Travail intellectuel et conflictualité sociale
La distinction entre ceux qui conçoivent et ceux qui font a implicitement hiérarchisé l’organisation sociale à travers les siècles, conférant une valeur spécifique au travail intellectuel. Mais que valent encore ces hiérarchies dans des sociétés où la majorité des emplois relève du travail intellectuel, où l’intelligence artificielle se développe à grande vitesse et où les libertés de pensée et d’expression sont volontiers contestées ?
L’originalité de votre approche est d’aborder le travail intellectuel non par les figures qui l’incarnent, ni par ses représentations – l’exercice de la pensée comme travail ou comme loisir par exemple –, mais par ses pratiques. Ainsi, vous identifiez les moments d’émergence du travail intellectuel dans le travail lui-même et les enjeux, conflits ou questions associés à cette émergence. L’époque moderne est un moment clé dans cette évolution, pourriez-vous nous dire comment ?
Pour saisir ce qu’est le travail intellectuel, j’ai en effet choisi de prêter attention à la part de travail intellectuel présente dans toutes les activités, qualifiées aussi bien que non qualifiées. Cela m’a permis d’identifier que cette part intellectuelle du travail est un point essentiel de conflictualité sociale : elle fait l’objet de revendications et de disputes, d’appropriations et de délégations, elle peut augmenter avec l’autonomie de ceux et celles qui travaillent ou au contraire contribuer à réduire cette autonomie lorsqu’elle occupe une grande partie du temps de travail avec des procédures, par exemple. Les pratiques qui la manifestent ont des enjeux sociaux. Formaliser une technique ou des pratiques professionnelles, comme toute une production écrite s’y est employée à partir de l’époque moderne, c’est s’attribuer ou tâcher de conquérir une fonction de conception, c’est aussi situer un ou des métiers parmi d’autres, répartir des tâches intellectuelles et moins intellectuelles (composition/accompagnement, conception/réalisation, peinture/gravure, connaissance des matériaux/mise en œuvre, métiers de la voix/métiers de la main, etc.), créer des obligations et des responsabilités, normer le travail. Symétriquement, la production réglementaire, elle aussi en fort développement dans cette période, ne cesse de faire apparaître des activités qui impliquent la pensée et d’en désintellectualiser d’autres en les encadrant.
L’histoire du travail intellectuel ne se résume ni à l’histoire des professions intellectuelles ni à celle des manières dont on s’est représenté l’exercice de l’esprit. De nombreux travaux ont montré qu’au xviiie siècle, des pratiques qui étaient considérées comme relevant du loisir (écrire, contribuer au progrès de la connaissance ou au débat d’idées, philosopher, innover) ont été définies comme un effort méritant rétribution. Mais ce qui peut être vu comme une évolution plus ou moins consensuelle des représentations, regardé de plus près, relève de l’action et du conflit : des corps savants marginalisés, des métiers peu à peu caractérisés par la routine et l’incapacité à penser leurs propres savoir-faire, des disciplines dépouillées de leur autorité sur une région du savoir par la multiplication des publications et des lieux de légitimation. Des émergences et des refoulements.
Ce mouvement correspond-il au fait de ne plus seulement réfléchir en termes d’ordre ou de charge – fonctionnement typique de l’Ancien Régime – mais d’entrer dans une compréhension plus fine des tâches ?
On observe en effet dans ce moment historique toutes sortes d’efforts (efforts de réflexion, actes de pouvoir, décisions de justice) pour entrer dans une compréhension plus fine des tâches et des fonctions, en deçà des appartenances à des corps ou à des communautés de travail. De tels efforts avaient un grand sens dans une société où le travail des gens qui occupaient une charge, par exemple, était une question de statut, de droit et de propriété : un magistrat, ce n’était pas d’abord quelqu’un dont le métier consistait à juger, c’était quelqu’un qui détenait une part de l’autorité et de la capacité royales à rendre justice ; son métier était aussi un bien. Pour le pouvoir politique, la définition et la réglementation des tâches, des savoirs et des capacités impliqués par les charges et les métiers était un puissant moyen d’action et de contrôle. D’autre part, il y a eu aussi des entreprises de création d’autres pouvoirs, reposant sur l’exercice de l’esprit libre, hors du cadre des appartenances institutionnelles ou communautaires. Le travail de l’esprit était, autrement dit, un terrain politique.
