Excès de langage, déficit de discours


Dérapages, plaisanteries douteuses, injures, rumeurs : le règne des « petites phrases » se referme comme un piège sur un monde politico-journalistique qui fonctionne de plus en plus en miroir.

En apparence, la surenchère du verbe vise à manifester des indépendances : côté politique (Georges Frêche, Brice Hortefeux…), on tente de réaffirmer l’autonomie d’une parole légitime qui n’entend pas se laisser brider par la « pensée conforme imposée dans les médias » ; côté médias (Stéphane Guillon, Éric Zemmour…), on prétend montrer qu’on ne se laisse pas intimider par une pression politique susceptible de limiter la liberté d’expression… En réalité, il en résulte une dépendance mutuelle, un fonctionnement mimétique, où le chroniqueur médiatique feint de se croire dénué de pouvoir et où le responsable politique adopte la pause de la victime qu’il suppose être la seule audible dans les médias. Plus le pouvoir politique prétend intervenir directement (par des nominations mais aussi des mécanismes de soutien public) dans un système médiatique économiquement exsangue, plus les médias cherchent de leur côté à manier les symboles de leur indépendance en misant sur l’« impertinence » du ton.

Plus profondément, on espère des deux côtés requalifier une parole qui se voit comme destituée, démonétisée par les nouveaux médias participatifs du côté des journalistes, affaiblie dans sa prétention à maîtriser le réel du côté des politiques. Mais les uns et les autres perdent la substance de leur parole : en croyant devoir parler plus haut et plus fort, ils perdent leur crédibilité. On affirme s’autoriser à « tout » dire, alors que ce « tout » ne renvoie qu’à une liste incroyablement limitée et répétitive des mêmes obsessions sans arrêt ressassées sur la délinquance, les minorités et les jeunes comme si rien n’était plus urgent, après de multiples formes d’instrumentalisations politiques, que de « briser des tabous » en répétant des formules toutes faites.

Cette surenchère est d’autant plus exacerbée qu’aucune instance ne peut en contenir les dérives : le journalisme entérine la fin de la hiérarchie entre l’analyse distanciée et les chroniques des amuseurs patentés ; l’autorité de contrôle des médias a perdu son statut en acceptant d’être dessaisie du pouvoir de nomination dans le service audiovisuel public. Le verbe présidentiel lui-même est atteint par la tentation de la provocation gratuite, du dérapage et de la confusion de l’intime, du privé et du public. La science, de son côté, manifeste la faiblesse de son autorité quand elle en appelle par pétition au politique pour rappeler un bateleur issu de ses rangs, Claude Allègre, aux règles minimales de la déontologie du débat savant. Dans ce contexte, la régulation éclairée du « tribunal de l’opinion » ne veut plus rien dire puisqu’il n’est plus convoqué pour arbitrer un échange d’arguments mais d’obscurs pugilats qui virent aux querelles de personnes.

Ce concours d’irresponsabilité, ce déluge de facilités verbales traduisent une inquiétante méconnaissance du statut de la parole publique dans la vie démocratique elle-même. Celle-ci ne peut considérer la langue comme le simple véhicule d’une expression par principe sans limite : la langue en démocratie est en effet bien plus que cela, c’est en elle que réside la possibilité même d’un régime qui croit à l’expression du peuple et à sa représentation. Négliger la langue, relâcher le discours, c’est affaiblir une des conditions de la vie politique. La presse et la politique ne peuvent croire s’adresser simplement à une audience (calculée par un « audimat »). Leur discours contribue à donner forme à cet espace « public » dont il est question dans la démocratie. À ce titre, ils sont aussi responsables de sa désagrégation quand l’approximation et l’intimidation l’emportent.

Cela ne veut pas dire qu’il faudrait s’en tenir à un registre de discours visant l’unanimité ou raboté par tous les bouts au nom de la concorde. Au contraire, la parole politique est un art du désaccord, une discorde qui suit des règles, un conflit qui aide à vivre ensemble. Toute rhétorique n’est pas mauvaise dans une démocratie qui se fonde sur le partage des opinions et le devoir de persuasion. À ce titre, la principale frontière ne passe pas entre le convenable et le défendu, mais entre le jeu des arguments et le règne de l’invective. À bien des égards, la démocratie se nourrit de la redéfinition des mots : qui peut prétendre arrêter une définition ultime de la justice, de la liberté ou de la tolérance ? Mais si la démocratie n’a pas besoin d’un vocabulaire rigide, elle suppose une grammaire qui permette de fixer les désaccords, de la rendre compréhensible, de la mettre en scène. Mais tout cela suppose un minimum d’estime mutuelle…