Carnet de route en Géorgie. Promesses et fardeaux de la transition


Promesses et fardeaux de la transition

Nostalgie du soviétisme, résistance à la pression russe, développement de l’économie de marché et du tourisme : la Géorgie est encore en transition, une transition qui, bien qu’elle favorise des réformes économiques et infrastructurelles, n’influe guère sur les représentations historiques.

Suite au carnet de route sur l’Arménie publié dans notre livraison de juillet 2013, l’auteur poursuit son voyage au Caucase du Sud dans la Géorgie d’après la « révolution des roses » (2003). Il livre ici ses impressions et des éléments d’analyse recueillis au long de la route et des rencontres effectuées entre mai et novembre 2012.

Le long de la vallée de la rivière Debed, la route dégringole dans le goulet qui relie au nord la Géorgie et l’Arménie. Par ses cultures en terrasses, ses vergers exigus, sa population montagnarde habillée de couleurs vives, laborieuse et dispersée, le défilé évoque une marche escarpée des Alpes vers la Méditerranée. Nous longeons deux villages écartés de la route, qui sont ceux d’agriculteurs juifs du Caucase implantés là depuis des siècles. Au loin, les sommets du Grand Caucase sont couronnés de neige. Des industries soviétiques, chaussures, minerai de fer, charbon, bordent l’axe routier dans le plus total abandon. Les friches gisent sur le côté, en attente d’une nouvelle vocation, soigneusement dépecées de leurs machines et équipements. Elles témoignent, selon les habitants proches, de la regrettée organisation planifiée soviétique, dite aussi division internationale du travail.

Plus en aval, les Arméniens ont fait du bourg de Dilijan une sorte de musée du tourisme de montagne. Les chalets de pierre et de bois aux vastes toitures et aux balcons et escaliers sculptés, dignes de l’Autriche ou de la Suisse, entourent un torrent dont on entend partout le grondement. La station de sports d’hiver et de randonnée s’orne de terrasses ombragées qui annoncent la plaine et le climat chaud.

L’axe routier accueille dans ses défilés des norias de camions, en provenance aussi bien des deux républiques caucasiennes voisines que de l’Iran et de la Turquie. Ils remontent vers le nord et vers l’ouest en direction de la mer Noire, quittant peu à peu l’Arménie sévère pour les paysages plus ouverts de la Géorgie. Avant que nous laissions l’Arménie derrière nous, un groupe de musiciens mobilisés par l’aubergiste nous lègue quelques mélodies locales à fendre le cœur, accompagnées d’autres tubes déterritorialisés, pour célébrer notre cousinage européen en guise d’adieu.

À partir du poste frontière de Rustavi, pimpant et sans encombre, la plaine géorgienne de Kakhétie s’ouvre largement. On retrouve le grenier à fruits et à céréales du Caucase, que la décollectivisation et la fin des coopératives de production ont rendu nettement moins productif. Une impression d’aisance règne néanmoins. Plus rapprochés les uns des autres qu’en Arménie, les villages semblent plus prospères grâce à l’équipement en eau et en électricité, ainsi qu’en machines agricoles. La production agricole reste dominante dans le Pnb géorgien, mais en forte chute depuis les années 1990.

Nous voici arrivés en Géorgie, une sœur cadette méridionale de la Russie. Elle traversa à ses côtés le xixe siècle des tsars, puis les avatars de la révolution communiste, de Lénine à Staline et Beria, les Géorgiens terribles. Vinrent ensuite les heures du dégel et de la villégiature nomenklaturiste de Tbilissi et de la mer Noire. Vingt ans après la fin de l’Urss, en 2008, le pays s’échoua de manière inattendue sur un double conflit entre Moscou et Tbilissi. Gouvernée par des personnages plus grands que nature depuis David le bâtisseur (au xie siècle), la Géorgie l’est actuellement par le président Mikhail Saakachvili, réformateur du pays, président élu en 2004, nationaliste et modernisateur, que son impulsivité conduisit à défier le Kremlin et à entrer en conflit armé sur deux fronts : l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

C’était assurément trop pour un petit pays, face à son tuteur impérial depuis le xviiie siècle. En autocrate avisé, Aliev d’Azerbaïdjan, le potentat voisin, assis sur son gaz et son pétrole, avertit en vain son collègue Saakachvili de ne pas jouer ce coup de poker, nous explique l’opposant Mamaradze à Tbilissi. En mai 2008, les troupes russes se trouvaient en base d’attaque, à cinquante kilomètres de Tbilissi, lorsque le président Sarkozy, sautant dans la brèche, obtint un cessez-le-feu, respecté depuis lors entre Moscou et Tbilissi. Le conflit cependant, loin d’être résolu, reste au centre de la politique géorgienne.

