Introduction


Plus qu’un rendez-vous électoral, même s’il est central dans nos institutions, le choix présidentiel de 2012 sera un moment de vérité pour la démocratie française. Après le sentiment que le débat de 2002 avait été escamoté en raison de la qualification de l’extrême droite au second tour et que celui de 2007 avait valorisé des personnalités en rupture vis-à-vis de leurs camps politiques plus que des projets, la campagne présidentielle qui s’annonce sera-t-elle favorable à l’élaboration de choix collectifs redonnant confiance en l’avenir ?

Au-delà des clivages provoqués et avivés par le président sortant, plusieurs grandes questions dominent l’actualité politique française : la manière dont la France se situe à l’échelle internationale dans un monde dont le centre de gravité ne se trouve plus en Occident, la crise de la dette et des déficits, le besoin d’un fort investissement collectif dans l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche, la contribution à la régulation européenne et mondiale du capitalisme, l’action pour la préservation du climat et la défense de notre environnement… Or, ces sujets appellent tous des interventions de moyen ou de long terme. Aucun ne pourra donc être réglé dans le cadre d’une législature. Pourtant, chacun appelle dès aujourd’hui des décisions fortes qui auront un impact sur une décennie et plus. Sommes-nous capables, dans le cadre de la campagne qui s’annonce, de répondre à ces défis, de dégager des décisions politiques d’avenir ?

La question s’adresse d’abord à la gauche, dont les représentations se trouvent, surtout depuis la crise de 2008, déphasées par rapport aux réalités, dans le diagnostic sans concession dressé par l’historien et éditorialiste politique Jacques Julliard. Mais elle doit aussi, souligne le député européen Pascal Canfin, surmonter ses propres contradictions entre sa lecture économique et sociale des priorités et la nécessaire prise en compte des contraintes environnementales et du nouveau type de progrès qu’elles appellent. Elle doit, enfin, remobiliser un électorat sceptique ou lointain, dont elle s’est souvent désintéressée mais qui ne demande pourtant, comme le montre une enquête sur la remobilisation électorale en région parisienne, qu’à ouvrir la discussion avec les militants politiques.

Une campagne électorale, dans un régime axé sur la personnalisation de la fonction présidentielle, est-elle vraiment propice à trancher des décisions qui sont de nature plutôt transpartisane et relèvent d’une temporalité de la négociation longue et de la correction lente des trajectoires ? Car si l’on ne débat pas de ces enjeux centraux, à quoi sert une campagne ? N’est-elle pas vouée à se présenter comme une épreuve de force pour l’apparence, qui ne tranche rien de définitif ? Et cela ne nourrit-il pas le scepticisme et le désengagement vis-à-vis de la politique ?

C’est toute la question du « projet » politique, chargé de faire le lien entre le choix des personnalités capables de gouverner, les attentes des électeurs, la représentation légitime de leurs intérêts et la prise en compte des enjeux peut-être moins visibles pour les citoyens mais décisifs pour préparer l’avenir. Lucile Schmid, Emmanuel Macron et Michel Marian se demandent ce que sera le rôle du projet dans le contexte spécifique de la présidentielle française. Comment cette articulation des défis longs de la période et des enjeux électoraux peuvent-ils se combiner dans les mois qui viennent ? Répondre à cette question, c’est relever le poids des faiblesses structurelles de la démocratie française en termes de représentation et de délibération, rappeler la transformation de l’action publique qui rend impossible la seule affirmation du volontarisme présidentiel et évaluer les rapports de force proprement politiques au sein des partis mais aussi dans le rapport des Français à leurs représentants.