Contre le culte de la croissance


Repère

Contre le culte de la croissance

Chaque jour, les sociétés occidentales prient pour le retour de la croissance. Et pourtant cet indicateur n’est capable de signaler ni les périls auxquels nous sommes confrontés, ni les facteurs de progrès et les ressources qui comptent pour l’inscription de nos sociétés dans la durée.

(p. 95)

En cherchant à rendre compte de ce qu’elle nomme la « mystique de la croissance », Dominique Méda décrit le processus ayant permis d’occulter, de rendre invisibles certains enjeux auxquels nos sociétés sont confrontées. Enjeux qu’elles se révèlent de ce fait incapables de prendre en charge. Une telle incapacité trouve son origine dans une représentation du monde, une façon de le comprendre. Comment des sociétés ayant admis pour seuls critères d’évaluation le taux de maximisation de la production ainsi que l’accroissement du produit intérieur brut seraient-elles en mesure de prévenir les risques et réparer les dégâts sociaux et environnementaux générés par la poursuite de ces mêmes objectifs ? Une telle interrogation exige de rompre avec le corpus d’évidences à l’aide desquelles citoyens, journalistes et analystes économiques – pas tous – ont pris l’habitude de rendre compte de notre situation. L’ouvrage de Dominique Méda est donc à la fois une entreprise généalogique et un livre programme. Son découpage en est d’ailleurs l’illustration puisqu’il s’agit dans un premier temps de « comprendre » (p. 21) comment s’est édifiée cette mystique de la croissance, pour ensuite proposer un changement de paradigme (p. 99). Changement que D. Méda prend soin d’associer à des éléments de mise en œuvre (p. 163).

Généalogie de l’idée de croissance

Rompre avec cette mystique de la croissance est une entreprise à la fois politique et intellectuelle. Politique parce que la prise de conscience de la finitude des ressources naturelles ainsi que du caractère irréversible de certains dommages causés à la nature nous oblige à réviser le cadre général de nos politiques publiques. Intellectuelle parce que la rupture que D. Méda appelle de ses vœux implique d’analyser les dispositifs d’expertise qui ont permis l’emprise durable de la notion de croissance sur les esprits. C’est ici qu’une généalogie de la notion de croissance et la mise en évidence de son caractère advenu jouent un rôle essentiel.

Se déprendre, se libérer d’une notion passe ainsi par le refus d’un certain objectivisme dont le principal effet consiste à nous faire croire que les concepts à l’aide desquels nous rendons le réel intelligible se confondent avec ce même réel et que la manipulation de ces concepts permet un face-à-face objectif avec l’ordre des choses. C’est ainsi qu’« au xxe siècle, le produit intérieur brut (Pib) devient l’expression la plus aboutie de la priorité absolue accordée à la production et à la nécessité de son accroissement » (p. 87). Priorité qui elle-même n’aurait pu voir le jour sans les outils intellectuels qui la justifient. Une grille de lecture permettant l’intelligibilité du réel est le fruit d’une convention. Un ensemble de concepts économiques ou sociologiques n’est pas le pléonasme de la réalité décrite. Ces concepts peuvent tout à fait clarifier notre représentation des choses sans pour autant dissiper l’obscurité et la complexité à l’œuvre dans le réel.

C’est ainsi que D. Méda nous rappelle l’édification progressive des concepts opératoires de l’analyse économique. C’est parce que la croissance ainsi que son marqueur principal, le Pib, n’ont pas pris en compte les dégâts sociaux et environnementaux du processus de production que ces mêmes dégâts ont pu être occultés ou considérés comme les scories inévitables d’un progrès pensé comme capable de produire les remèdes aux maux qu’il a lui-même engendrés. Cette occultation due aux dispositifs intellectuels de la sociologie et de la science économique ayant été historiquement renforcée par la coïncidence, au cours du xxe siècle, entre progression du Pib et progression des indicateurs sociaux. Coïncidence nous conduisant à assimiler croissance et progrès :

Notons que cette assimilation a été d’autant plus facile, au cours de la seconde moitié du xxe siècle, que la progression du Pib était corrélée avec celle des principaux indicateurs sociaux, l’état de santé, le niveau d’éducation, l’accès au logement et à un minimum de confort.

(p. 92)

Si l’analyse économique, par la dimension conventionnelle, mathématique, abstraite de ses outils manque ou passe sous silence un grand nombre de paramètres – dégâts sociaux et environnementaux –, le citoyen non spécialiste voit son attachement à la croissance renforcé par une histoire durant laquelle maximisation de la production et progrès ont cheminé de façon parallèle. Il n’en demeure pas moins qu’une telle association entre progrès et croissance s’inscrit également dans une vision du monde, pour laquelle l’homme se voit autorisé à traiter la nature comme un magasin dont il peut se « rendre comme maître et possesseur ».

Oubli de la nature, oubli de la mesure

En effet, cet attachement à la maximisation, cette tendance à l’illimité ne peuvent être compris sans la prise en compte de la conception selon laquelle l’homme se tient face à la nature. C’est parce que l’homme ne se pense pas inscrit dans une nature lui assignant certaines bornes mais parce qu’il se conçoit comme autorisé à en disposer pleinement que « le mythe de l’illimité » (p. 13) est solidaire d’une mystique de la croissance. De ce point de vue, il n’est pas indifférent de constater comment une mathématisation progressive du monde et de l’analyse économique ayant privilégié le quantitatif au profit du qualitatif nous a mis dans l’impossibilité de penser, de nous soucier de certains coûts tant sociaux qu’environnementaux générés par la croissance. Même si certains économistes tentent aujourd’hui d’appréhender des paramètres tels que le bonheur ou la satisfaction des individus, il n’en demeure pas moins qu’il est fort difficile de rompre avec les paradigmes ne prenant en compte que les pertes et profits relatifs aux produits marchands :

Par construction, la comptabilité nationale organise l’occultation des dégâts de la croissance [ ;] un certain nombre d’activités éminemment importantes pour la reproduction de la société ainsi que pour le bien-être individuel et social sont exclues du périmètre concerné.

(p. 93)

Si l’état de santé d’une société n’est appréhendé que par le biais de son niveau de consommation et de l’accroissement de la sphère marchande, il est bien évident que les atteintes à l’environnement ou à la qualité de vie des individus ne peuvent figurer au titre de paramètres de l’analyse économique.

