L’événement
Éditorial
Le mouvement lycéen et les mobilisations massives qui ont suivi dans tout le pays marquent un évènement qui a fait irruption et rupture dans l’ordinaire du quotidien. L’évènement – raconté, interprété et diffusé – nous permet de penser les singularités et l’évolution d’un mouvement social inédit par ses formes et sa répression.
Parti d’établissements de Créteil et de Saint-Denis après avoir touché ceux de Mayotte et de Guyane, ce qu’on appelait encore le « mouvement des lycéens » à la fin de l’été ne l’était déjà plus au début de l’automne. En quelques jours, au début du mois d’octobre, il a pris l’aspect d’une contestation élargie et protéiforme, susceptible de rallier d’autres revendications urgentes (le pouvoir d’achat en premier lieu) et de peser sur le cours de l’année politique. On croyait le mouvement social endormi, ou relégué à l’après-présidentielle du printemps prochain : l’énergie lycéenne l’a remis au goût du jour.
Quelque chose fait ici événement car nous avons collectivement – et quoi qu’on en pense sur le fond – le sentiment que quelque chose se passe, s’est passé, ou va se passer. Les médias du monde entier ne s’y sont pas trompés, en suivant de près la situation française. Le temps ordinaire est rompu par une impression de « jamais-vu » qui n’empêche pas, à certains égards, l’émergence d’un sentiment de « déjà-vu ». Quand cette rencontre se produit, il s’agit de penser à la fois ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui continue d’arriver1.
Il y a d’abord le nombre : masse des manifestants, des blocages, des rassemblements ; masse des arrestations, des gardes à vue, des blessés. Puis, la forme. Sans revendication précise (hormis étudier dans de bonnes conditions), ni organisation préalable (si ce n’est l’amitié des salles de classe et des comptes Snapchat), ni leaders (outre des anonymes devenus des personnages popularisés par les réseaux sociaux), la spontanéité des manifestations a suscité autant de joie chez les manifestants que de surprise et d’inquiétude chez les autorités et dans le reste de la société.
La grammaire de cette contestation n’est pas sans rappeler celle des Gilets jaunes ; une filiation revendiquée par les pancartes « Gilets jeunes », les cahiers de doléances et le rendez-vous pris le samedi 17 octobre. Comme si le souvenir de 2018-2019 planait sur 2026-2027, comme si ces mobilisations informes, plus virales que structurées, avaient essaimé jusqu’à une génération qui était à l’école primaire au début du premier quinquennat Macron. Les deux mouvements ont en commun de déborder les formes traditionnelles du dialogue politique et de refuser la représentation institutionnelle, mais aussi de partir d’une contestation précise (le prix du carburant et la fiscalité pour les premiers, le nombre d’enseignants et l’état général des lycées pour les seconds) pour formuler un sentiment de ne pas être entendu et une volonté d’agir : c’est-à-dire une demande de citoyenneté (ou d’égalité démocratique ou d’autonomie démocratique).
Mais autre chose « déborde » et fait événement encore : la nature de la réponse de l’État, répressive en premier lieu, ainsi que la forme prise par le maintien de l’ordre, marquée par les mots choisis par le ministre de l’Intérieur2, à peine quelques semaines après le vote d’une loi, poussée par l’extrême droite, donnant un droit de « présomption de légitime défense » aux policiers. Cet événement-là consiste en un large franchissement des seuils de la violence physique à l’encontre des personnes mineures, signalé par la vingtaine d’enquêtes ouvertes en une semaine par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) comme par la décision, prise tardivement par le gouvernement, de retirer un type de grenade assourdissante des équipements policiers en cas de manifestation lycéenne. À force de banaliser le recours à des formes de répression particulièrement dangereuses, on en oublierait presque que la majorité des manifestants sont des enfants avant que d’être des élèves.
L’événement a lieu sur un terrain plus sensible. Il se voit sur les pancartes, les graffitis. Il s’entend dans les slogans, les chants, les cris. Les manifestants dépassent la question proprement lycéenne pour la relier à des thématiques qui travaillent en profondeur le terrain social et que leurs aînés ont coutume de séparer. En se révoltant contre leurs conditions scolaires, les lycéennes se sont aussi révoltées contre les violences sexuelles et sexistes (ce que dit le slogan « Gazez les violeurs, pas les mineurs ») et demandent d’être écoutées. Il n’est pas anodin que la contestation soit partie des périphéries vers les centres et que les cortèges aient compté un grand nombre d’élèves des quartiers populaires ; en pointant les inégalités sociales et territoriales qui pèsent sur leur scolarité et leur avenir, ils rappellent que la liberté d’étudier ne va pas sans l’idéal d’égalité. De la même manière qu’ils reprennent le canon scolaire de La Boétie à Hugo et Rimbaud, ils ne craignent pas de se réapproprier, non sans humour, les symboles de la Nation et de la République (la Marseillaise, le drapeau et la devise, particulièrement présents dans les rassemblements), prouvant, s’il était besoin, qu’ils en sont plus que jamais les citoyens.
Enfin, l’événement tient à la nature et à la circulation des témoignages qui en attestent le passage : pas d’événement sans sa mise en récit, par conséquent sans sa construction et sa reconstruction simultanées3. Pour Ricœur, « ni pure force de rupture, ni banalité quotidienne », l’événement « serait plutôt le fondement d’une identité narrative4 ». Du dessin de presse à la photographie, la manifestation a toujours été représentée ; mais il n’est désormais aucun rassemblement, ni aucune charge de police qui ne soit enregistrée, diffusée à grande échelle et commentée presque simultanément. Les manifestants se font témoins de l’événement qu’ils créent eux-mêmes et de leur propre vie. Première génération de l’intensification des réseaux sociaux, née du boom démographique des années 2010, les lycéennes et lycéens d’aujourd’hui sont les enfants de la Covid-19 comme de MeToo, de l’accélération du réchauffement climatique et de la brutalisation du contexte international. En dix ans, ils n’ont connu qu’un seul président de la République, dont le départ semble sonner leur passage à l’âge adulte. Cette jeunesse-là fait irruption, en demandant autre chose que l’expérience du présent ou l’enseignement du passé. Écoutons donc leur demande d’avenir.
Esprit
- 1. Voir Paul Ricœur, Le Conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, 1969 ; Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1969 ; Alain Badiou, L’Être et l’événement, Paris, Seuil, 1988 ; Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Éditions de Minuit, 1991, p. 147-148. Voir aussi Jean-Jacques Lecercle, « Il y a événement et événement », Polysèmes, no 7, 2005, p. 249-264.
- 2. Le vendredi 2 octobre, sur TF1, Laurent Nuñez déclare n’avoir donné « aucune consigne de retenue » aux forces de police.
- 3. P. Ricœur, « Le retour de l’Événement », dans Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, vol. 104, no 1, 1992, p. 29-35.
- 4. P. Ricœur, « Événement et sens », dans L’Événement en perspective, éd. Jean-Luc Petit, Paris, Éditions de l’EHESS, 1991.