Saakachvili, dont le mandat arrive à son terme en octobre 2013, a ainsi perdu une partie de son pays, non sans l’avoir positionné en quelques années comme un miracle économique et un allié providentiel aux yeux de l’Occident. En octobre 2012, son parti a perdu les élections législatives, ouvrant jusqu’aux présidentielles d’octobre 2013 une période de cohabitation conflictuelle entre deux leaders également autoritaires et mutuellement exclusifs. Le concurrent politique de Saakachvili, Bidzina Ivanishvili, est devenu Premier ministre et dispose de l’essentiel du pouvoir exécutif jusqu’aux élections d’octobre 2013.

Tbilissi, la cosmopolite

À l’entrée ouest de Tbilissi, une statue massive du roi David le Bâtisseur offre aux Géorgiens et aux visiteurs une image contradictoire, puisque d’une main il tient le glaive exterminateur d’un nationalisme pur et dur, alors que l’autre main est ouverte en signe d’hospitalité, voire de charité chrétienne. Le séjour en Géorgie offre une élaboration constante de cette dialectique. Tbilissi en particulier. La ville, construite autour de la vive rivière Koura, encaissée entre des rives étroites, est cosmopolite comme Istanbul. Ses rues peuplées de passants et de langues en arc-en-ciel sont aussi fortement imprégnées d’Occident que d’Asie. Sur ses collines historiques et ses rives aux monuments prestigieux et aux cafés accueillants, un quartier œcuménique réunit églises, synagogues et mosquées, bâties côte à côte autour de monuments aux héros nationaux. Tbilissi fait penser à une capitale impériale tenant un rang prestigieux mais incertain au milieu des empires d’Asie antérieure plus puissants. Le pays, parcouru par de nombreux convois militaires dès les faubourgs de Tbilissi, vit sur le volcan de deux guerres mal éteintes.

Autre contraste, plus subtil, qu’un politicien nous explique : il oppose l’urbanité, la culture de tolérance religieuse et morale, à la brutalité du pouvoir et d’une surveillance policière héritée. Jusqu’à ce jour, en dépit de rapports encourageants des organisations internationales sur le réformisme du président Saakachvili, figurent au tableau : clientélisme, criminalité organisée, corruption en haut lieu et infiltration policière des quartiers, à la cubaine. Contradiction enfin, entre la rente pétrolière et immobilière de fraîche acquisition, tournée vers la mondialisation libérale des échanges, et les liens demeurés étroits avec la Russie. Celle-ci agrippe le pays par les gages territoriaux ossète et abkhaze récemment saisis et continue à le tenir en bride courte notamment par ses investissements. La compagnie qui fournit l’électricité, Gazprom, est russe. La Russie joue sur le long terme, confiante dans son emprise sur Tbilissi. L’Occident européen et américain travaille une conjoncture plus instable, à risques peu contrôlés.

Un opposant, député minoritaire et ancien haut fonctionnaire, témoigne sur les mœurs politiques postsoviétiques dans l’atmosphère faussement aseptisée d’un hôtel moderne : il n’y a jamais à la barre de la Géorgie que de grands hommes qui se renversent l’un après l’autre en créant des révolutions qui font long feu. Les à-coups successifs laissent des fossés de loyauté dans la population. De telles conditions sont néfastes à l’adoption d’une culture démocratique.

La richesse de Tbilissi est frappante par rapport à celle d’Erevan. Il ne s’agit pas de boom pétrolier comme à Bakou, ni de solide croissance économique comme à Istanbul, mais d’un dynamisme immobilier aux financements spéculatifs. Sur les collines de la vieille ville, des palais délabrés des xviiie et xixe siècles trouvent preneur parmi des riches Turcs et Occidentaux qui s’installent dans la fraîcheur des collines verdoyantes. En ville, le trafic est dense à toute heure et les immeubles sortent de terre, tandis que des architectes de réputation mondiale édifient ponts, téléphériques et buildings en verre à la mesure de leur réputation. Dans le Caucase du Sud, le téléphérique est un objet de fantasme et de modernité, surtout lorsqu’il ne sert qu’au survol des paysages et des sites, sans autre fonction visible que de produire l’admiration des passagers.