Cette attention exclusive au quantitatif au détriment du qualitatif est caractéristique et solidaire d’un oubli. L’oubli de la mesure. Maximiser sans fin la production et les profits ne peut être favorablement considéré qu’au sein de sociétés oublieuses de leur insertion dans la nature. Non qu’il faille prendre la nature comme modèle ou source de normes – D. Méda ne souhaite aucunement le retour à une conception téléologique donc finalisée du réel. Il ne s’agit aucunement de singer les Grecs de l’Antiquité. L’ouvrage nous appelle à « redéfinir le progrès » (p. 227) par une « ré-acclimatation des valeurs grecques au cœur de notre modernité » (ibid.).

Évacuer le mythe de l’illimité, rompre avec la fascination qu’exerce sur nous la maximisation infinie de la production exige de prendre en compte la finitude des ressources naturelles. Notre croyance dans les bienfaits de la croissance se nourrit d’une équivalence. Celle qui nous permet d’assimiler le plus au mieux. La vertu était pour Aristote un sommet sans être un maximum. C’est principalement parce que la modernité a identifié le meilleur au maximum qu’une multiplication infinie des biens ainsi qu’une consommation sans frein de la nature ont pu être identifiées comme les seules voix d’accès au progrès.

La « grande bifurcation »

Le diagnostic établi par D. Méda n’est pas un appel à revenir à ce qui n’est plus, au contraire. L’auteur prend soin d’inscrire sa démarche dans une continuité historique. Il est temps, selon elle, d’opérer une synthèse entre sens de la mesure et désir de progrès. Une telle synthèse n’est possible qu’à la condition de changer les outils et paradigmes intellectuels qui construisent notre représentation du monde. Forger des indicateurs économiques qui n’occultent plus les effets négatifs de la croissance et qui se trouvent en mesure de se pencher « sur ce qui compte vraiment pour une société » (p. 66). Mettre un terme à la mystique de la croissance n’est pas renoncer à la croissance mais en finir avec une cécité générée par nos propres outils d’analyse. Nous ne pourrons combattre le divorce entre croissance, écologie et cohésion sociale qu’à la condition d’élaborer une science interdisciplinaire capable de forger les outils nécessaires à la « grande bifurcation » que D. Méda appelle de ses vœux. Une science en mesure d’expliciter, de révéler pleinement les avantages et inconvénients tant sociaux qu’écologiques de notre usage du monde. Les prétentions d’une science économique capable de prendre en charge et de rendre compte de la totalité sociale sont donc à proscrire.

Se libérer de la mystique de la croissance est donc un objectif politique et intellectuel. Politique parce que la possibilité de rompre avec les solutions à court terme exige l’intervention d’un État capable de se situer au-dessus de la sphère des échanges privés afin de voir plus loin et de prendre soin du monde. Intellectuel puisque si notre représentation du monde dépend d’outils intellectuels conventionnellement construits, il nous faut renoncer à ceux qui nous ont fourni les données à partir desquelles nous avons pu édifier notre confiance aveugle à l’égard des vertus de la croissance. C’est ici que l’économie se voit remise à sa place et déchue de son statut de discipline déterminante. L’économie a le droit de formuler des propositions à l’égard de certaines régions du réel. C’est lorsqu’elle prétend prendre en charge la totalité d’un phénomène pour en rendre compte qu’elle participe à l’occultation de la réalité :

La loi de l’offre et de la demande ne pourra pas empêcher que l’accumulation de gaz à effet de serre ne dérègle le climat.

(p. 231)

Quel peut être le langage nous permettant d’être pleinement attentifs à la nature et aux effets sociaux de son usage ? Il faut pour cela éviter les disciplines s’autorisant à développer des « modèles en l’air » (p. 233), ignorant les données sociales et environnementales au sein desquelles se produisent les phénomènes étudiés par ces mêmes modèles. Deux attitudes sont donc à proscrire : suprématie d’une discipline prétendant être déterminante – en l’occurrence l’économie – et éparpillement disciplinaire favorisant la fragmentation de problèmes complexes. Fragmentation qui ne peut que nuire à la résolution de questions aux dimensions multiples (environnementales, sociales, économiques). Il est donc vain d’attendre le retour de la croissance comme remède à tous nos maux. « La part de vie sociale soumise à l’économie » (p. 252) n’est qu’un sous-ensemble de cette même réalité sociale. Espérer régler les problèmes du tout à l’aide des outils propres à la partie, telle est la principale source de la mystique de la croissance.

L’ouvrage de Dominique Méda est résolument optimiste. Cet optimisme nous est autorisé puisque sa réflexion vise notre émancipation à l’égard des schémas et paradigmes qui ont conduit aux impasses d’une maximisation échevelée de la production. Une « reconversion écologique » (p. 224) respectueuse des rythmes et des ressources de la nature est à notre portée, à condition de renouer avec un sens reformulé de la mesure capable de nous rendre attentifs au monde qui est le nôtre « vulnérable, fragile mais aussi menaçant » (p. 254).

Emeric Travers

À propos de…

• Dominique Méda, la Mystique de la croissance. Comment s’en libérer, Paris, Flammarion, 2013, 272 p., 17 €.

Librairie

Yves Plasseraud, L’Europe et ses minorités, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2012, 287 p., 22 €

Cet ouvrage propose une revue générale de la situation des minorités de l’Europe actuelle, en ouvrant trois discussions de fond. La première, la plus originale, vient de la proposition d’ajouter aux minorités traditionnelles, multiséculaires, présentes depuis longtemps en Europe, les minorités issues des migrations récentes, c’est-à-dire ce que l’opinion commune désigne comme les immigrés. Cette conception est précisément ce que la plupart des États du Conseil de l’Europe ont voulu éviter en adoptant la convention cadre du droit des minorités du conseil de l’Europe (rendue publique le 9 octobre 1993 à Vienne) qui donne aujourd’hui la définition juridique des minorités. Si une partie des Slovaques admet, comme la législation de leur pays, que les Hongrois constituent une minorité dans ce pays et si quelques Français reconnaissent que les Basques, les Bretons, les Alsaciens représentent des minorités en France, rares sont ceux qui considèrent que les nouvelles populations immigrées d’Afrique ou d’Asie, depuis 1945 ou les années 1960, peuvent donner naissance à des « minorités » au sens du droit des minorités. Certains diront que l’auteur a sociologiquement raison, mais juridiquement et politiquement tort, dans la mesure où le droit à l’indifférence ou à l’intégration citoyenne serait le destin normal des immigrés de la deuxième ou troisième génération (voire de la première). Les autres répondront que le droit ne peut contredire le fait, la nationalité française n’ayant pas nécessairement fait disparaître l’identité bretonne. Il reste qu’Yves Plasseraud défend son idée avec érudition : il ne s’agit pas d’une thèse désincarnée mais d’une convergence d’études de cas, sans que le droit positif ou la théorie (de nombreux ouvrages théoriques sont cités et analysés) soient négligés.