À partir de la fin du xviie siècle, il y a eu par exemple toute une activité visant à faire en sorte que les gens qui avaient le titre de professeur enseignent effectivement, alors que la tâche était parfois déléguée à d’autres, rémunérés pour cela, et que l’université était d’abord une institution qui garantissait la science. Toute une série d’affaires et d’écrits de dénonciation ont fait que ne pas enseigner lorsque l’on est professeur est devenu une infraction reconnue, objet de scandale. Autre exemple, à partir des années 1760, la Compagnie de Jésus est expulsée de France. Or les jésuites avaient développé un réseau important de lieux d’enseignement essentiels dans la formation des élites. Les collèges jésuites supprimés deviennent des collèges royaux. Je me suis intéressée au devenir de la bibliothèque du collège royal militaire de La Flèche : une série d’actes royaux a petit à petit défini, en entrant dans beaucoup de détails, la fonction de bibliothécaire comme métier à part, détaché de l’emploi de l’enseignant auquel cette fonction était initialement assignée. Raisonnant en termes d’emploi du temps – comme si le gouvernement, en réfléchissant, découvrait qu’il n’est pas possible d’être en même temps à la bibliothèque et en classe, à la bibliothèque et à la sacristie –, l’activité normative crée peu à peu des emplois de bibliothécaire, de sous-bibliothécaire, de magasinier, etc. C’est là à la fois un mécanisme typique de la société d’Ancien Régime, où l’on crée des fonctions pour y placer des personnes à obliger, et une institution de l’activité d’enseignement en tant que telle, réclamant du temps, un temps propre pour s’y consacrer.
La question du pouvoir et de son exercice est donc au cœur de la définition du travail intellectuel. Et cela vaut pour tous types d’activité. Vous évoquez dans un article2 l’exemple du métier de tailleur, qui fait l’objet en 1671 d’un ouvrage intitulé Le Tailleur sincère3, qui est autant un recueil de patrons qu’un manuel sur la bonne manière de couper les vêtements, et aussi une réflexion sur la place des tailleurs dans la hiérarchie sociale et économique. De quoi un tel document est-il significatif ?
Observée en acte, en tant que pratique, la définition du travail intellectuel, de la part intellectuelle du travail, apparaît en effet très rapidement comme une affaire de pouvoir. L’auteur du Tailleur sincère, c’est-à-dire du premier recueil de modèles sur lesquels couper les pièces des vêtements publié en France, qu’il a dédié à Colbert, montrait que les tailleurs, les maîtres de métier en tout cas (auxquels il voulait s’agréger alors que sa position était quelque peu fragile), participaient à la production de l’ordre social, qu’ils le comprenaient : parmi les vêtements présentés, il y a un manteau royal, que peu de tailleurs pouvaient se trouver amenés à couper, et un « vêtement de pauvre » qui est là « pour l’ordre », est-il précisé. Les pauvres, en effet, ne se faisaient pas couper de vêtements. Ce livre technique était aussi un acte politique, qui doit être replacé parmi tous les actes qui ont peu à peu fait émerger un patronat.
Dans toute activité sociale, l’esprit entre dans la fabrique.
Un tel document est donc utile parce qu’il oblige à abandonner la conception étroite que nous avons de la distinction entre travail intellectuel et travail manuel. On peut dire que dans toute activité productive et d’ailleurs dans toute activité sociale, l’esprit entre dans la fabrique, dans la production, dans les gestes et dans l’ensemble des rapports sociaux relatifs à cette activité. La part réflexive de l’activité, qui n’est pas toujours revendiquée comme telle, peut se manifester de manières diverses. Par exemple, un charpentier qui vivait à Reims au début du xviie siècle a tenu un journal manuscrit qui a été édité au xixe siècle, puis réédité à la fin du xxe siècle. Il y pratique l’exégèse, commente un commandement de la Bible pour l’appliquer directement à sa pratique, à la construction et à la vente de maisons et d’immeubles. J’ai qualifié cette pratique de spirituelle, et il me semble qu’il est bénéfique de la rapporter non pas exclusivement à l’histoire des croyances, mais aussi à la compréhension de la part de l’esprit dans le travail. D’autres sources démontrent l’existence d’autres formes de revendication de la part intellectuelle d’un métier, pour le mettre en valeur par rapport à un autre ou pour s’opposer à un règlement.
