Tolérer les extrêmes


Face aux attentats terroristes, les démocraties occidentales sont tentées de restreindre la liberté d’expression. Il y a pourtant de bonnes raisons de penser que les censures échouent à faire reculer les extrémismes, voire qu’elles contribuent à radicaliser les discours. Si l’on veut apaiser les tensions et résister à la montée des extrêmes, la tolérance reste la meilleure stratégie.

Si l’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 à Paris, a été perçu comme une attaque contre la liberté d’expression elle-même, il a paradoxalement aussi contribué à renforcer les législations limitant l’exercice de cette même liberté. Le principal motif serait que les terroristes se nourrissent des idées extrémistes véhiculées dans la société par des discours de haine et des représentations qui stigmatisent des minorités. La tolérance à l’égard de ces représentations et de ces discours créerait un climat propice à la radicalisation et au passage à l’acte criminel. Au-delà de la protection de la dignité des personnes, c’est avant tout la paix civile qui est en jeu. Partageant les craintes de l’État français que les opinions haineuses contribuent au passage à l’acte, d’autres pays comme le Canada, en particulier la Province de Québec, envisagent de durcir leur législation sur les incitations à la haine1.

Dans le cas des opinions politiques ayant un caractère haineux2, la restriction de la liberté d’expression me paraît très problématique pour au moins deux raisons : tout d’abord, sans une liberté d’expression reconnue pour tous les citoyens indépendamment du contenu de l’opinion politique, la démocratie perd sa spécificité comme régime ; en outre, empiriquement, la censure ne semble pas une mesure efficace pour protéger les minorités ni faire reculer les extrémismes. Sans doute la censure donne-t-elle le sentiment d’un contrôle politique, mais elle s’avère plutôt une forme d’impuissance. Dans son horreur, le terrorisme a une seule vertu : mettre les démocraties face à leurs engagements politiques et leurs principes supérieurs. Jusqu’où peuvent-elles limiter la liberté d’expression pour la défendre sans pour autant devenir incohérentes ?

Il est évident que les libertés politiques ne sont pas des absolus et doivent être régulées, mais cela demande un examen méticuleux des enjeux normatifs de la démocratie et de ses implications. Lorsqu’on touche aux libertés fondamentales – liberté de conscience, d’expression, d’association et de vote –, on doit se montrer particulièrement prudent afin de ne pas dénaturer les principes qui définissent un régime démocratique. Toute limitation des libertés devrait ainsi être justifiée et c’est au censeur que revient la charge de la preuve.

Or il me semble que la preuve du bénéfice de la censure n’est jamais apportée. En l’absence d’une telle preuve, qui est par ailleurs très difficile à obtenir, nous devrions défendre de la manière la plus inclusive la liberté d’expression, même dans le cas d’opinions détestables et haineuses. Je commencerai par rappeler que la liberté d’expression est un bien commun en démocratie, et pas seulement un droit fondamental individuel. Il s’agira ensuite de soutenir la priorité de la liberté en montrant en contrechamp les effets néfastes de la censure, dont on a de bonnes raisons de penser qu’elle est un bien mauvais moyen de lutte contre les extrémismes. Pour autant, cela ne devrait pas se traduire par l’indifférence des acteurs politiques qui sont garants des rapports de civilité entre les citoyens.

De la liberté avant toute chose

Comme concept qui définit une pratique sociale, la démocratie est un concept controversé et même essentiellement contesté. On peut néanmoins avancer une définition commune de la démocratie comme régime politique dans lequel les individus ont le pouvoir de défendre sur la place publique leurs intérêts en comptant chacun pour un, pas plus qu’un mais pas moins non plus. En débattant publiquement, les citoyens acquièrent le sens de la chose commune qui implique qu’ils prennent en compte dans leurs revendications les intérêts d’autrui. Au cœur de la démocratie, quelle que soit sa forme (directe ou parlementaire), on trouve l’idéal d’égale participation des citoyens aux décisions qui les affectent tous. Or, pour que le débat démocratique soit possible et qu’il produise des résultats acceptables et légitimes pour tous, il est indispensable que l’ensemble des citoyens jouisse de plusieurs libertés comme la liberté de vote, mais avant tout de la liberté de conscience et d’expression.