La deuxième discussion concerne le fait que des « minorités » comme les Catalans, les Basques en Espagne, les Écossais au Royaume-Uni et plusieurs minorités en Europe centrale et orientale veulent ou peuvent devenir un État indépendant, imitant plusieurs constitutions récentes d’États, dont le Kosovo, qui a lui-même ses minorités (Serbes, Gorani, Torbeshi, etc.). Yves Plasseraud, sans être hostile à cette hypothèse, n’est pas enthousiaste devant ces perspectives, se rendant compte, de manière diffuse, que le grand reproche qu’on fait aux minorités, depuis les conventions de protection des minorités de la Sdn des années 1920, est justement de vouloir constituer un autre État ou de rejoindre un État déjà existant, d’introduire une insécurité politique permanente dans une Europe dont les traités de Westphalie de 1648 ont voulu stabiliser l’ordre politique en faisant gérer les conflits par un « Concert des nations ». L’auteur n’esquive pas le débat, mais considère qu’après le court xxe siècle (1914-1989) et ses violences totalitaires, la fin de l’Urss et de la Yougoslavie, se fracassant, parfois violemment (Caucase, guerres yougoslaves) pour ponctuer la fin du communisme, une reconnaissance juridique du droit des minorités – dont les formes variées, déjà actuelles (minorités en Finlande) ou en devenir (des législations très variées dans plus de trente pays) permettent d’esquisser les possibilités – permettrait de rendre ces évolutions gérables. Certes, toutes les situations des minorités ne sont pas analogues : langue singulière ou héritée de l’État dominant, pluralité de religions comme cristallisateur d’identités différentes, volonté de constituer un État indépendant (ou non) coexistent en Europe.

La troisième discussion porte sur la vision de l’Europe, que le rideau de fer avait divisée. Une vue rapide conduit souvent à considérer que les « minorités » constitueraient une question d’Europe centrale, du Caucase, des Balkans, des mystérieuses régions intermédiaires entre le monde rassurant de l’Europe occidentale et le monde infernal où l’histoire bégaierait… En fait, la question s’est toujours aussi posée à l’Ouest. L’Irlande et les Espagne (Catalogne, Pays basque) ont connu des conflits de basse intensité, parfois armés. Les identités organisées en minorités existent en Europe, de Galway à Grozny, où le culturel tend à se politiser, au moins pour se voir reconnaître des droits, qui peuvent prendre une formulation individualiste (personnes appartenant à une minorité nationale) ou plus collective (droit de se constituer comme une unité politique, au moins sous la forme d’une autonomie). Mais Yves Plasseraud signale à juste titre une ambiguïté sur ce plan : les minorités devenues États, notamment dans les Balkans, et le cas du Kosovo est emblématique, rêvent d’accéder à un monde westphalien, où leur statut d’État-nation se consoliderait, limitant la possibilité pour leurs minorités de constituer un État ou de se rattacher à un autre État, tandis qu’une partie des Européens déclare adhérer à un monde post-westphalien de la souveraineté partagée ou limitée, mais l’adéquation du discours à la réalité politique est ici incertaine. La France de François Mitterrand, notamment (voir par exemple le discours de François Mitterrand au colloque « Les tribus ou l’Europe » du 29 février 1992), a imposé aux acteurs des conflits yougoslaves le respect juridique du droit des minorités, qu’elle refuse totalement pour elle-même du fait de son modèle unitaire.

Beaucoup seront effrayés du relâchement des États-nations, dans un monde mondialisé où l’Europe tente de se construire. Mais on n’abroge pas une minorité par décret, pas même par une directive de l’UE ou une convention cadre du Conseil de l’Europe. Yves Plasseraud le sait mieux que quiconque. Son ouvrage, à la fois savant et militant, contraint à faire tomber une nouvelle fois, dans les têtes et les représentations, le mur de Berlin et replace au centre de nos interrogations le thème trop souvent rejeté à la périphérie intellectuelle des minorités en Europe.

Joseph Krulic

Bertrand van Ruymbeke, L’Amérique avant les États-Unis. Une histoire de l’Amérique anglaise, 1497-1776, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire », 2013, 561 p., 26 €

Faisant suite à l’ouvrage de Gilles Havard et Cécile Vidal consacré à l’histoire de l’Amérique française, publié dans la même collection en 2003 (et réédité en poche en 2008), Bertrand van Ruymbeke propose ici un panorama de l’Amérique coloniale anglaise puis britannique continentale. Le titre de l’ouvrage et le fait qu’il s’arrête en 1776 pourraient, à tort, donner l’impression qu’il ne vise qu’à livrer un panorama des origines de la première puissance mondiale. Pourtant, cette analyse n’est en rien limitée aux treize colonies de peuplement qui déclarent leur indépendance au roi Georges III le 4 juillet 1776, tant le livre de Bertrand van Ruymbeke est un modèle d’histoire connectée. Commençant dans l’Europe des guerres de religion et des grandes découvertes et s’achevant à l’aube des révolutions atlantiques, ce livre démontre, s’il en était besoin, que l’histoire de ces treize colonies ne saurait être réduite à un simple prologue de l’histoire des États-Unis.

