mentales ne seraient pas plus vraisemblables que ces « histoires comme ça » inventées par Kipling pour amuser les enfants et les disposer à de beaux rêves. Sauf que les contes élaborés par les psychologues évolutionnistes sont pris très au sérieux par une partie toujours plus grande de la communauté scientifique.

Un exemple, devenu célèbre, illustre la manière dont certains scénarios ad hoc ont pu miner la crédibilité scientifique de la psychologie évolutionniste. Savez-vous pourquoi les hommes préfèrent les blondes ? L’explication n’est pas que les blondes seraient plus naïves ou influençables que les brunes – pour reprendre une idée sous-jacente au roman comique d’Anita Loos qui deviendra, par la grâce d’Howard Hawks, un classique du cinéma hollywoodien. Elle tiendrait plutôt à la disposition de nos très lointains ancêtres, il y a quelques centaines de milliers d’années : pour les hommes du pléistocène, une peau ou une chevelure claires valaient comme des gages de bonne santé, et donc comme une garantie de fertilité dans le choix d’une partenaire sexuelle. De fait, des maladies comme « l’anémie (fréquemment causée par des parasites intestinaux), la cyanose (un signe de maladie cardiaque), la jaunisse (maladie du foie) », ou encore « toutes les maladies de la peau » sont d’autant plus faciles à détecter que les individus ont une peau claire2. En conséquence, et à présupposer, sans trop prendre de risques, que les infections parasitaires étaient très fréquentes dans un environnement préhistorique – et donc une source importante de maladies menaçantes pour la fertilité des femmes –, le fait pour un mâle de choisir une partenaire à la peau claire augmentait ses chances d’avoir une descendance. Ajoutons à cela qu’à une époque où il n’y avait pas grande possibilité de protéger sa peau contre le soleil, choisir une femme à la peau blanche valait également comme une garantie de jeunesse, et donc derechef un gage de fertilité. Sans compter, à toutes fins utiles, qu’une femme à la peau claire peut facilement trahir son émotion et révéler son infidélité…

Ces différents arguments furent avancés en 1997 par un neuroscientifique extrêmement réputé, Vilayanur Ramachandran, dans un journal médical tout à fait sérieux. Il s’agissait en fait d’un canular. L’auteur voulait se moquer, reconnaîtra-t-il par la suite, des « théories ad hoc » devenues monnaie courante pour expliquer la sélection sexuelle chez les humains. Ou comment une histoire à la Kipling fut facilement prise au sérieux par une petite partie de la communauté médicale. Pourtant, à un moment où, à la fin des années 1990, la psychologie évolutionniste connaissait aux États-Unis un essor spectaculaire, l’hypothèse extravagante avancée par Ramachandran n’avait rien de choquant. Elle n’était même pas très originale, puisque certains pionniers de la psychologie évolutionniste s’étaient déjà interrogés sur le caractère universellement plus attractif (d’après eux) des peaux claires dans le choix d’un partenaire sexuel.

L’exemple est anecdotique, fallacieux, mais il est assez représentatif. On peut y goûter plusieurs des ingrédients sulfureux (stéréotypes comportementaux, inégalité des sexes, compétition et égoïsme érigés en lois naturelles, etc.) qui font de la psychologie évolutionniste, depuis maintenant une vingtaine d’années, une discipline d’autant plus populaire qu’elle se joue régulièrement du « politiquement correct3 ». À la différence du « tout-est-sexuel-et-tout-est-politique » auquel se ralliait l’intelligentsia universitaire dans les années 1960, la psychologie évolutionniste, à travers son ambition de neutralité scientifique, semble se rallier à un mot d’ordre d’un nouveau genre, qu’on pourrait énoncer ainsi : « Tout-est-sexuel-mais-ne-venez-pas-me-parler-politique ! » Car si certaines vérités scientifiques dérangent, elles n’en restent pas moins des vérités, n’est-ce pas ?

Sélection naturelle et controverses scientifiques

Les origines de la psychologie évolutionniste remontent à Charles Darwin et à sa théorie de la sélection naturelle élaborée dans l’Origine des espèces en 1859 puis dans la Descendance de l’homme et la sélection sexuelle en 1871. Même si la sélection naturelle permet avant tout d’expliquer l’évolution des caractéristiques physiques des différentes espèces animales, le célèbre naturaliste anglais considère qu’elle s’applique tout aussi bien à l’évolution des comportements, animaux comme humains. Dans l’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872), Darwin fait ainsi remarquer que l’expression faciale des émotions de base (peur, joie, tristesse, colère, etc.) paraît universelle et que les expressions humaines sont remarquablement semblables à celles de nos cousins primates.