Transition ou conversion

Vingt ans après, dans son travail de réforme qui s’attache principalement à l’économie et aux infrastructures, la transition n’agit qu’à doses homéopathiques sur les repères historiques et les valeurs qui y sont attachées dans l’opinion. Un cinéaste suisse, Christian Zeender, spécialiste du cinéma géorgien et enseignant, installé à Tbilissi dans la pittoresque vieille ville, le confirme à travers sa perception de la filmographie récente du quotidien. Revanchisme, dureté du réalisme et du jeu politique, mais acceptation générale de l’aléa de l’élection démocratique.

La conversion à la démocratie est en chantier, mais celle de l’économie au marché compte tout autant. C’est ce que déclarent les patrons de Tbc Bank. La première banque commerciale de Géorgie, construite par les deux hommes dès 1991, est aujourd’hui la principale banque d’affaires.

En 1991, Mamuka Khazaradze, l’actuel Pdg, se trouvait à Moscou à la fin de ses études, en quête d’un avenir professionnel. Il rencontre un homme d’affaires hollandais qui lui cède pour un bon prix un wagon de bière américaine qu’il ne parvenait pas à vendre sur place. Le futur banquier l’achète, le transporte à Tbilissi et réussit à vendre convenablement la bière made in Usa, emblématique d’une certaine modernité. Mamuka (c’est ainsi que l’appellent ses collaborateurs et au-delà) acquiert un coffre-fort – meuble alors inconnu en Géorgie – et y place les 30 000 dollars qu’il retire de la vente. Dès lors, quelques amis lui confient leurs économies et il développe une activité artisanale de dépôt d’argent. Vingt ans plus tard, la banque commerciale, animée essentiellement par Mamuka et Badri Japaridze, son principal associé et beau-frère, est au cœur du développement économique du pays. Elle investit dans le commerce de détail, l’immobilier qui fleurit à Tbilissi et ailleurs, l’industrie et l’agriculture moderne (vignobles), la santé, l’éducation supérieure, la culture par de multiples mécénats. Le modèle d’affaires est profondément occidental.

Il s’agissait d’abord, souligne Badri Japaridze, d’inventer littéralement le tissu économique urbain, en tournant le dos au système communiste qui s’écroulait de jour en jour. À cet effet, un réseau de confiance était indispensable à l’activité de crédit. Les deux associés appartiennent aux classes dirigeantes présoviétiques. Originaires de Mingrélie, leurs parents leur ont légué de l’instruction et du patriotisme géorgien. Badri et Mamuka mesurent près de deux mètres, ils sont connus et reconnus partout dans le pays. Montés dans le train de la transition avec une longueur d’avance, ils ont contribué spontanément aux premières années d’indépendance et à la « révolution des roses ». Les deux associés affirment que l’obstacle principal reste celui des mentalités, longtemps étrangères au marché. Une inlassable pédagogie est déployée auprès de l’administration pour qu’elle s’abstienne de cambrioler l’activité bancaire. Le coffre-fort reste un symbole de la confiance, puisque, rappelle Mamuka, dans le système soviétique, tout argent gagné était considéré comme volé.

Un transfert de savoir à cœur ouvert

À Tbilissi, Tbc Bank contribue aussi à la mise sur pied d’une unité de chirurgie cardiaque que Vladimir Velebit me fait visiter, lors de mon deuxième séjour en novembre 2012. Vladimir Velebit est un chirurgien cardiaque renommé, suisse d’origine, ex-yougoslave. Depuis une dizaine d’années, il consacre plusieurs semaines par an à l’aide au développement médical dans certains pays d’Europe centrale et orientale. Il s’y consacre au titre d’une fondation de droit suisse créée en mémoire d’un ami qui tomba sous les balles d’un sniper, alors qu’il entrait dans Sarajevo assiégée, à la tête d’un convoi du Comité international de la Croix Rouge (Cicr).