L’auteur prend ainsi le contre-pied de bien des idées reçues et de la plupart des mythes fondateurs de la nation américaine pour couvrir presque trois siècles d’une histoire d’explorations, de fondations sociales, religieuses, administratives et d’affrontements diplomatiques, politiques et sociaux, donnant naissance aux treize colonies d’Amérique du Nord. Alors que la doxa traditionnelle consiste à adopter 1607, date de la fondation de Jamestown, comme début de l’histoire de l’Amérique anglaise, Bertrand van Ruymbeke choisit 1497, date des expéditions de John Cabot à Terre-Neuve, présentant l’aventure coloniale comme la rencontre entre deux continents et l’affrontement géopolitique, sur fond de guerres de religion, entre les trois plus grands monarques d’Europe, et mettant en lumière les logiques européennes à l’œuvre dans la flibuste et les allégeances changeantes de chacun de ces acteurs. « Les mythes ont la vie dure », nous rappelle l’auteur (p. 77), jouant sur des récits fondateurs de la nation états-unienne dont il cherche à restituer la part de vérité factuelle et la part de construction intellectuelle a posteriori. À ce titre, le chapitre consacré à la Nouvelle-Angleterre montre clairement l’importance de cet enjeu de démythification. Plutôt que commencer par les « Pères pèlerins » de Plymouth, il choisit ainsi de s’attarder sur la colonie perdue de Sagahadoc, avant de revenir largement sur le débat, récurrent dans les années 1980, autour du « modèle » colonial ayant façonné les États-Unis.

Ce travail de démythification va de pair avec la présentation d’un portrait nuancé et contrasté de l’Amérique continentale anglaise, insistant sur la diversité des projets coloniaux, la multiplicité d’origines des populations tant européennes qu’africaines et le pluralisme religieux. Ce panorama permet un retour sur des thèmes centraux, tant pour la recherche que pour la compréhension de la société américaine actuelle, tels que la tolérance religieuse, la race et l’esclavage. On saluera ainsi l’importance des chapitres consacrés à l’expérience africaine des colonies (l’expérience amérindienne aurait sans doute bénéficié d’un traitement équivalent). Ces éléments contribuent à faire de ces treize colonies treize sociétés extrêmement contrastées et diverses qu’a priori rien ne destinait à s’unir, n’était la mainmise graduelle du pouvoir britannique sur son empire. Délaissées dans un premier temps par la couronne, puis graduellement reprises en main, ce sont des sociétés prospères et dynamiques, mais prises dans des tensions d’empires d’échelle continentale, qui contestent la façon dont elles sont administrées. Conformément à l’ensemble de ce projet, l’auteur inscrit 1776 dans le jeu des tensions entre empires français et britannique pour faire de ce moment de rupture, non seulement la naissance des États-Unis, mais aussi, et significativement, un moment de bilan nécessaire, près de trois siècles après 1492, sur les premiers empires coloniaux et les sociétés formées dans les colonies de peuplement.

Un tel travail de synthèse manquait grandement en France et fait de ce livre un ouvrage nécessaire. Si des démarches similaires voient régulièrement le jour aux États-Unis (on pense notamment à American Colonies d’Alan Taylor, qui adopte cependant une perspective panaméricaine) ou au Royaume-Uni (The Origins of Empire de Nicholas Canny, dans une démarche d’histoire impériale), ce thème reste largement méconnu dans l’historiographie française. On ne peut donc qu’apprécier l’impressionnant travail historiographique accompli par l’auteur, qui restitue pour un public non spécialiste la plupart des débats centraux à l’histoire coloniale américaine. Les spécialistes y retrouveront des thèmes et débats familiers, les novices y redécouvriront l’Amérique, via un récit passionnant, navigant entre les époques et les continents, et faisant parler le passé à partir de débats culturels récents.

Virginie Adane

Peter Carey, La Chimie des larmes, Arles, Actes Sud, 2013, 326 p., 22, 80 €

Dans ce douzième roman, étrange et exigeant, Peter Carey, Australien vivant à New York, fait dialoguer deux personnages, deux siècles, deux pays, deux langues, deux histoires intimes autour de la construction d’un automate, questionnant la correspondance entre la complexité des mécanismes techniques et la manifestation des sentiments. Les affects ne seraient-ils, comme le suggère implicitement le titre, que la résultante de réactions mécaniques ou sont-ils l’expression de l’âme humaine ?

En 1854, Henry Brandling, un hobereau victorien, se rend dans la Forêt-Noire, berceau de la fabrication des coucous, dans l’espoir de sauver Percy, son fils mourant, en lui offrant un automate construit d’après les plans d’une curiosité du xviiie siècle, le canard digérant de Jacques de Vaucanson. En 2010, Catherine Gehrig, conservatrice dans le département d’horlogerie du musée de Swinburne, se voit confier la restauration de ce même automate alors que, désespérée, elle doit faire le deuil de son amant, Matthew Tindall, chef du département des métaux.

Catherine ayant découvert les carnets de voyage d’Henry Brandling, leurs voix alternent d’un chapitre à l’autre, tiraillées par l’urgence des situations, le caractère insolite des événements et le poids d’une douleur lancinante. Confrontés aux mystères de la création, à l’intrusion du rêve et du fantastique dans leurs aventures, les héros illustrent chacun à leur manière la difficulté d’insuffler une certaine cohérence dans un monde de chaos et d’incertitude.

Peter Carey articule son roman autour de ces contradictions, faisant de la tension entre fiction et réalité le vecteur premier de la narration. Introduits au cœur même du récit, les éléments qui définissent son univers en deviennent les véritables protagonistes.

La description minutieuse des objets et matériaux nécessaires à la réalisation de l’automate rappelle l’importance que Peter Carey accorde à la documentation, comme en témoignent les références historiques dans la Véritable Histoire du gang Kelly1. Les réflexions sur l’art, la posture de l’artiste ou du scientifique, la dépendance à l’égard des mécènes font écho aux échanges sur la peinture, l’imitation ou la contrefaçon entre le peintre Michael « Butcher » Boone et Hugh, son frère handicapé mental, dans Haut Vol : histoire d’amour2. L’obsession de Catherine et d’Henry pour la construction d’un objet peut être mise en parallèle au transport d’une église de verre de Sydney à Bellingen suite au pari fou conclu entre les deux héros, passionnés de jeu, dans Oscar et Lucinda3. Les ressemblances avec des personnes ayant réellement existé, celle du jeune garçon Carl avec Karl Benz, pionnier de l’automobile, ou du mathématicien Albert Cruickshank avec Charles Babbage, précurseur anglais de l’informatique, font penser à la présence détournée d’Alexis de Tocqueville dans Parrot et Olivier en Amérique4 ou à celle des héros du roman de Charles Dickens, les Grandes Espérances, dans Jack Maggs5.

