International : la césure de 2005
Confrontés à un terrorisme persistant en Irak, discrédités par l’usage de la torture, humiliés par leur impuissance lors de la saison des ouragans en Louisiane, les États-Unis ont dû faire profil bas au cours de l’année 2005 et mettre en sourdine leur messianisme néoconservateur. Certes, les États-Unis restent la première puissance mondiale mais leur capacité à gérer seuls les affaires internationales est de facto mise en doute. Malgré leur méfiance persistante envers les institutions internationales, comme le montre leur refus des négociations multilatérales sur le changement climatique, le scénario d’un monde unipolaire à leur main n’est pas prêt de se réaliser.
En s’opposant à la décision américaine d’envahir l’Irak, la diplomatie française n’avait pas seulement entendu défendre son rang au Conseil de sécurité des Nations unies. Le plaidoyer français contre l’unilatéralisme américain s’était prolongé dans la vision d’un nouveau système d’équilibre international, sous le nom de monde multipolaire. Il s’agissait de proposer, après la fin de la guerre froide, une autre organisation du système international, dans laquelle des sous-ensembles régionaux, en premier l’Europe, s’équilibreraient mutuellement. Dans cette perspective, l’opposition aux États-Unis devait être l’acte fondateur d’une diplomatie européenne autonome.
Mais l’actuelle paralysie européenne et son manque de leadership enterrent cette perspective. D’autre part, l’assouplissement diplomatique américain a ouvert des occasions de convergences euro-américaines au cours de l’année 2005. La pression mieux coordonnée sur l’Iran et son programme nucléaire, la résolution de l’Onu sur le Liban et le maintien des exigences vis-à-vis de la Syrie, les concessions américaines sur la Cour pénale internationale, les efforts d’explication de Mme Rice vis-à-vis des Européens, ont été les terrains pratiques du rapprochement de 2005 après la fâcherie de 2003.
Mais ces rapprochements ont été le fait de deux ensembles affaiblis : l’Europe par ses divisions et sa panne institutionnelle après l’échec du projet de traité constitutionnel, le pouvoir exécutif américain par son imprudence rhétorique et son impuissance pratique quand il s’agit d’aider sa propre population. En outre, écrit Pierre Hassner1, ces rapprochements
reposent le plus souvent soit sur un sentiment commun d’impuissance, soit sur un pari portant sur des évolutions sur lesquelles ni les États-Unis ni les États européens n’ont guère de contrôle. […] Après les césures de 1989 (chute du mur de Berlin) et de 2001 (attentats contre les deux tours) l’année 2005 a vu converger un certain nombre de phénomènes ou de tendances distincts mais liés, qui, ensemble, produisent la conscience diffuse d’un nouveau changement inévitable dans l’ordre international, peut-être plus important encore que les deux précédents.
Loin de signifier un retour des grandes puissances et d’un consensus mondial renouvelé, les évolutions récentes traduisent une montée de nouvelles questions : l’émergence en force de l’Asie comme acteur international prépondérant, avec l’Inde et la Chine, dont le décollage économique signifie aussi un poids stratégique plus fort ; la multiplication de désastres écologiques, désormais appréhendés aussi comme des problèmes sociaux et humains à la Nouvelle-Orléans comme en Indonésie.
Les catégories classiques de l’organisation internationale, confrontées au surarmement, au terrorisme, à la corruption, aux épidémies, doivent aussi désormais compter avec les acteurs non étatiques, le temps réel de l’échange mondial, et des menaces comme le risque climatique, les tensions énergétiques ou l’extension urbaine incontrôlée… Bref, si le monde doit être multipolaire, les pôles de référence ne seront plus ceux de la géopolitique classique. Comme le résume Pierre Hassner, « après la bipolarité russo-américaine, on attendait l’Europe et le Japon mais on voit apparaître la Chine et l’Inde ».
le 16 décembre 2005
- 1.
Pierre Hassner, « Europe-États-Unis : péripéties et tendances de fond », article à paraître dans Politique internationale.