En effet, il faut que chacun puisse présenter librement ses intérêts et les raisons pour lesquelles on devrait les prendre en compte. Afin que les individus prennent conscience de leurs intérêts, les forment et les révisent, il faut aussi qu’ils puissent suivre le commandement de leur conscience et expérimenter diverses formes de pensée. C’est pourquoi, en démocratie, on reconnaît une sphère privée où l’individu peut exercer sa conscience et développer sa conception de la vie digne d’être vécue sans être inquiété par l’État. La liberté de conscience n’est pas seulement une condition de la vie politique, elle apparaît aussi comme un bien intrinsèque pour l’individu moderne et comme un droit subjectif fondamental.

La liberté de conscience ne peut elle-même être authentiquement exercée que si les individus sont en mesure de communiquer entre eux, d’apprendre les uns des autres et d’expérimenter une grande diversité de points de vue3. Cela vaut pour les croyances personnelles, les conceptions particulières de la vie bonne, mais aussi les opinions politiques. Sans prendre connaissance des autres points de vue sur les enjeux sociaux, l’individu isolé ne peut parvenir à une compréhension satisfaisante de ces enjeux ni élaborer une conception politique informée et raisonnable. Cela conduit à l’idée que, dans une société démocratique, la liberté d’expression et de communication est un fondement de la vie publique. De ce fait, la liberté d’expression ne doit pas être conçue comme un droit individuel, mais comme un bien commun car son maintien garantit collectivement les conditions d’une vie civique saine à laquelle chacun peut participer4. C’est parce qu’elle est le privilège de tous et le monopole de personne qu’elle rend possible la démocratie.

On comprend dès lors que la vitalité d’une démocratie dépend de la variété des opinions politiques qui sont discutées et de la capacité des citoyens à argumenter en faveur des opinions qui promeuvent le bien commun, comme condition de la vie commune, et à réfuter les opinions contraires. Il est donc impératif de ne pas restreindre la parole même lorsqu’elle véhicule des croyances et des opinions détestables ou erronées. Il appartient aux citoyens de s’exercer contre de telles croyances et opinions et de maintenir un haut niveau de vigilance.

Et les discours de haine ?

Si l’on a de bons arguments de principe pour défendre une liberté d’expression très étendue, il est essentiel à présent d’examiner les conséquences d’un tel régime et de moduler son application si ses conséquences se révèlent particulièrement néfastes sur la vie sociale ou la sécurité des personnes. Or c’est ce qui semble se produire avec les discours haineux qui stigmatisent et diffament non pas des personnes prises individuellement, mais des groupes en vertu de caractéristiques prétendument collectives. Bien sûr, au-delà du groupe, ce sont ses membres qui sont visés. Pour certaines législations, comme la législation française, les propos haineux tombent pour une grande partie dans la catégorie des provocations incitant à commettre des actions néfastes contre des personnes à raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée5.

Cependant, il est difficile de démontrer que l’usage de la liberté d’expression, même dans le cas de discours de haine, est la cause d’actes de violence, du moins quand ces discours ne revêtent pas le prestige de l’autorité publique ou qu’ils ne constituent pas des appels directs à commettre des violences, présentant alors un danger manifeste et imminent6. S’il est vrai que des paroles peuvent encourager certains actes quand elles sont adressées sous la forme d’un commandement ou d’une exhortation par exemple, il est rare qu’on puisse faire un lien entre un discours stigmatisant et un acte de violence pour la raison qu’un discours peut être reçu de différentes manières et que la manière dont on le comprend dépend en grande partie de nos convictions antérieures – ce qui est d’ailleurs une partie du problème. Être exposé à des opinions, quelles qu’elles soient, n’implique pas de les adopter, encore moins d’agir en conséquence.