La puissance de ce roman est de ne privilégier aucune approche spécifique, de multiplier les ruptures et de jouer ainsi sur un sentiment de doute quant à la réalité des situations, la plausibilité des événements ou le sens des décisions prises.

Seule la mort semble roder partout et guider les protagonistes : Catherine porte le deuil de son amant ; Henry a déjà perdu une petite fille du même mal que celui qui ronge son frère Percy ; le mathématicien Albert Cruickshank a vu disparaître en mer son épouse et ses deux petites filles suite à une erreur des cartes de navigation ; même Amanda, la jeune femme censée aider Catherine, pleure pour la planète après la catastrophe pétrolière dans le golfe du Mexique.

Face au délitement des corps, à la lente désintégration de la matière humaine, aux émotions incontrôlées, l’automate s’impose comme un substitut organisé, un système qui pourrait restituer le mécanisme de certaines fonctions humaines.

Les affects surgissent inopinément entre deux passages concernant l’automate. Ils se concrétisent surtout par des sensations tactiles, se focalisant sur la finesse de la peau, la longueur des doigts, la couleur des cheveux, la fragilité du sommeil, le rapport à la nourriture et à la boisson. Les comportements deviennent irrationnels. Catherine finit par transgresser les règles du musée : elle commence son travail de reconstruction avant même d’y être autorisée, s’empare des carnets de Brandling pour les lire tranquillement chez elle, dissimule un petit cube bleu. La manipulation est au cœur des relations humaines : Eric Croft, le conservateur en chef de l’horlogerie, fait espionner Catherine par Amanda, les plans du canard détenus par Brandling sont volés, les relations qui unissent Sumper, le petit Carl et sa mère sont troubles, leur intérêt à favoriser la construction de l’automate reste équivoque.

Des digressions apportent soudain un éclairage inédit au récit, comme les années de formation de Sumper aux côtés d’Albert Cruickshank, la personnalité des fils de Matthew Tindall ou encore la rencontre avec Monsieur Arnaud, orfèvre et collectionneur de contes de fées. Peter Carey excelle à modifier abruptement le rythme de son écriture, changeant radicalement de vocabulaire et de tournures de phrases, faisant vibrer avec une force égale le ciel lourd de Londres ou l’inquiétante forêt allemande.

Parallèlement, comme mue par une force qui la dépasse et vise à la perfection, la construction de l’automate se poursuit. Dans la lutte que se livrent l’humain et le mécanique, une part de supranaturel, de mystique entre en jeu. La création de l’automate, comme toute création peut-être, comme l’acte d’écrire certainement, échappe à une démarche purement rationnelle et garde une touche d’imprévisibilité.

Pour pénétrer la réalité, ne faut-il pas recourir à la fiction et le lecteur ne recrée-t-il pas le roman tout comme Catherine reconstruit l’automate ?

Sylvie Bressler

Jean-Luc Domenach, Mao, sa cour et ses complots. Derrière les Murs rouges, Paris, Fayard, 2012, 576 p., 25 €

Dans quelle mesure la configuration en huis clos du pouvoir politique central en Chine a-t-elle été déterminante dans l’affirmation du régime ? D’entrée, avec son dernier ouvrage, Jean-Luc Domenach se démarque de ses précédentes thématiques de recherche. Spécialiste du politique « par le bas », au niveau de ses bases quotidiennes et sociales6, c’est une histoire « par le haut » qu’il nous présente ici. Pourtant Mao, sa cour et ses complots ne traite pas uniquement de l’homme qui a gouverné le pays de 1949 à 1976 ni de l’État chinois au sens abstrait. Il considère les lieux, théâtres et témoins des liens sociaux chez les grands hommes politiques : « l’archipel de résidences réservées au travail et au loisir des dirigeants du Parti et de l’État chinois » (p. 14). Entièrement cloisonnés vis-à-vis de l’extérieur, ces « Murs rouges » éclairent sous un angle tant politique que sociologique les mœurs des dirigeants. L’ouvrage de Jean-Luc Domenach se démarque donc aussi des travaux sur la vie et la personnalité de Mao Zedong qui n’évoquent les Murs rouges qu’en second plan. Cette approche de la période de la première Chine populaire a été rendue possible dans le contexte d’affluence de sources historiques inédites, témoignages, récits et mémoires d’acteurs majeurs7.

Cet ouvrage se concentre sur la communauté de vie des dirigeants durant la première Chine communiste, par leur résidence et leur vie en collectivité, déconnectées du quotidien de la population. Les Murs rouges forment un microcosme au sein duquel les personnages clés de la lutte révolutionnaire ont gouverné le pays, un microcosme dans lequel les tensions et conflits ont aussi éclaté.

N’hésitant pas à transgresser les frontières entre vie privée et vie publique, à mêler considérations politiques et dimensions subjectives, l’auteur explore les rouages de l’exercice du pouvoir à partir des interactions entre les acteurs décisionnels de la première Chine populaire, tant dans leur vie professionnelle (politique du secret, obsessions sécuritaires, habitus militaire, développement de la bureaucratie) que personnelle (insomnies, pratiques sportives, relations conjugales), tant dans une dimension individuelle (budgets personnels) que collective (hiérarchies). L’ouvrage insiste également sur le processus dynamique d’étatisation de la Chine populaire (à l’encontre des analyses statiques de l’État chinois), depuis la victoire des troupes révolutionnaires jusqu’à l’évolution vers le factionnalisme du fait des luttes de pouvoir internes.

L’ouvrage aborde aussi avec finesse certains aspects plus personnels des liens entre les hommes et le lieu. Il met en lumière toute l’ambiguïté de la personnalité de Mao Zedong (chap. iv), se sentant de plus en plus prisonnier au sein des Murs rouges (p. 474). Entre désir de domination tyrannique et sentiment d’isolement, Mao se montre en effet de plus en plus méfiant vis-à-vis de ses collègues, manœuvrant constamment pour conserver la « maîtrise des événements » (chap. v, vi et xi). L’autre grand atout de ce livre est le portrait du Premier ministre Zhou Enlai, cet homme, « trop brillant », « trop grand » (p. 167), contraint de rester en retrait tout en demeurant indispensable :

Une carrière incroyablement riche, des talents authentiques et multiples, une force de travail et de caractère unique, mais un péché impardonnable : il a été de presque toutes les coalitions contre Mao.