Après l’époque moderne, quels sont les principaux jalons dans l’évolution du rapport entre pensée et travail ? L’entrée dans l’ère industrielle représente-t-elle une rupture ?
L’étude de la conflictualité autour de la part intellectuelle du travail et de la création de nouveaux rapports de subordination à l’intérieur des espaces de travail est aussi une manière d’entrer dans l’histoire de l’industrialisation. On peut tout à fait analyser la prolétarisation de l’emploi ouvrier comme une désintellectualisation d’un grand nombre de métiers, dont elle défait les savoir-faire pour en formaliser la dimension technique, qui devient l’affaire du chef, de l’ingénieur ou de l’organisateur du travail des autres. Mais la production de la classe ouvrière va au-delà de l’industrialisation : une classe ouvrière a été produite même dans des activités qui n’ont pas été industrialisées ou qui l’ont été tardivement, au xxe siècle. À la fin de l’époque moderne et tout au long du xixe siècle, il existe une intense activité sociale de production de métiers manuels, où l’on défait délibérément le lien entre le geste et la pensée du geste, de façon à créer une frontière entre ceux et celles qui font et ceux qui savent. Il existe aussi des traces qui attestent d’une importante résistance à cette activité, tout au long du xixe siècle. D’abord avec toute une érudition ouvrière qui s’écrit, rapporte sur le papier le contenu des transmissions orales, rassemble de la connaissance. En parallèle se développe une activité proprement politique qui, en même temps qu’elle décrit la condition des travailleurs comme insupportable, institue le travail comme question sociale fondamentale. À la fin du xixe siècle émerge également la question du bureau, des employés, dont l’activité est désormais part intégrante de l’activité productive. Les entreprises, mais aussi les administrations, deviennent les lieux d’exercice d’un travail intellectuel qui participe de l’encadrement normatif et intellectuel de l’ensemble de l’activité sociale.
Peut-on dire qu’historiquement, la part intellectuelle du travail n’a cessé de croître ?
On peut plutôt dire qu’elle n’a cessé de se rendre plus visible, de créer des emplois spécifiques à travers un processus de différenciation d’avec les espaces où l’activité n’est pas intellectuelle, et selon un principe de hiérarchisation. Les mouvements revendicatifs actuels, par exemple autour du travail du care, incarnent aussi une manière d’intellectualiser des activités, en l’occurrence celles du service à la personne. Revendiquer leur intellectualité est un moyen de les organiser et de les défendre. Il y a donc tendanciellement un double mouvement de dépossession de la part intellectuelle de certains métiers, tandis que d’autres connaissent des mouvements de revendication très forts de leur part intellectuelle, qui trouvent des voies nouvelles à travers le temps. Au xixe siècle, ces voies sont beaucoup passées par l’écrit, les pratiques littéraires, manière de mettre en avant les capacités intellectuelles des travailleurs et travailleuses. Ces pratiques littéraires pouvaient accompagner des appartenances à des causes politiques liées au mouvement ouvrier – la tradition libertaire a beaucoup investi le caractère intellectuel de l’activité comme espace de réappropriation et de résistance –, mais pas toujours. L’historienne Éliane Le Port a publié en 2021 un ouvrage sur le témoignage ouvrier depuis 19454. On découvre en la lisant qu’il y a eu dans la seconde moitié du xxe siècle des centaines de ces témoignages publiés, y compris dans les grandes maisons d’édition ; on découvre aussi qu’on a complètement oublié ce phénomène d’écriture et de publication, ce qui permet de présenter et de recevoir chaque nouveau livre écrit par un ouvrier, un travailleur précaire, une employée non qualifiée comme une sorte de miracle social.
Nous n’avons pas encore prononcé le mot « science ». Peut-on associer le mouvement historique de formalisation des savoirs en sciences à un processus d’intellectualisation ?