Pourtant, ne voit-on pas partout des preuves du contraire ? Là où les discours de haine sont tolérés, là aussi semblent se multiplier les actes violents à l’égard des minorités. Il y a plusieurs réponses possibles. La plus évidente est que là où les discours de haine sont interdits, les actes de violence à l’égard des minorités ne sont pas moins fréquents. En France, l’un des pays démocratiques les plus contraignants en matière de liberté d’expression, non seulement les lois Pleven et Gayssot n’ont pas empêché les différentes attaques contre les minorités, mais elles n’ont pas enrayé la multiplication de propos haineux à leur égard, comme dans le cas des Roms et des musulmans. Ont-elles même réduit le nombre d’actes antisémites ? Personne ne peut soutenir par exemple que les Américains juifs sont plus menacés que les Français juifs à l’heure actuelle7. Et pourtant les premiers ne sont pas protégés par l’interdiction de propos antisémites alors que les seconds le sont. Ces faits ne constituent en rien une preuve qu’un régime étendu de liberté d’expression réduit la violence, ce qui du reste n’est pas le seul but des mesures contre des discours de haine. Ils permettent toutefois de douter de la validité d’une hypothèse qui n’est jamais corroborée empiriquement : la censure permettrait de protéger les minorités visées par les propos haineux et d’éviter une plus grande violence sociale. Tant que la preuve n’est pas apportée, il manque un fondement à la restriction de la liberté d’expression pour les opinions discriminatoires et haineuses.

Selon une variante plus nuancée et plus intéressante de l’argument en faveur d’une restriction de la liberté de parole, les discours de haine créent des conditions qui affaiblissent la valeur de la liberté des personnes stigmatisées, leur capacité à vivre sans entrave et à défendre leurs intérêts civils dans l’espace public. C’est l’un des arguments défendus par le philosophe Jeremy Waldron pour qui les discours haineux ont un impact sur la valeur des libertés fondamentales et donc sur la qualité de la vie démocratique8. Si l’on écarte les appels au meurtre, on peut considérer que les discours haineux ne causent pas un tort aussi direct qu’un acte de violence physique. Pour autant, ces discours minent les fondements d’un débat public ouvert où les intérêts de tous sont pris en compte et où chacun dispose d’une voix et de l’assurance qu’elle sera entendue. En cela, les individus sont bien victimes des discours haineux qui visent le groupe auquel ils appartiennent. Cet argument me paraît très convaincant dans la mesure où la priorité de la liberté de conscience et d’expression est fondée sur l’idéal de participation politique égale pour tous. Il est par ailleurs compatible avec la conception des libertés comme biens communs : la liberté de parole des intolérants devrait être restreinte, non en raison d’une offense causée aux individus, mais parce qu’elle sape l’espace démocratique comme système de libertés dans son ensemble.

Bien que l’argument soit robuste, il ouvre des perspectives de répression des opinions qui vont très au-delà de ce qui est initialement visé. Par exemple, les croyants qui voient leur religion caricaturée de manière violente et donc se voient eux-mêmes caricaturés dans l’espace public pourraient faire valoir qu’ils sont victimes de discrimination et que leur capacité à défendre leur point de vue et leurs intérêts légitimes s’en trouve gravement affectée. Je ne suis pas convaincu que la démocratie y gagne : les risques pour la liberté d’expression paraissent beaucoup plus importants que dans un régime qui tolère les discours extrêmes.

Censure et polarisation de l’opinion

Il est évident qu’on ne peut pas se contenter d’affirmer abstraitement la priorité de la liberté d’expression tout en ignorant les conséquences que peuvent avoir les discours haineux sur le bon fonctionnement de la démocratie. Mais en adoptant un point de vue conséquentialiste, on peut raisonnablement soutenir qu’on ne combat pas efficacement ces discours par la censure et que la censure contribue même à les renforcer et à fragmenter l’espace social par des phénomènes sociaux bien établis : la ghettoïsation, la polarisation et la radicalisation de l’opinion.