(p. 472)

Enfin, cette histoire des Murs rouges amène une réflexion plus générale sur les modes de reproduction des élites politiques en Chine en donnant les clés de compréhension qui lient la première République populaire à la seconde, et ce jusqu’au xxie siècle : les enfants de ces premiers dirigeants, élevés au sein des Murs rouges, ont eux-mêmes marché sur les traces de leurs parents au sein d’une catégorie sociale à part, d’une caste, ouvrant un champ de recherche sur le phénomène des « Princes rouges ».

Judith Audin

Brèves

Bruce Bégout, Suburbia, Paris, Éditions Inculte, 2013, 368 p., 20 €

Non sans faire écho au dossier d’Esprit de mars-avril 2013 (« Tous périurbains ! »), ce recueil d’articles avance au rythme très personnel et original de Bruce Bégout. Philosophe, il continue à fréquenter Walter Benjamin ou les situationnistes, mais c’est la plume du phénoménologue qui retient l’attention quand il revient sur des villes qu’il connaît (Bordeaux, Paris) et renoue avec une interrogation au long cours sur la « zéropolis », sur les mobil-homes, les hôtels containers ou sur Las Vegas, qu’il connaît mieux que personne (voir ses deux ouvrages publiés aux éditions Allia : Zéropolis et Lieu commun). Fréquentant des lieux marqués du sceau de l’aliénation et de la négativité, Bégout s’interroge : a-t-on affaire à des morts-vivants, à des zombies perdus dans ces espaces sans vie, apparemment immobiles et amorphes ? Mais s’incruster dans la « zeropolis » revient pour lui à se livrer à une entreprise de désaliénation, à saisir comment on y habite. Ce qui est une gageure ! Mais Bégout la tient : il ne cède ni au mépris pour ces habitants ni à la démagogie envers ceux qui sont au prime abord des survivants de l’inutile. « L’horizon suburbain ne débouche pas sur la non-ville – désert, campagne ou montagnes – mais sur un autre espace suburbain qui repousse sans cesse ses bornes vers l’inimaginable. » Quand l’urbain généralisé ne fait plus monde urbain, quand il est acosmique, il faut bien répondre à l’insupportable, à l’insoutenable.

O. M.

Françoise Choay et Vincent Sainte Marie Gauthier, Haussmann conservateur de Paris, Arles, Actes Sud, 2013, 124 p., 20 €

S’il ne fait aucun doute pour nos deux auteurs, spécialistes reconnus de l’œuvre du baron Haussmann, qu’il y a toujours eu du « vandalisme » (celui de l’Ancien Régime comme celui des révolutionnaires ; voir à ce propos l’ouvrage de référence de Louis Réau, l’Histoire du vandalisme, Robert Laffont, 1994), que l’excès de destruction (celui d’hier, celui des années Pompidou, celui d’une urbanisation planétaire qui oublie l’esprit même de la construction entendu au sens d’Alberti, celui des guerres et des urbicides plus que d’actualité en Syrie) est à l’origine d’un surcroît de patrimonialisation, ils n’en veulent pas moins mettre en cause les discours convenus et rappeler que la conservation ne consiste pas, dans le meilleur esprit d’un Violletle-Duc, à reproduire à l’identique. Si le préfet Haussmann s’inquiétait des menaces de la rue (celle qui est chère à Hugo dans les Misérables), rien ne justifie cependant de le considérer comme un vil démolisseur à la solde du pouvoir alors qu’il est à l’origine d’un urbanisme « régularisateur » destiné à répondre à bien des défis (pollution, hygiène, circulation…). Plus encore, les décisions haussmanniennes n’étaient pas toujours les plus attendues, ce que montre l’un des exemples de ce livre, en grande partie composé d’extraits des Mémoires d’Haussmann : alors qu’Haussmann avait décidé de faire disparaître l’église Saint-Germain-l’Auxerrois afin de dégager l’arrière du Louvre et les colonnades, il revient sur sa décision quand le protestant qu’il est apprend que cette église a un lien historique avec le déclenchement des massacres de la Saint-Barthélemy. Saint-Germain-l’Auxerrois (cette église du viie siècle, romane à l’origine, est aujourd’hui visitée comme un haut lieu du gothique, après maintes destructions et mutilations, dont celle menée par un dénommé Baltard au xixe siècle… comme quoi !) n’a pas été conservé en raison de son génie artistique mais pour des raisons historiques.

O. M.

Philippe Vasset, La Conjuration, Paris, Fayard, 2013, 208 p., 17 €. Linda Caille, Soldats de Jésus. Les évangéliques à la conquête de la France, Paris, Fayard, 2013, 224 p., 17 €

Les lecteurs du Livre blanc (Fayard, 2007) savent que Philippe Vasset adore traîner dans les territoires en friche, zones blanches inhabitées ou espaces à l’abandon. C’est ce qui l’a conduit à observer la multiplication rapide des églises et temples évangéliques en tous genres (le plus souvent dans des espaces industriels désertés) et à choisir d’écrire ce qu’il appelle aujourd’hui un roman. Voilà l’auteur d’un « livre blanc » sollicité par un ami affairiste qui a compris que la meilleure manière de gagner sa vie est d’imaginer une agence de communication spirituelle afin d’offrir du sens. Reste à trouver des espaces inattendus, bizarres et originaux pour réunir les futurs adeptes de ce qui ne veut pourtant pas être une secte. Plutôt que de raconter la suite de cette remarquable fiction (le livre est devenu culte en quelques semaines), mieux vaut signaler un autre ouvrage, une enquête journalistique au demeurant et non pas un roman, qui porte justement sur les évangéliques, ces « soldats de Jésus en France ». Cette enquête pose les bonnes questions et remplit l’un des grands vides de la sociologie religieuse et les manques d’un pays aveugle qui ne voit que l’islam dans le rétroviseur laïc… alors même que les Roms sont en majorité évangéliques. « Les évangéliques sont-ils réellement une secte ? Sont-ils des intégristes de la Bible ? Sont-ils tous de droite et persuadés que la Genèse est le récit exact de la création du monde et de l’homme ? Sont-ils l’avenir de la foi chrétienne en France ? » Tout est dit, encore faut-il admettre avec ces deux enquêteurs que la demande de sens n’est pas une blague, un supplément d’âme pour talk show télévisé…