Il faudra pourtant attendre plus d’un siècle pour que le programme d’une véritable « psychologie évolutionniste », ainsi dénommée, soit élaboré. Les raisons de cette lente maturation (ou de cette longue résistance) sont complexes et mériteraient une étude approfondie, laquelle reste en grande partie à écrire. Énumérons quelques freins théoriques ou idéologiques qui peuvent expliquer le développement tardif de la psychologie évolutionniste, d’abord aux États-Unis : sur le plan théorique, l’influence dominante en psychologie, pendant la plus grande partie du xxe siècle, du comportementalisme (ou béhaviorisme) et de la psychanalyse – deux paradigmes très opposés mais qui ont pour point commun de mettre l’accent dans leurs explications sur l’histoire individuelle ou biographique du sujet, contrairement à la psychologie évolutionniste qui va mettre l’accent sur l’histoire phylogénétique, c’est-à-dire l’histoire de l’espèce ; sur le plan disciplinaire, le fossé persistant entre l’éthologie (ou étude du comportement animal) et la psychologie humaine – malgré les appels récurrents à rapprocher les deux domaines, déjà à l’œuvre dans le positivisme d’Auguste Comte, contemporain de Darwin ; sur le plan idéologique, enfin, l’évidence du relativisme et du déterminisme culturels, qui dominera longtemps dans les écrits théoriques – et on peut ici rappeler l’influence de certaines grandes figures de l’anthropologie culturelle, comme Franz Boas, Ruth Benedict ou Margaret Mead.

Or, après la Seconde Guerre mondiale, ces trois points de résistance cèdent dans la culture scientifique anglo-saxonne (alors qu’au même moment en Europe, tout biologisme devient suspect car « de sinistre mémoire »). D’abord, le succès des sciences cognitives, autour de figures comme Jerry Fodor, David Marr et Noam Chomsky, va remettre au goût du jour une certaine forme d’innéisme en psychologie. Par ailleurs, les recherches déployées en primatologie commencent à donner une meilleure idée des caractéristiques instinctives que les humains partagent avec d’autres espèces animales, tandis qu’en anthropologie, on assiste à un retour en force de l’idée de nature humaine4. Enfin, le succès du néodarwinisme, à travers ce qui est appelé la « synthèse moderne » puis, plus tard, le développement florissant des études de « philosophie de la biologie », conduit biologistes et philosophes à débattre des mécanismes et des limites de la sélection naturelle.

Un premier coup d’essai va durablement marquer les esprits : en 1975, Edward Wilson, un entomologiste réputé pour ses travaux sur les sociétés d’insectes, entreprend dans un gros ouvrage la fondation d’une nouvelle discipline : la « sociobiologie », qu’il définit comme l’« étude systématique des bases biologiques de tous les comportements sociaux5 » et dont l’ambition est de proposer une nouvelle forme d’« écologie comportementale », au croisement de l’éthologie et de la génétique des populations. Si, dans la somme extrêmement informée et érudite que Wilson propose, la question de l’homme n’est abordée qu’au vingt-sixième (et dernier) chapitre, en réalité, les considérations relatives à l’humain sont sous-jacentes presque à chaque page. Qu’il parle des fourmis, des kangourous ou des chimpanzés, les généralisations touchant au comportement humain abondent sous la plume de Wilson. Sans guère de nuances, le grand éventail des comportements humains est expliqué sous le filtre de l’adaptation, et cela toujours suivant la même hypothèse : certains stéréotypes comportementaux, très stables dans la nature humaine (et qu’on retrouve dans de nombreuses espèces animales), s’expliqueraient comme la conséquence d’un processus de sélection naturelle destiné à maximiser la transmission de nos gènes à la génération suivante.