Le troisième étage de chirurgie cardiaque de l’hôpital grouille de monde pendant les quatre jours de notre visite. La nouvelle de la venue du thaumaturge s’est répandue et des malades se pressent dans les couloirs pour recevoir, qui un avis, qui une promesse d’intervention, le tout traversé par l’attente anxieuse des familles. L’emploi du temps est chargé. Vladimir assiste en effet son élève, le Dr Zulkhan Lominadze, le partenaire local, pour les consultations et deux à trois opérations par jour. À part Zulkhan, deux autres chirurgiens ont été formés par Vladimir, plus une série d’anesthésistes, d’infirmières et d’administrateurs qui l’assistent depuis des années en salle d’opération ou en appui. La structure est privée, mais les malades réussissent, grâce à l’administration de l’unité, à récupérer une partie de leurs frais auprès d’une sécurité sociale encore fragile, qui a pris la succession des soins de l’Urss.

Les prestations du chirurgien suisse sont gratuites, l’hôpital met à disposition patients et équipes techniques. Un hôpital tout entier, en voie de reconstruction postsoviétique dans le même quartier, bénéficie aussi de son conseil.

La santé publique de haut niveau touche au cœur d’une population et d’une société. À petite échelle, une transition s’y dessine pour l’ensemble des partenaires : malades, architectes, médecins, banquiers et même la bureaucratie d’État. En regard des déficits financier, bureaucratique et politique qui hypothèquent la plupart des systèmes de santé en Europe, on a ici l’impression d’un îlot de plénitude.

De la montagne aux mers chaudes

En route vers la côte, on nous déconseille avec une insistance polie mais inflexible de passer au sud par la montagne du Javakh et d’Adjarie, une des plus belles routes du Caucase, bordée d’églises et de monastères orthodoxes. La route, assure-t-on, est noyée par des inondations subites. Nous apprenons que la montagne est en fait le théâtre d’incidents répétés et violents. Au Javakh, les Arméniens de Géorgie, installés depuis le génocide dans la région, réclament une meilleure intégration dans la nation. Dans le Caucase, on est constamment plus près d’un cratère volcanique que d’un col hospitalier et d’une minorité révoltée que d’une nation apaisée. Élisée Reclus, qui ne manquait pas de références à cet égard, s’étonnait déjà, dans sa Géographie universelle, de la diversité des peuples de l’actuelle Géorgie et de leurs mœurs querelleuses entre plaine et montagne, islam et christianisme, féodaux et paysans.

Au départ de Tbilissi, la semi-autoroute en direction de la mer Noire est chargée de camions transportant des produits agricoles. Les marchandises gagnent les ports par le corridor désormais surplombé par les Russes entre les frontières des provinces perdues, abkhaze et ossète du Sud. La large vallée reste riche de vergers et de potagers individuels qui firent la richesse agricole de la Géorgie sous l’Empire russe. Les fruits et les légumes fournissaient traditionnellement l’ensemble de la fédération dans ses consommations de luxe. L’embargo russe sur la Géorgie les interdit, jusqu’à la décision de le lever en décembre 2012.

Plus à l’ouest, à Gori, le musée de Staline est une sorte de passage obligé, à la fois touristique et historique. Le prodige géorgien, qui tint avec peu d’autres le sort du monde et l’immense empire sous sa férule impitoyable, a son musée au milieu de la ville. Le palais demeure, avec ses étages et ses volées d’escaliers monumentaux, l’édifice le plus en vue. Il montre des témoignages manuscrits et des photographies de l’autocrate aux yeux fauves.

Le musée évite l’hagiographie, tout en soulignant la monumentalité du personnage. Dès les premières réunions des comploteurs bolcheviques, on perçoit sur les photos le magnétisme et la violence qui émanent de lui. Il est bien sûr difficile de faire la part de la projection terrifiée du spectateur d’aujourd’hui et celle d’un musée vieillot mais efficace dans sa présentation presque détachée.

Nous demandons à la guide locale, qui nous a laissés à notre babillage touristique sur le tyran, quelle est la réputation de Staline et de son musée dans la ville de Gori. Elle répond avec une trace d’ironie que l’un et l’autre sont ici éminemment populaires et considérés comme le patrimoine de la ville.