O. M.

Marcus Rediker, À bord du négrier. Une histoire transatlantique de la traite, Paris, Le Seuil, 2013, 496 p., 23 €

Marcus Rediker est un historien. C’est aussi un militant, comme l’était Howard Zinn, l’auteur d’Une histoire populaire des États-Unis. Ils partageaient (H. Zinn est décédé en 2010) l’ambition, qui se développe depuis près de quarante ans, de dire l’histoire autrement, « par le bas », du point de vue des victimes, des perdants, des disparus. Rediker applique cette méthode à l’histoire transatlantique, et, dans ce livre, à l’histoire de la traite. Histoire narrative qui se fonde sur la lecture et la présentation de nombreux récits d’esclaves, de marins, d’armateurs…, le livre fait le portrait de ces prisons flottantes qu’étaient les navires négriers qui ont transporté des millions d’esclaves au cours de l’âge d’or du commerce triangulaire. Car à la triangulation géographique (Amérique, Europe, Afrique) se superpose ici une triangulation hiérarchique, sociale, ethnique, qui se joue à bord des bateaux, entre ceux qui les dirigent (armateurs, commerçants…), ceux qui les manœuvrent (équipage) et le « cargo » humain qu’ils transportent (les esclaves). Rediker analyse ces relations de pouvoir et de violence, mais aussi les actes de résistance qui malgré tout se construisent dans cette atmosphère confinée et mortifère. Nous consacrions en juin 2013 notre dossier à « La mondialisation par la mer » ; la traite négrière en était l’un des principaux moteurs à l’époque. Et aujourd’hui les frêles esquifs des migrants qui s’échouent sur les côtes de Lampedusa nous rappellent que les traversées ne sont pas toujours porteuses de libération ni de découverte.

A. B.

Benjamin Fondane, La Conscience malheureuse, Lagrasse, Verdier/Non lieu, 2013, 344 p., 20, 50 €

Paru tout d’abord en 1936, cet ouvrage regroupe neuf articles consacrés à Husserl, Heidegger, Nietzsche, Bergson, Freud et Kierkegaard. Mais c’est Léon Chestov (auquel un seul article est explicitement consacré) qui règne sur tout le recueil, les confrontations se faisant avec lui. Le langage philosophique de Fondane, sans doute, peut accuser, ici ou là, son âge, l’abord de certains auteurs comme Husserl, Heidegger ou Freud souffrir de l’information qui était la sienne à l’époque, il n’en demeure pas moins qu’il aborde sans faiblir et avec une justesse de vue impressionnante un problème colossal : celui du rapport de la vérité et de la liberté, et il a un flair jamais pris en défaut pour saisir comment celui-ci se noue chez chaque penseur. S’inspirant d’un motif récurrent chez Chestov – Job contre Hegel, ce qui veut dire : celui qui choisit l’impossible comme possible, contre le philosophe à l’oiseau de Minerve –, s’appuyant à chaque fois qu’il le peut sur Nietzsche, il traque infatigablement la volonté de vérité pour lui faire avouer ce qu’elle dissimule : une autre version du ressentiment, la peur de l’infinie création (pour Dieu, tout est possible, surtout l’impossible et l’insensé), la capitulation devant le « c’est comme ça » de la mort et du savoir. Ce conflit de la vérité et de la liberté, l’opposition au logos pris dans le piège mortifère de la volonté de vérité et sa généalogie, ce que Chestov a théâtralisé comme Jérusalem contre Athènes, voilà le contenu de la « conscience malheureuse » dans un sens non hégélien, comme attente de la reconnaissance de soi.

J.-L. Th.

Philippe Ridet, L’Italie, Rome et moi, Paris, Flammarion, 2013, 256 p., 18 €

Ceux qui apprécient la plume du correspondant permanent à Rome du Monde retrouveront avec plaisir dans ce récit son ton ironique et sa légèreté. Ceux qui n’ont pas lu ses articles auront un aperçu des (nombreux) soubresauts politiques qu’a connus l’Italie ces cinq dernières années. Mais il faut bien dire que la « valeur ajoutée » de ce texte par rapport aux articles est bien mince. On aurait pu se dire qu’à ses moments perdus, le journaliste était sorti du centre de Rome, avait parlé à des gens qui n’étaient ni des politiques, ni son coiffeur ni son tailleur, ni des professeurs d’université. Il aurait pu nous montrer autre chose que l’obsession de Berlusconi. Mais voilà, comme il l’avoue lui-même, Berlusconi fait vendre, et permet de placer des articles qui, sur d’autres sujets, seraient sans doute refusés. On ne verra donc pas, dans ce livre, les militants du mouvement « no-Tav » (contre la liaison ferroviaire à grande vitesse Lyon-Turin), ni les ouvriers chinois de Prato, ni les immigrés travaillant dans les vergers du sud de l’Italie, ni les entrepreneurs prospères du Nord. En revanche, on saura tout de la lubricité sénile d’un homme politique qui réussit encore, jusque dans sa chute, à mobiliser l’attention des médias et à dominer la vie politique de son pays, qui continue de s’enfoncer dans la crise.

A. B.

En écho

PLANÈTE MARKER – La revue Positif consacre un dossier à Chris Marker (octobre 2013, no 632), alors que s’est ouverte, au centre Pompidou et à la Bibliothèque publique d’information, une grande rétrospective de ses œuvres (« Planète Marker », du 16 octobre au 22 décembre 2013), à laquelle Esprit participe. Les articles de Youri Deschamps et Mark Le Fanu reviennent sur des films rares de Marker, et Vincent Amiel, qui coordonne le dossier, analyse la temporalité si particulière du montage chez Marker, qui, loin d’être « documentaire » au sens d’une mise en parallèle linéaire de l’image et de l’histoire, possède la « capacité à ignorer les temps » et à créer des « images feuilletées ».