Les critiques du livre de Wilson ne tarderont pas, et elles seront souvent violentes. Le clivage, à l’intérieur même de la communauté des chercheurs qui se réclament du darwinisme, sera tenace. Tandis que les psychologues reprochent à Wilson de négliger la dimension « psy » (précisément entre le « socio » et le « bio » de la « sociobiologie »), de nombreux biologistes et philosophes lui reprochent de surévaluer l’importance des pressions de sélection dans la fabrique des comportements humains. Que certains comportements réflexes ou traits de notre caractère très basiques puissent avoir une origine adaptative et donc faire l’objet d’une explication évolutionniste, l’idée ne pose pas problème : c’est une hypothèse ouverte, et du reste assez plausible. Mais Wilson simplifie et schématise. Son pan-adaptationnisme l’enferme dans une conception fallacieuse de la théorie darwinienne, qui laisse entendre que la sélection naturelle, pour n’importe quel trait considéré, ne conduit jamais qu’à la survie des plus aptes (maxime popularisée en son temps par le darwinisme social, mais critiquée très tôt par la plupart des biologistes de l’évolution). À partir de là, tout comportement conflictuel, toute stratégie belliqueuse est susceptible de recevoir une explication évolutionniste, laquelle est susceptible à son tour de valider idéologiquement la compétition dans la société, voire la guerre entre les peuples.

Les controverses autour de la sociobiologie, comme plus tard autour de la psychologie évolutionniste, sont autant scientifiques que politiques, chacun s’accusant de caricaturer l’autre ou de maquiller sa propre vision idéologique des choses sous l’apparence de faits objectifs. Il est du reste frappant de constater la fréquence avec laquelle le nom de Karl Marx apparaît dans toute cette littérature, même à titre de blague (l’une des plus fameuses étant justement de Wilson, au sujet des fourmis : « Karl Marx avait raison ; il s’est juste trompé d’espèce ! »). Car l’enjeu n’est pas seulement de réformer notre conception de l’homme ; il est aussi de proposer une nouvelle conception de la société et des rapports sociaux. Or la plupart des hypothèses soulevées dans le sillage de Wilson semblent faire le lit d’une vision cynique et conservatrice des interactions humaines : les liens parents/enfants se comprennent en termes d’« investissement parental », au sens presque économique de l’expression, plutôt que comme amour ou affection ; l’homosexualité, cette impasse évolutive, est expliquée comme une forme originale de stratégie adaptative au sein de la communauté ; plusieurs auteurs défendent l’idée qu’il existerait une « tendance évolutionnaire au racisme », et certains iront jusqu’à défendre l’existence d’« une tendance naturelle au viol »…

La parenthèse de la sociobiologie a été courte. On peut dire qu’elle se referme brusquement en 1985 avec la publication d’une réfutation magistrale, extrêmement fine et détaillée, des thèses de Wilson : Vaulting Ambition, par Philip Kitcher. Ce livre, salué par l’ensemble de la communauté scientifique, porte de l’intérieur même du paradigme darwinien un véritable coup d’arrêt aux « ambitions démesurées » de la sociobiologie. Celle-ci paraît bien enterrée. Elle est pourtant déjà prête à renaître sous une nouvelle appellation. La « psychologie évolutionniste » (l’expression apparaît dans les années 1970 mais ne devient vraiment courante que dans les années 1980, sous la plume de psychologues comme John Tooby et Lena Cosmides) peut être vue comme une version de la sociobiologie expurgée de ses présupposés les plus polémiques et rendue ainsi plus acceptable. Certains critiques ne s’y tromperont pas. Ainsi Richard Lewontin, dans la revue Nature en 1999, écrira :

Le terme de « sociobiologie » a été récemment remplacé par l’étiquette, moins idéologiquement colorée, de « psychologie évolutionniste », mais plus ça change, plus c’est la même chose [en français dans le texte].

Pourtant, il faut reconnaître que si le cadre théorique reste globalement le même, les hypothèses avancées – et surtout la manière dont elles sont discutées – ont considérablement changé. La psychologie évolutionniste, davantage alignée sur les neurosciences cognitives, cherche à intégrer l’ensemble des explications, proximales et distales6, dont on dispose en psychologie comparative. S’il y a bien dans l’esprit humain quelque chose comme des « instincts » ou des « mécanismes », l’évolution doit avoir son mot à dire – et cela quelles que soient les modulations que l’éducation ou la culture peuvent leur imprimer. Pour ne prendre qu’un exemple, il semble assez assuré que la peur du vide remplissait par le passé une fonction adaptative, assurant la survie des individus, même si ce qu’on appelle communément le vertige ne remplit plus guère cette fonction dans notre environnement contemporain.