Dernière étape du voyage, la Géorgie côtière et hospitalière, qui offre une version suave d’un pays en proie aux déchirements politiques. Il est difficile, lorsqu’on aborde le littoral de Batoumi, orné de jardins botaniques, de caravansérails à l’ancienne et d’infrastructures hôtelières en construction, de s’imaginer un pays en guerre contre lui-même. Deux modernisations sont aux prises : celle, plus ancienne, du luxe soviétique et des villas des ci-devant dignitaires. Celle, plus récente, d’investissements en cours qui aménagent des fronts de mer bordés de parcs publics soignés et d’immeubles de luxe. Le prix du terrain est plus élevé que partout ailleurs sur la mer Noire et, comme à Tbilissi, les investissements s’accumulent sans souci apparent d’un avenir incertain. La ville mélange ainsi de manière réussie une modernité soviétique de palais orientaux, destinés à la méritocratie du régime, et les ajouts occidentaux de style turco-américain.

À quelques kilomètres de Batoumi, au pied du Grand Caucase, le palais des Dadiani confirme à distance temporelle cette impression d’hybridité culturelle. Les princes géorgiens de Mingrélie descendus des montagnes régnèrent dès le xiiie siècle sur la plus grande partie de la Géorgie. Au xviiie siècle, ils construisirent leur palais, un petit Schönbrunn d’Europe centrale rustique, au milieu d’une plaine céréalière de production continentale. Ils devinrent de grands féodaux sous la suzeraineté des tsars, particulièrement proches de ces derniers, et participèrent ainsi, eux qui venaient des confins caucasiens, à la gouvernance et à la prospérité de Saint-Pétersbourg et de la Russie d’Europe. Généraux du tsar, agronomes et architectes, ils épousèrent alors des princesses italiennes et françaises. À la Révolution de 1917, les Dadiani Murat migrèrent vers l’ouest avec armes et bagages.

Nous remontons enfin de la mer Noire vers Tbilissi par la ville de Kutaïssi, dans la plaine de l’ancienne Colchide. Des stations thermales comme celle de Tskaltubo sont en restauration. Les immenses parcs du peuple aux essences tropicales s’agrémentent de piscines de dimensions olympiques, ouvertes de manière économe, faute de fuel pour les chauffer. Les séjours de liberté encadrée s’y prêtaient naguère aux libations des cadres du parti et des officiers supérieurs en goguette, en même temps qu’à l’idéologie hygiéniste et à l’auto-surveillance qui marquèrent les années du socialisme réel. Les chambres de hauts plafonds, les lits gigantesques, le murmure des eaux bienfaisantes au dedans comme au dehors du palais sont restés inchangés. Ils dégagent la nostalgie d’une époque révolue, suavement totalitaire, que respirent ces séjours hors saison.

En parcourant la Colchide, déjà célébrée par les Grecs pour son abondance, le visiteur est encore saisi d’impressions divergentes. La première tient à la richesse du paysage, avec ses plaines céréalières, ses vignes, ses haies d’eucalyptus et, sur les contreforts, des forêts aussi riches d’essences que celles d’Arménie. Elles montent en pente douce, puis escarpée, vers les monts du Grand Caucase, jusqu’aux steppes vertigineuses à l’horizon desquelles le soleil se lève et inonde le paysage de sa lumière d’Orient, la plupart de l’année. Des rivières abondantes irriguent cette terre fertile.

Ces images attestent de l’Antiquité commune et d’une proximité naturelle avec l’Europe et ses paysages intensément « anthropoïsés », comme dit Augustin Berque1, par le travail immémorial du paysan et du village. Mais le revers de la médaille est fourni par les témoignages et les statistiques d’une agriculture qui ne s’est pas remise de la collectivisation et qui ne trouve ni apports techniques, ni productivité, ni transports, ni marchés convenables pour devenir compétitive. Les statistiques montrent que la part de l’agriculture ne cesse de baisser dans le Pnb.

Géorgie et Arménie2 ont sauté d’une modernisation dans l’autre, de la soviétique, qui les a propulsées vers la nation et vers l’industrialisation planifiée, à la mondialisée, qui n’est pas moins exigeante. L’agriculture et d’autres ressources économiques sont restées au milieu du gué. Sur fond de crise politique et internationale, le problème, dans le langage de la Banque mondiale, est celui du développement humain. Les bonnes volontés et les investissements dans la formation ne manquent pas, mais l’urgence économique se heurte au temps long des mentalités.

  • *.

    Journaliste à Genève. Voir « Carnet de route en Arménie. Lieux et fardeaux de la mémoire », Esprit, juillet 2013.

  • 1.

    Augustin Berque (sous la dir. de), Cinq propositions pour une théorie du paysage, Seyssel, Champ Vallon, 1994.

  • 2.

    Voir « Carnet de route en Arménie… », art. cité.