Le premier phénomène est celui de la ghettoïsation de l’opinion qui consiste tout simplement en une circulation souterraine et fermée de l’opinion réprimée. La censure a pour effet immédiat de rendre invisibles les opinions visées qui ne circulent plus dans l’espace public mais ne disparaissent pas pour autant. Nous savons de longue date que combattre les hérésies en persécutant les hérétiques encourage la dissimulation et l’hypocrisie. Le problème n’est pas seulement que les opinions continueront d’exister, car dans ce cas, la censure aurait quand même un effet positif ; on éviterait ainsi le sentiment d’offense, voire d’humiliation, aux personnes diffamées.

Mais en ghettoïsant les opinions détestables, on provoque un phénomène particulièrement dangereux, la polarisation.

S’appuyant sur de nombreuses études en sociologie et en psychologie, Cass Sunstein a montré de manière convaincante que, dans certaines conditions, la délibération au sein d’un groupe progresse en polarisant les opinions et en les radicalisant9. D’un point de vue purement descriptif, le processus est le suivant : dans un groupe relativement homogène idéologiquement, plus les membres du groupe discutent d’une question morale ou politique, plus ils auront tendance à converger dans un premier temps vers l’opinion médiane puis, à partir de ce point de référence, à monter aux extrêmes vers des formes de plus en plus radicales de cette opinion. Par exemple, si les membres d’un jury sont initialement enclins à penser que les individus sont entièrement responsables de leurs actes et que la justice doit punir les délinquants selon leur responsabilité, leur délibération les conduira à préconiser des peines de plus en plus sévères. On observe le même phénomène quand des groupes délibèrent au sujet des risques sanitaires, de l’insécurité, de l’engagement militaire, etc.

Sur la base de ces résultats, on peut faire l’hypothèse crédible que la censure agit dans le sens de la formation de groupes de plus en plus radicaux par l’effet conjugué de la ghettoïsation et de la polarisation des opinions. Ceux qui partagent les mêmes opinions se retrouvent entre eux, à l’abri de toute objection qui ne manquerait pas d’être soulevée dans une discussion publique, et s’encouragent ainsi à adopter des opinions de plus en plus radicales. Bien sûr, cela arrive aussi dans un régime où la parole est totalement libre, mais la différence est qu’il est toujours possible d’intervenir dans des groupes qui ne sont pas cachés et qui restent poreux. Parmi les nombreux catalyseurs qui accélèrent ce processus de radicalisation, citons la tendance à la corroboration réciproque des préjugés (puisque tous pensent la même chose, ce doit être vrai) ; la réputation interne des membres du groupe qui les incite à prendre des positions de plus en plus extrémistes ; l’exclusion des membres plus critiques (on met à l’écart les modérés pour laisser place aux « vrais croyants ») ; la tendance à discréditer les opinions contraires sans examen ; ou encore l’identification forte des membres du groupe en raison de leur rejet par le reste de la société10.

Il faut souligner le rôle des biais cognitifs11 des membres de groupes marginalisés et subissant la censure, biais qui amplifient leur radicalisation. On sait depuis le xvie siècle que le fait de répondre aux opinions dissidentes par la force, la mise à l’index ou la censure ne peut que produire le contraire de l’effet recherché, en renforçant le sentiment d’avoir raison : les hérétiques sont davantage convaincus de la vérité de leur croyance qu’ils sont plus durement persécutés12. De la même manière, ceux qui contestent la légitimité des principes démocratiques voient dans la censure qu’ils subissent la preuve que leur haine de la démocratie est justifiée. Condamnez au silence un intolérant, il sera convaincu que vous n’avez sur lui aucune supériorité morale et que seule la force de votre côté fait droit, pour l’instant. Faites taire un antisémite, il ne doutera plus que vous êtes à la solde des juifs qui contrôlent tout. Il n’y a rien de plus tragique pour l’unité et la stabilité d’une société que cette défiance irréversible entre concitoyens13.