L’innéisme est au cœur de la psychologie évolutionniste, et toute la difficulté est évidemment de discerner dans les comportements stables la part du naturel et du culturel. Hélas, la pierre de touche pour évaluer la crédibilité des hypothèses évolutionnistes n’est pas très solide, et il est peu probable qu’elle se consolide à l’avenir : toutes les constructions théoriques dépendent d’une grande hypothèse, celle de l’environnement de l’évolution adaptative (Eea), qui couvre en gros la période de transition de Homo erectus à Homo sapiens, de − 1, 8 million d’années jusqu’à − 10 000 ans. Si certains comportements adaptatifs ont pu être sélectionnés et implantés en nous, c’est durant cette période très singulière de l’évolution humaine, avant que la culture ne vienne compléter ou contrarier le processus de sélection naturelle7. Aussi, à chaque fois qu’une hypothèse est formulée en psychologie évolutionniste, il ne faut pas s’étonner de trouver un chasseur-cueilleur pas loin. Celui-ci fait partie intégrante du style de raisonnement propre aux psychologues évolutionnistes, bien que nous ne disposions jamais que d’informations très éparses sur le mode de vie des hommes du pléistocène et leur environnement ancestral. Tout cela explique pourquoi la psychologie évolutionniste est fondamentalement vouée à rester très spéculative, ne pouvant gagner en crédibilité qu’en accumulant des preuves indirectes8.

Le succès populaire de la psychologie évolutionniste

Malgré ses incertitudes, en dépit de ses controverses (ou souvent grâce à elles), la psychologie évolutionniste est devenue très populaire ces dernières années. Aux États-Unis, elle est communément enseignée dans les universités, et son domaine d’application dépasse de loin le seul cadre de la psychologie : de nombreuses disciplines – médecine, philosophie, économie, et même certaines sciences sociales – mobilisent des raisonnements de type évolutionniste pour expliquer des comportements, des traits pathologiques, des biais cognitifs. Surtout, on ne compte plus les livres de vulgarisation scientifique ou de self-help qui font sa promotion. Chacun a entendu parler du « gène de l’infidélité », de l’« agressivité naturelle » de l’homme, du besoin tout aussi naturel de « prestige », etc.

La situation actuelle est assez comparable à l’enthousiasme avec lequel la psychanalyse avait été accueillie et popularisée aux États-Unis dans l’après-guerre. Les mêmes raisons expliquent en partie ce succès, comme le caractère volontiers accrocheur des hypothèses évolutionnistes concernant notre sexualité, qui apportent des réponses simples à tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (et les psychologues évolutionnistes osent vous le « dire », ajouterait Woody Allen), mais aussi, comme la psychanalyse en son temps, le fait de prétendre nous découvrir à nous-mêmes à travers nos comportements les plus quotidiens. Dans le contexte universitaire américain actuel, le paradigme de la psychologie évolutionniste présente surtout plusieurs atouts qui la rendent éminemment plus séduisante, aux yeux des universitaires, que la psychanalyse. D’abord, contrairement à celle-ci, elle n’opère pas de rupture symbolique entre l’homme et l’animal, mais cherche à comprendre en profondeur les mécanismes communs aux humains et aux animaux (en particulier ceux qui sont le plus proche de nous, les primates). Ensuite, contrairement à la psychanalyse, les régularités sur lesquelles elle s’appuie semblent plus faciles à corroborer d’un point de vue empirique : on peut mesurer statistiquement certains comportements manifestes (par exemple, l’infidélité des hommes comparée à celle des femmes) là où il est très difficile, dans un régime de voilement/dévoilement comme celui de la psychanalyse, de démontrer empiriquement, chiffres à l’appui, le bien-fondé de certaines hypothèses essentielles – comment démontrer statistiquement l’existence du complexe d’Œdipe ? Enfin, contrairement à la psychanalyse, la psychologie évolutionniste est en phase avec les avancées des sciences cognitives et des neurosciences. Elle fait fi du sujet et met l’accent sur deux concepts centraux dans la culture américaine contemporaine, qui tendent à devenir presque synonymes : le cerveau et le self.

