Introduction


Keynes ou pas Keynes, État ou pas État ? Va-t-on faire machine arrière sur le plan politique ? Avant de revenir sur ces questions dans notre prochain numéro, rappelons que la mondialisation, indissociable de révolutions technologiques radicales, est un phénomène historique (il correspond au décentrement de l’Europe, des États-Unis et du monde occidental) et qu’il ne saurait se résumer à la seule dynamique économique liée à l’ouverture des marchés. On n’est pas près de sortir de la mondialisation, l’interdépendance est plus forte que jamais comme les banques nous le rappellent quotidiennement.

Sur le plan économique, Daniel Cohen1 rappelle à raison que le nouveau régime de croissance qui a succédé à celui du monde industriel visait certes Keynes (sur le plan du rôle de l’État) mais aussi le fordisme (sur le plan de l’organisation du travail) et l’État-providence (sur le plan des mécanismes de redistribution). Même si l’État regagne des points par rapport au marché et redevient le régulateur attendu, on ne modifiera pas le changement des règles du jeu au sein d’une entreprise en voie d’éclatement, ni la mise à mal de l’État-providence à la française dont l’État est en partie le moteur. Le social de compétition (J. Donzelot) et le néolibéralisme à l’œuvre dans les réformes de l’État en cours (Rgpp, recours aux agences, appels d’offres pour les associations…) sont en voie de consolidation et ce n’est pas l’État républicain qui sortira vainqueur du combat présumé entre l’État et le marché.

Keynes serait-il le vainqueur de ce round ? On ne reviendra cependant pas au fordisme et à l’État-providence dont le démantèlement progressif remonte à la première crise du pétrole au milieu des années 1970 ! Plus encore, les politiques publiques sont mises en œuvre par des hommes politiques qui ont eux-mêmes pris des décisions généralement favorables aux évolutions bancaires des dernières décennies.

Tout d’abord, l’État n’a jamais disparu, il a modifié ses périmètres d’action et mis en avant des politiques de sécurité dans un monde insécurisant. Par ailleurs, comme l’a rappelé Michel Camdessus, l’ancien responsable du Fmi aujourd’hui nommé à la tête de la société de refinancement des banques françaises, les États n’ont guère soutenu les propositions émanant alors du Fmi en faveur d’une gouvernance mondiale de la finance après la crise mexicaine des années 1994-1995 et asiatique de 19972. Enfin, l’État est aussi mis devant ses responsabilités sur la question de la dette, comme le rappelle opportunément Pierre-Antoine Delhommais :

On serait tout prêt à croire à une revanche des États sur les marchés si les États n’étaient pas les principaux acteurs des marchés financiers. Leur stock d’emprunt (28 927 milliards de dollars) représente la moitié du montant global de tout le marché obligataire mondial. C’est en levant chaque mois des fonds auprès d’investisseurs professionnels – parmi lesquels les fameux hedge funds – que la France, par exemple, finance ses déficits. En d’autres termes, ce sont les affreux spéculateurs qui paient pour partie le salaire de nos infirmières et de nos professeurs. Même s’ils se chamaillent, l’État et les marchés financiers ne sont pas prêts à divorcer, ils ont trop besoin l’un de l’autre3.

Dans le climat actuel qui vise les mauvais banquiers, il n’est pas inutile de rappeler que la classe politique n’a guère été à la hauteur… et qu’on attend beaucoup d’elle pour la suite !

Le 22 octobre 2008

  • 1.

    Daniel Cohen, « Crise : le procès d’une perversion du capitalisme », entretien dans Le Monde 2, du 18 octobre 2008.

  • 2.

    Michel Camdessus, « Les gouvernements sont les premiers responsables de la crise actuelle », Les Échos, 14 octobre 2008.

  • 3.

    Pierre-Antoine Delhommais, « Un épais brouillard idéologique », Le Monde, 19-20 octobre 2008.