Pour une démocratie ouverte et responsable

Tenant d’un côté les principes d’une démocratie qui assure l’égale participation de tous à la chose publique, et regardant de l’autre côté les dangers de la censure, nous sommes en mesure de répondre, autant que faire se peut, au défi des discours haineux. L’objectif n’est pas l’éradication des discours extrêmes et haineux, ce que ni la censure ni la tolérance ne réaliseront, mais leur dilution dans le courant de la démocratie. Rappelons que la polarisation des opinions ne se produit que lorsque les individus discutent entre eux dans des groupes plus ou moins homogènes ; quand les groupes sont initialement hétérogènes, et si l’on parvient à neutraliser les effets d’autres biais cognitifs, ils tendent au gré de leur délibération vers des opinions nuancées et, disons, plus raisonnables – ce qui n’empêche pas des prises de position fermes sur des sujets qui les divisent. L’objectif est donc de rendre poreux les groupes afin que les membres soient exposés à une plus grande diversité d’opinions. En somme, l’idée est que plus la diversité des opinions sera grande, moins le risque de polarisation et de radicalisation sera élevé.

Pour y parvenir, il est impératif de désenclaver les groupes dont on veut combattre les opinions. Ici, il est nécessaire de mener une réflexion nuancée sur les contextes et les espaces sociaux dans lesquels les personnes doivent jouir d’une liberté de parole sans réserve et ceux dans lesquels ils doivent faire preuve de retenue. À défaut de pouvoir présenter une typologie étoffée, je voudrais attirer l’attention sur un espace dans lequel la discussion doit être aussi libre que possible, la seule limite étant l’insulte : il s’agit de l’espace scolaire, plus précisément celui de la salle de cours. On s’est inquiété au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo que des élèves de tous âges n’aient pas respecté la minute de recueillement pour les victimes de l’attentat ou aient proféré des paroles de haine contre les caricaturistes, l’État ou les juifs. Et on a eu raison de s’en inquiéter. Mais si l’on prend au sérieux ce problème, on comprend que l’urgence est de convaincre ces élèves de l’ineptie de leur propos. Une société n’est pas malade quand ce genre de propos est tenu par une partie de sa population, mais quand elle n’est plus capable de les combattre par la parole et la raison. Or la salle de cours, sous la responsabilité du professeur, est le lieu le plus propice à l’examen critique des opinions extrêmes pourvu que ces opinions puissent s’exprimer. C’est en effet à la fois un espace d’apprentissage du raisonnement et de l’argumentation qui ne peut passer que par la confrontation effective des opinions, et un espace fermé où la discussion peut être contenue et conduite par le professeur. Réduire au silence des élèves qui n’ont pas par eux-mêmes les moyens de faire une évaluation critique de leurs opinions, c’est les livrer à l’influence de ceux à qui ils s’identifient et les condamner à tenir pour vraie l’opinion fausse14.

Hors des murs de l’institution scolaire, que pouvons-nous faire ? Si, comme je le crois, l’État démocratique ne doit pas réprimer les discours haineux, il ne doit pas rester indifférent aux provocations publiques. L’État, c’est-à-dire ses représentants, peut en effet intervenir dans le débat public pour rappeler les principes fondamentaux de respect mutuel fondé sur l’égale dignité des personnes et de solidarité (la fraternité républicaine), mais il peut aussi exhorter à la modération dans les paroles, au rejet de l’invective et des propos offensants15. Un épisode dans l’histoire récente de Charlie Hebdo peut éclairer cette responsabilité. Lorsque Charlie Hebdo avait réimprimé, en 2006, les caricatures danoises de Mahomet dans un contexte international particulièrement tendu, le président français Jacques Chirac avait alors appelé à éviter les provocations inutiles16. On peut alors soutenir que la liberté d’expression ne devrait pas être restreinte pour ce genre de publication, tout en encourageant à en faire un usage socialement responsable quand elle ne contribue pas à la qualité du débat public. C’est ce que l’on peut attendre d’un État qui manifeste son autorité non pour interdire des paroles, mais pour apaiser les tensions.