En France, la psychologie évolutionniste constitue encore une discipline marginale. Elle reste très peu enseignée dans les universités en tant que telle, même si ses principes commencent à imprégner les enseignements, çà et là, et que sa promotion publique est assurée dans des ouvrages de vulgarisation qui tendent à se multiplier. Au niveau de la recherche, les chercheurs en sciences cognitives, en philosophie de la médecine, mais aussi certains psychiatres, s’intéressent de plus en plus aux hypothèses évolutionnistes pour tenter d’éclaircir des questions comme celles de l’origine de nos comportements agressifs, de l’augmentation des cas de dépression dans les sociétés industrialisées, l’existence de comportements altruistes, ou encore cette capacité précoce, chez les nouveau-nés, à interpréter les expressions du visage. Toutes ces questions suscitent des recherches très poussées, mais font aussi souvent l’objet de réponses simplistes et peu convaincantes. Tel est le paradoxe de la psychologie évolutionniste : elle pose souvent de bonnes questions, mais elle propose aussi souvent de mauvaises réponses.

***

La nature humaine est omne animal, disait Pascal. Voilà en quelque sorte la grande leçon que reprend la psychologie évolutionniste. Il existe une nature humaine qui se découvre par certains de nos comportements les plus instinctifs, et qui se manifeste à travers notre histoire évolutive. Sur ce point au moins, elle concède que la psychanalyse avait raison : l’histoire parle à travers l’individu. À la différence que l’histoire à laquelle s’intéresse la psychologie évolutionniste n’est pas la petite histoire, personnelle, biographique, qui renvoie à l’enfance ou aux traumatismes précoces. La psychologie évolutionniste ne s’intéresse qu’à la grande Histoire, l’histoire biologique, préhistorique, celle qui renvoie à l’enfance de l’humanité, quand les hommes étaient encore des nomades, des chasseurs de mammouths, tout juste capables de maîtriser le feu. Comme si la culture humaine, cette seconde nature, n’avait jamais eu que des effets superficiels sur ce que nous sommes vraiment. Misère de l’homme…

L’avenir dira si la psychologie évolutionniste peut ou non devenir robuste sur le plan scientifique. Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite cependant, elle est peut-être en passe d’accomplir la victoire ultime du comportementalisme, aboutissant à cette « mort de l’homme » que Foucault annonçait prophétiquement à la fin de Des mots et des choses, et par quoi il entendait la disparition d’une certaine figure historique de l’homme. Car ce que la psychologie évolutionniste est en passe d’accomplir semble bien correspondre à cet effacement décisif de la figure classique de l’homme qui conjuguait historicité et finitude. Le rat de laboratoire, le sauvage, l’homme moyen semblent délivrer au contraire la vérité positive de ces singes nus, dissimulés sous la peau des individus Weird9 que nous sommes. D’ailleurs, si l’on en croit un autre livre d’Anita Loos, adapté au cinéma en 1955, la preuve que nous sommes des animaux dénaturés, c’est que Gentlemen prefer blondes… but gentlemen marry brunettes (Les hommes préfèrent les blondes… mais les hommes épousent les brunes10).

  • *.

    Maître de conférences en philosophie à l’université Bordeaux Montaigne, membre du centre de recherches « Sciences, philosophie, humanités » (Sph). Il a récemment publié Qu’est-ce que le Dsm ? Genèse et transformation de la bible américaine de la psychiatrie, Paris, Ithaque, 2013.

  • 1.

    Rudyard Kipling, Histoires comme ça, Paris, Le Livre de poche, 2007.

  • 2.

    Vilayanur Ramachandran, “Why Do Gentlemen Prefer Blondes?”, Medical Hypotheses, 1997, 48(1), p. 19.

  • 3.

    Il n’est d’ailleurs peut-être pas anodin de constater que cette expression (politically correct) se teinte dans la culture politique américaine d’une connotation péjorative précisément au moment où la psychologie évolutionniste devient très populaire, c’est-à-dire au début des années 1990.

  • 4.