« Science » ou « art » sont des mots employés souvent indifféremment à l’époque moderne. La capacité de ceux qui possédaient des charges dans la société d’Ancien Régime était garantie par leur science. Cela allait de pair : on était réputé posséder la science, autrement dit la connaissance qui rendait digne de son métier, la part intellectuelle, cognitive de ce dernier. La formalisation des sciences correspond moins à un moment d’intellectualisation que de déplacement de l’autorité savante, en partie favorisé par le pouvoir politique. À la fin du xviie siècle, l’Académie royale des sciences est créée par le pouvoir royal, après d’autres académies issues d’initiatives privées : la chimie et la physique modernes naissent en tant que sciences dans ces nouveaux lieux, dont la création représentait une attaque contre les espaces institutionnels dont la science était l’affaire, c’est-à-dire les universités. L’apparition de nouvelles sciences, leur disciplinarisation, est aussi un moment de déplacement volontariste, violent, de l’autorité savante. L’intellectualisation et l’identification d’un espace de savoir sont toujours à observer au prisme de ce qu’elles désintellectualisent corrélativement, notamment les savoirs dits « vernaculaires » ou « archaïques ».
Dans nos sociétés contemporaines où l’essentiel des métiers peuvent être dits intellectuels, comment ces enjeux de différenciation et de hiérarchisation s’actualisent-ils ?
Il faut d’abord rappeler que les activités manuelles ne sont pas les seules à être routinières. Les activités intellectuelles le sont tout autant, que l’on songe aux travaux d’écriture et de compilation, jusqu’aux tâches administratives en tout genre aujourd’hui. La question de savoir où est la part « noble » de l’activité, et où est celle qui est routinisable, et à terme automatisable, se pose dans toutes les professions. Cette question est au cœur de ce que l’anthropologue David Graeber a observé dans le développement de ce qu’il nomme les bullshit jobs, c’est-à-dire une activité intellectuelle à la fois déqualifiée et soumise à un contrôle très fort5. Dans le même temps, le discours managérial survalorise la créativité ou l’innovation. Or définir l’entrepreneur comme « créatif » est une manière de penser – et de légitimer – la domination exercée par celui qui pense et formalise le travail des autres. En réponse à des évolutions techniques ou sociales dans le monde du travail, le lieu de légitimation et de perpétuation de l’ordre social se déplace.
Est-il juste de dire que, depuis l’époque moderne, vous identifiez moins l’apparition de nouveaux nœuds de tension qu’un déplacement de la conflictualité ?
Ce sont en tout cas des enjeux qui méritent d’être pensés sur le temps long. Les inquiétudes très fortes aujourd’hui autour de métiers menacés par le développement technologique, comme celui de graphiste ou de traducteur, s’inscrivent dans la longue durée de la division du travail social – des activités de division du travail social. On observe aussi des mouvements de retour de conflictualités anciennes, sous de nouvelles formes. Certains lieux de conflictualité historique autour du travail intellectuel, comme les universités, le redeviennent. Le xviie siècle a été un moment de grand investissement du pouvoir politique dans les universités, avec la création de nouvelles chaires et la manipulation de l’économie des disciplines, permettant d’exercer un contrôle resserré sur celles-ci. Cette intervention a défait des rapports sociaux préexistants. Bien sûr, il y a beaucoup de différences entre une monarchie de la fin du xviie siècle et nos régimes actuels. Mais le contrôle politique de l’université est de nouveau présent, à travers la définition des missions qui leur incombent, l’établissement des programmes scientifiques, etc. Parce que l’activité intellectuelle est un lieu de liberté, qui peut être vécue comme telle dans toutes les situations où l’on exerce sa pensée, elle est aussi un lieu où la subordination et le contrôle du travail sont toujours mis en jeu.
Propos recueillis par Anne Dujin et Zélie Harscoüet
- 1. Voir Dinah Ribard, Le Menuisier de Nevers. Poésie ouvrière, fait littéraire et classes sociales (xviie-xixe siècles), Paris, Seuil-Gallimard-Éditions de l’EHESS, coll. « Hautes études », 2023.
- 2. Dinah Ribard, « Le travail intellectuel : travail et philosophie, xviie-xixe siècle », Annales. Histoire, sciences sociales, 65e année, no 3, 2010, p. 715-742.
- 3. Benoît Boullay, Le tailleur sincère, contenant ce qu’il faut observer pour bien tracer, couper et assembler toutes les principales pièces qui se font dans la profession de tailleur, Paris, Antoine de Rafflé, 1671.
- 4. Éliane Le Port, Écrire sa vie, devenir auteur. Le témoignage ouvrier depuis 1945, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « En temps & lieux », 2021.
- 5. David Graeber, Bullshit Jobs, trad. Élise Roy, Paris, Les Liens qui libèrent, 2018.