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Je me suis livré à un plaidoyer en faveur d’une démocratie ouverte et responsable qui rend possibles des rapports conflictuels sans lesquels il n’y a pas de démocratie tout en garantissant la stabilité des institutions par la participation de tous au débat public. Certains jugeront qu’une telle position relève de l’angélisme. Il me semble au contraire bien naïf de croire que bâillonner certains individus fera disparaître leurs opinions.

Je concède que l’argument sur les effets néfastes de la censure est fragile dans la mesure où il n’est pas possible de les établir empiriquement avec une certitude assez grande. Mais notons qu’il n’est pas non plus possible de corroborer empiriquement l’hypothèse selon laquelle la tolérance des opinions extrêmes augmenterait le nombre de crimes haineux ou constituerait un péril pour la démocratie et les libertés de certains citoyens. Si la preuve de cette hypothèse n’est pas faite, et si l’on a de bonnes raisons de penser que la censure est néfaste, il convient dans ce cas de suspendre les restrictions à la liberté d’expression et de garantir plutôt l’accès de tous à la parole publique pour défendre leurs opinions, leur réputation et leurs intérêts légitimes.

  • *.

    Professeur de philosophie à l’Université de Montréal (Canada) et titulaire de la chaire de recherche du Canada en éthique publique et théorie politique, il est l’auteur de la Tolérance, un risque pour la démocratie ? Théorie d’un impératif politique, Paris, Vrin, 2014.

  • 1.

    Projet de loi 59, 10 juin 2015.

  • 2.

    Je ne m’intéresse ici ni aux attaques personnelles, ni à la diffamation des individus, ni aux injures.

  • 3.

    John Stuart Mill, De la liberté [1859], trad. L. Lenglet, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1990.

  • 4.

    John Rawls, Théorie de la justice [1971], trad. C. Audard, Paris, Le Seuil, 1987, § 37.

  • 5.

    Loi Pleven, loi no 72-546 du 1er juillet 1972 relative à la lutte contre le racisme ; loi Gayssot, loi no 90-615 du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe.

  • 6.

    Sur le danger manifeste et imminent, voir M.-A. Dilhac, la Tolérance, un risque pour la démocratie ?, op. cit., p. 102-109.

  • 7.

    On peut se référer au rapport de 2012, “Antisemitism Worldwide” du Centre Kantor de l’université de Tel-Aviv, qui fait autorité dans l’observation de l’antisémitisme. En 2012, la France enregistre 200 actes antisémites contre 99 aux États-Unis pourtant cinq fois plus peuplés que la France.

  • 8.

    Jeremy Waldron, The Harm of Hate Speech, Cambridge, Harvard University Press, 2012.

  • 9.

    Pour plus de précisions, voir l’ouvrage de Cass Sunstein, Going to Extremes, Oxford, Oxford University Press, 2009.

  • 10.

    Ibid., p. 42-43.

  • 11.

    On parle de biais cognitifs pour désigner les types de pensée qui influencent nos jugements, comme la tendance à ne chercher que les informations qui confirment nos convictions (effet de halo).

  • 12.

    En 1517, Luther déclarait dans la thèse 90 : « Vouloir soumettre par la violence ces arguments captieux des laïques, au lieu de les réfuter par de bonnes raisons, c’est exposer l’Église et le pape à la risée des ennemis. »

  • 13.

    Jean-Fabien Spitz, « Quelles sont les limites de la liberté d’expression ? », La Vie des idées, 10 février 2015.

  • 14.

    Ayant eu à faire face, comme tant d’autres, à des propos antisémites quand j’exerçais comme professeur de philosophie en lycée, je parle ici en connaissance de cause. Je relate cette expérience dans le court texte “They used the oven to get tanned, you know…” (http://freespeechdebate.com/fr/discutez/they-used-the-oven-to-get-tanned-you-know/).

  • 15.

    Voir Corey Brettschneider, When the State Speaks, What Should It Say ?, Princeton, Princeton University Press, 2012.

  • 16.

    Béatrice Gurrey, « M. Chirac condamne “toute provocation”, “Charlie Hebdo” réimprime », Le Monde, 9 février 2006.