Hors du commun. Impensés de la distinction sociale de Jean-Pascal Daloz

L’auteur explore les formes de distinction élitaire dans une approche comparatiste qui, en privilégiant la diversité des contextes et des pratiques, interroge en creux ce que devient la question des hiérarchies sociales lorsqu’elle est déplacée hors des cadres critiques de la domination.


Avec Hors du commun, Jean-Pascal Daloz poursuit sa réflexion au long cours sur la distinction sociale, particulièrement celle des élites. Après deux ouvrages théoriques suivis d’une ambitieuse synthèse, Expressions de supériorité. Petite encyclopédie des distinctions élitistes (2021), le comparatiste s’intéresse ici à toute une série de problématiques qu’il estime délaissées par la recherche sur le sujet ou traitées de manière trop schématique. Fidèle à sa démarche éclectique mobilisant différentes écoles, en fonction de leur pertinence par rapport à des contextes donnés, Daloz aboutit souvent à des typologies éclairantes ou à la relativisation de théories jugées trop universalistes et en venant à négliger le sens que donnent les acteurs à leurs pratiques. Se fondant sur une connaissance approfondie de la littérature concernée et sur ses propres études, savoirs qu’il articule en permanence, il privilégie la mise en évidence de l’hétérogénéité. Autrement dit, pour reprendre la distinction d’Isaiah Berlin, Daloz s’apparente davantage au renard « qui connaît beaucoup de choses » qu’au hérisson qui « connaît une grande chose ». Par ailleurs, l’auteur rappelle d’emblée que sa démarche se démarque des perspectives « normatives », visant à lutter (légitimement) contre les inégalités, mais s’efforce de saisir de manière compréhensive la réalité, quand bien même ses conclusions s’écarteraient des approches souvent formulées en termes de domination.

Les interrogations retravaillées à nouveaux frais par Daloz sont variées. La distinction se manifeste-t-elle principalement en matière de quantité, de qualité ou d’assortiment ? L’analyse des contextes se révèle essentielle afin de comprendre les déterminants de ces choix. Il en va de même pour l’alternative entre visibilité et invisibilité des biens de prestige, les deux modalités pouvant se combiner. L’appartenance à tel ou tel groupe social explique-t-elle la distinction via l’ancienneté ou, au contraire, via la nouveauté ? Le sociologue et politiste questionne également la possibilité de transférer certains concepts entre terrains ; ainsi les termes de snob, de potlatch, parmi d’autres, sont-ils applicables dans toutes les sociétés ? Les élites cherchent-elles plutôt à dépasser les groupes sociaux subordonnés en se rendant inimitables, ou bien à s’ériger en modèle ? Existe-t-il des critères de distinction particulièrement déterminants au gré des sociétés ? Daloz analyse également le rapport des élites au cosmopolitisme ainsi que la question âprement débattue du goût, qu’il revisite notamment à travers une distinction empruntée à Roland Barthes, entre punctum et studium, soit entre émotions et connaissances (d’œuvres d’art par exemple).

Au chapitre neuf, Daloz se penche sur la distinction sociale dans la littérature romanesque. Le thème est en effet très présent du xixe au xxe siècles dans des œuvres anglaises, françaises puis américaines. Quel rôle ces textes peuvent-ils jouer dans l’analyse des modalités distinctives ? Ils illustrent des observations sociologiques, aident à les complexifier ou, à rebours, mettent en lumière des pratiques originales. Mais s’agit-il de constats ou le fruit de l’imagination d’écrivains ? Ces derniers s’inspirent-ils des sociologues, à l’image d’Annie Ernaux avec Pierre Bourdieu, et vice versa, comme en témoignent les nombreuses lectures sociologiques de Marcel Proust ? Ajoutons que la littérature permet aux sociologues d’avoir un aperçu de contextes culturels éloignés des leurs. L’auteur montre que des personnages littéraires deviennent parfois des modèles de distinction. Quand ils sont eux-mêmes dérivés d’individus existants et en inspirent en retour d’autres, ils s’inscrivent alors dans un jeu d’influences réciproques. Toutefois, le sociologue doit s’interroger sur le degré de connaissance des milieux élitistes par les écrivains.

Dans le dernier chapitre, Daloz délaisse quelque peu la perspective analytico-comparative qu’il affectionne habituellement pour effleurer une approche de la distinction qui ne soit pas connotée négativement comme volonté de supériorité. Il évoque le « dépassement de soi, plus que le dépassement d’autrui, mais aussi de[s] projets extraordinaires et la quête d’une certaine élévation ». Il s’agit alors d’une exigence personnelle, d’une « aspiration à l’excellence », chez certains, sans que celles-ci n’engendrent pour autant de mépris de classe. À ce titre, la notion de « quête » lui semble appropriée. Elle fait « office de catalyseur puissant, propulsant vers les sommets, mobilisant totalement les individus et l’essentiel de leur énergie. En résulteront une constante volonté d’amélioration et le fait d’envisager sa vie comme s’inscrivant dans un projet transcendant, en sachant user au mieux de son temps ».

Jean-Pascal Daloz combine érudition, finesse des observations et des analyses dans une série de réflexions agréables à lire pour tout lecteur intrigué par les mécanismes de la distinction sociale et leur diversité selon les cultures.

Hermann, 2026
186 p. 22 €