    Un exemple marquant est donné par le travail de l’anthropologue américain Donald Symons, qui devient célèbre à la fin des années 1970 en publiant un livre sur la sexualité humaine considérée d’un point de vue évolutionniste (The Evolution of Human Sexuality, 1979, traduit en français sous le titre Du sexe à la séduction : l’évolution de la sexualité humaine, Paris, Sand, 1992). L’auteur y défend l’idée qu’il existe bien une nature masculine et une nature féminine, n’en déplaise aux féministes, et que ces natures se révèlent par des désirs et des comportements naturellement différents. Le livre de Symons conduira au réveil d’un vieux sujet litigieux, avant l’émergence des gender studies et avant que Judith Butler, en popularisant le concept de « genre », ne vienne donner un grand coup de pied dans la fourmilière des idées reçues.

  • 5.

    Edward Osborne Wilson, Sociobiology, Cambridge, Harvard University Press, 1975, p. 4.

  • 6.

    Sur le plan épistémologique, l’une des principales difficultés à laquelle se heurte la psychologie évolutionniste est justement qu’elle ne parvient pas à combler ce fossé qui existe entre les causes distales qu’elle prétend découvrir (c’est-à-dire les causes qui sont éloignées de leurs effets dans le temps ou l’espace) et les causes proximales de nos comportements auxquelles s’intéressent les neuroscientifiques (c’est-à-dire l’ensemble des causes psychologiques ou neurobiologiques qui, dans un contexte donné, détermine un comportement particulier).

  • 7.

    La question du passage nature/culture est évidemment tout à fait centrale dans les débats qui entourent la théorie de l’évolution. Elle se posait déjà du temps de Darwin et fait aujourd’hui encore l’objet d’âpres discussions. Tandis que certains auteurs, comme le philosophe Patrick Tort, spécialiste en France de l’anthropologie darwinienne, ont insisté sur le fait que Darwin lui-même marquait une séparation importante entre nature et culture (Tort parle d’un « effet réversif de l’évolution », au sens où la civilisation, tout en étant d’une certaine manière le produit de la sélection naturelle, vient en contrarier les effets), d’autres auteurs, comme par exemple l’Anglais Richard Dawkins, se sont rendus célèbres en étendant le principe de la sélection darwinienne à la sphère culturelle. La plupart des psychologues évolutionnistes, pour leur part, prétendent éviter ce débat en ne s’intéressant qu’aux instincts les plus réguliers et les plus profondément ancrés en nous sous la forme de « modules » cognitifs.

  • 8.

    La même difficulté se pose, certes, pour d’autres disciplines, comme la paléontologie, qui font porter leurs investigations sur des périodes très reculées de l’histoire, mais elle est redoublée ici par l’idée elle-même très spéculative d’hérédité comportementale.

  • 9.

    « Weird » est un acronyme inventé par le psychologue évolutionniste Joseph Henrich pour désigner cette population finalement peu représentative sur le plan psychologique que sont les individus occidentaux, éduqués, riches, et vivant dans des pays démocratiques et industrialisés (Western, Educated, Industrialized, Rich and Democratic). C’est pourtant cette population qui sert le plus souvent de population de référence dans les essais psychologiques (d’où l’idée de weird data, d’informations « bizarres », entendons non congruentes, non représentatives de ce qui constitue la nature humaine, si tant est qu’elle existe).

  • 10.

    Voici quelques ouvrages de référence pour aller plus loin : Edward Osborne Wilson, Sociobiology, Cambridge, Harvard University Press, 1975 ; Philip Kitcher, Vaulting Ambition, Cambridge, Mit Press, 1985 ; un article extrêmement célèbre pour sa critique du pan-adaptationnisme : Stephen Jay Gould et Richard Lewontin, “The Spandrels of San Marco and the Panglossian Paradigm: A Critique of the Adaptationist Programme”, Biological Sciences, 1979, 205, p. 581-598 ; un essai de vulgarisation de la psychologie évolutionniste, best-seller aux États-Unis, publié en 1994, traduit en français dès 1995 : Robert Wright, l’Animal moral. Psychologie évolutionniste et vie quotidienne, Paris, Gallimard, coll. « Folio documents », 2005 ; un traité pédagogique très complet, avec une introduction par le philosophe Jean Gayon qui replace les ambitions et les limites de la psychologie évolutionniste dans leur contexte théorique : Lance Workman et Will Reader, Psychologie évolutionniste. Une introduction, trad. Françoise Parot, Bruxelles, De Boeck, 2007. Sur le plan plus théorique, un livre fait exception par sa qualité et la profondeur de sa réflexion : David Buller, Adapting Minds, Cambridge, Mit Press, 2005.