CRITICAT – Cette revue animée par des architectes manifeste un esprit critique rare dans la profession. Pour ce douzième numéro (Criticat, automne 2013, no 12, www.criticat.fr), on se reportera à l’analyse de l’imposture Bimby (Build in My Backyard) chez des professionnels fascinés « par une pensée opérationnelle qui prétend régler les problèmes liés à l’étalement urbain par la densification des quartiers pavillonnaires », mais aussi à la description sans concessions des monuments que les Frac (Fonds régionaux pour l’art contemporain) imaginent et construisent pour installer leurs collections : « Comme n’importe quel équipement culturel, les Frac sont désormais pensés comme des pôles d’attractivité à l’échelle mondiale et non pas d’abord somme des pôles de diffusion au sein d’un territoire régional. Les modèles sont à chercher du côté de Bilbao, Metz, Lens ou encore du centre Pompidou. De secondaire, le contenant devient central et se suffit à lui-même. L’expérience de l’architecture prend le dessus sur celle des œuvres ou en tout cas la conditionne. » Et de viser le Frac Bretagne conçu par la célèbre architecte Odile Decq.

TOUJOURS LE MUSÉE IMAGINAIRE – Dans son dernier numéro (octobre 2013, no 606, Nrf), La Nouvelle Revue française propose, non sans évoquer Malraux, un musée imaginaire où chacun y va de sa dérive patrimoniale et de ses vagabondages dans l’univers des objets. Pour André Chastel, on glissait déjà en 1964 de la cathédrale à la petite cuillère, mais la glissade continue dans ce catalogue où la Joconde s’accorde avec des prospectus publicitaires et une encyclopédie sans fin. Tel est ce musée imaginaire publié dans une revue imaginaire, une encyclopédie sans fin… ce qui ne va pas sans poser question (voir la position publiée dans ce numéro sur le patrimoine, p. 9).

SOIGNER L’ESPRIT – Archives des sciences sociales des religions (juillet-septembre 2013, no 163, Éditions de l’Ehess) propose un dossier fort riche et varié sur les « soins de l’esprit » qui s’efforce de décrire les liens « renaissants » entre « religieux et psy ». Des articles portent sur la psychiatrie anglaise ou la situation sanitaire au Québec et plus généralement sur les glissements du spirituel au psy. Voir l’introduction de Françoise Champion qui a coordonné ce dossier.

CORPS DE FEMMES – En écho à notre numéro d’octobre 2013 sur « Les controverses du féminisme », signalons deux revues qui s’attachent à défaire les stéréotypes de genre, dans des domaines très différents. Clio. Femmes, Genre, Histoire s’interroge sur les liens entre genre et médecine (« Quand la médecine fait le genre », no 37, Éditions Belin), explorant, à travers différentes époques, la manière dont le savoir médical construit la différence des sexes, et comment les découvertes scientifiques (hormones, échographie…) viennent bouleverser les idées reçues. Critique internationale (juillet-septembre 2013, no 60, Presses de Sciences Po) s’intéresse aux « Femmes combattantes », à travers plusieurs articles qui explorent l’engagement de femmes dans des conflits armés (Turquie, Pérou, Palestine, Israël).

Avis

De nombreuses conférences sont organisées dans le cadre du centenaire de la naissance de Paul Ricœur. Signalons notamment, du 18 au 20 novembre 2013, « Paul Ricœur et la philosophie contemporaine de langue anglaise » (Institut protestant de théologie), le 21 novembre, « Paul Ricœur, la traversée du siècle » (ministère de la Recherche, Carré des sciences, Paris-V) et les 22 et 23 novembre, « Paul Ricœur : de la phénoménologie à l’hermétique, et retour » (Institut protestant de théologie et Paris-Sorbonne). À noter que dans le cadre de la Journée de la philosophie, une table ronde sur le thème « Paul Ricœur, une éthique de la connaissance » aura lieu à l’Unesco le mercredi 27 novembre 2013 après-midi. Pour plus d’informations sur ces manifestations, consultez le site du Fonds Ricœur (www.fondsricœur.fr).

Signalons une nouvelle publication de textes de Paul Ricœur, Cinq études herméneutiques (Genève, Éditions Labor et Fides).

La Fondation pour les sciences sociales organise le jeudi 14 novembre 2013 la Première Journée des sciences sociales à la Bibliothèque nationale de France (quai François-Mauriac, 75013 Paris, petit auditorium) autour du thème « Immigration, sociétés, valeurs », avec entre autres des interventions de François Héran, Anne-Sophie Lamine, Daniel Sabbagh… Entrée libre et gratuite, dans la limite des places disponibles.

L’association Alethe (Association libre d’études théologiques, contact.alethe@gmail.com) organise le samedi 14 décembre 2013 une journée d’études et d’amitiés en mémoire d’Antoine Delzant, « Antoine Delzant ou le risque de croire », paroisse Saint-Éloi, 3, place Maurice-Fontenay, 75012 Paris. Y interviendront entre autres Jean Lavergnat, Olivier Mongin, Claude Plettner.

Sur notre site (www.esprit.presse.fr), retrouvez ce mois-ci un dossier autour d’Albert Camus, avec des textes issus de nos archives (Albert Béguin, Emmanuel Mounier, Benjamin Stora…) et un long article inédit de Paolo Flores d’Arcais, directeur de la revue italienne Micromega, « L’absurde et la révolte ».

Dans les mois à venir, nous reviendrons sur l’histoire globale, ou histoire connectée, qui, en décentrant le regard historique, permet de mieux penser la mondialisation aujourd’hui. Nous nous interrogerons ensuite sur l’attention : est-elle en voie de disparition ? De plus en plus d’enfants sont suivis pour des « désordres de l’attention », les nouvelles technologies fragmentent la concentration : sommes-nous voués à penser par intermittence, ou s’agit-il simplement d’une reconfiguration de l’attention ?

  • 1.

    Peter Carey, la Véritable Histoire du gang Kelly, Paris, Plon, 2003.

  • 2.

    Id., Haut Vol : histoire d’amour, Paris, Christian Bourgois, 2007.

  • 3.

    Id., Oscar et Lucinda, Paris, Plon, 1990.

  • 4.

    P. Carey, Parrot et Olivier en Amérique, Paris, Christian Bourgois, 2011.

  • 5.

    Id., Jack Maggs, Paris, Plon, 1999.

  • 6.

    Voir, entre autres, Jean-Luc Domenach, Chine : l’archipel oublié, Paris, Fayard, 1992 ; Aux origines du Grand Bond en avant : le cas d’une province chinoise, Paris, Éditions de l’Ehess, 1982.

  • 7.

    Jean-Luc Domenach, Xiaohong Xiao-Planes, « De nouvelles sources pour l’histoire politique de la “première Chine populaire” (1949-1976) », Vingtième Siècle, avril 2012, no 116, p. 121-135.