Introduction. La fin du moment démocratique ?


Pour Bronislaw Geremek, homme de conviction démocratique

DEpuis quelque temps l’idée d’une fin du « moment démocratique » s’est imposée à un certain nombre d’esprits : colloques et textes se multiplient en France et en Europe et confortent l’hypothèse d’une régression historique de la démocratie. De fait, un constat s’impose : la croyance en une « expansion mondiale » de la démocratie, qui a suivi la chute du mur de Berlin en 1989, l’idée que la démocratie était désormais une valeur en voie d’universalisation a laissé la place à l’observation que la démocratie subissait des revers multiples. Pour beaucoup l’universalité démocratique est même remise en cause, ce qui est à l’origine de la tentation relativiste. Depuis 1989, les événements se sont multipliés :

Les années 2003 à 2006 représentent, selon Pierre Hassner, le troisième acte d’un drame qui commence avec la chute de l’Union soviétique, qui continue avec l’attentat du 11 septembre 2001 et l’irruption du terrorisme globalisé au premier plan de la scène mondiale, et qui connaît une nouvelle phase sur le plan des rapports entre puissances, avec l’humiliation des États-Unis en Irak et leur perte générale de puissance et de prestige, la spectaculaire émergence de la Chine et de l’Inde, et la réémergence de la Russie comme menace pour ses voisins1.

Avec l’affaiblissement de « l’hyperpuissance » américaine, on assiste à un décentrement du monde qui se caractérise par une perte de crédit de l’Occident. Cette nouvelle séquence historique invite à réfléchir plus avant, ce que fait ici Pierre Hassner, aux conséquences de l’état « flou » des relations internationales que caractérise, dans le contexte de la guerre asymétrique et de la menace nucléaire iranienne, un double schéma binaire : celui de l’antagonisme incomplet et du partenariat imparfait (Thomas Schelling), mais aussi celui de l’inégalité incomplète (le puissant n’est jamais assez fort pour s’imposer totalement et se protéger de toute riposte) et de la réciprocité imparfaite (les égoïsmes et les oppressions subsistent et parfois s’aggravent). Mais faut-il pour autant croire que les États-Unis ont renoncé à l’idée d’une exportation démocratique ? Manuel Lafont Rapnouil et Pauline Peretz rappellent la genèse du projet d’une union internationale des démocraties qui n’a pas laissé indifférents les deux candidats à l’élection présidentielle américaine2. Parallèlement à ces interrogations, des articles de ce dossier reviennent sur d’autres aspects qui éclairent le moment historique : la consolidation de régimes autoritaires liés ou non à la rente pétrolière (voir Marie Mendras et Jean-Charles Lallemand sur la Russie de Medvedev/Poutine, et l’article sur le renforcement du pouvoir militaire en Turquie. L’autre ensemble, sur la Chine à l’heure olympique, coordonné par Jean-Philippe Béja, s’inscrit aussi à sa manière dans cet ensemble d’interrogations). Mais, si la mondialisation économique n’est pas à l’origine d’un affaissement de tous les États, comme le veut la vulgate, il faut s’interroger sur l’anarchie, l’absence d’État, l’émergence difficile d’un État (voir l’article sur le Kosovo), l’élargissement d’une violence communautarisée à l’ensemble d’une région (voir l’analyse de Hamit Bozarslan qui, remontant au tournant de l’année 1979, montre très bien comment la guerre en Irak a élargi la guerre israélo-palestinienne à toute une région) et sur l’incapacité de maintenir des États de droit dans des pays soumis à la corruption politique et au non-droit dans les administrations (à commencer par le Mexique, voir l’article de Raúl Pérez Barbosa et le « journal » de Jean Meyer). Ces exemples, parmi d’autres, montrent que des évolutions singulières (renforcement ou affaiblissement des États) ne sont pas dissociables des évolutions au long cours qui sous-tendent la mondialisation économique. Si celle-ci n’est pas un phénomène strictement économique, le nouveau capitalisme postfordiste qui, très « séparateur », exacerbe les inégalités, se caractérise par une tendance à la « privatisation » qui va à l’encontre des représentations en termes de bien commun. Parallèlement, les logiques d’« entre soi » vont contre la nécessaire conflictualité démocratique, et la montée en puissance du néolibéralisme requalifie un État dont le rôle est d’organiser la concurrence dans un monde où l’autorégulation du marché est une illusion (Esprit publiera un dossier en novembre sur cette question). Mais ici on en est toujours à s’en prendre nerveusement au libéralisme alors que l’État dérégulateur se porte bien ! C’est ce qui explique l’entrée dans une deuxième phase de la mondialisation économique essentiellement caractérisée par l’émergence des Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) et la constitution des fonds souverains.

Si des évolutions au long cours à l’échelle mondiale et internationale vont de pair avec un recul démocratique, la thèse du moment démocratique fait d’autant plus florès que sa fin est doublement perçue d’un point de vue exogène (chez les autres) et endogène (chez nous). De ce deuxième point de vue, la démocratie apparaît « anthropologiquement » minée de l’intérieur, en tout cas pour certains tocquevilliens, par les dérives de l’individualisme ou par l’incapacité d’associer le pouvoir et l’autorité. Si la démocratie entendue au sens large est fragilisée sur le double plan endogène et exogène, la démocratie française donne pour sa part un piètre spectacle puisque, le président Sarkozy aidant, la « représentation » politique démocratique y est disqualifiée au profit de la représentation médiatique. Mais s’en prendre à l’affaiblissement national et mondial de la démocratie par une double disqualification au profit de la seule démocratie directe ne peut qu’accélérer un appauvrissement de la culture démocratique. Car la démocratie n’est pas un donné, un patrimoine mais une action permanente qui, loin d’être strictement formelle, est elle-même souvent soumise à des mutations historiques. C’est ce que montre bien Pierre Rosanvallon dans son prochain livre, la Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité3, qui est à lire comme le pendant de son précédent ouvrage la Contre-démocratie (Le Seuil).

Le trait majeur qui caractérise le tournant des années 1980 consiste en une reformulation latente des termes dans lesquels l’impératif démocratique d’expression de la généralité sociale est appréhendé. Pour bien prendre la mesure de cette évolution, il faut repartir des visions précédemment dominantes de cette généralité.

Distinguant une définition agrégative (le suffrage universel) et une définition objective (le service public), Pierre Rosanvallon analyse et précise, dans les extraits que nous proposons ici, trois autres manières d’approcher la constitution d’un pouvoir de la généralité sociale : la légitimité d’impartialité, la légitimité de réflexivité et la légitimité de proximité.

Ayant du mal à nous relever d’un moment démocratique vécu utopiquement au sortir de la guerre froide, il nous faut concevoir que la démocratie va de pair avec la « contre-démocratie », qu’elle est de nature « déceptive », mais aussi qu’elle exige simultanément d’imaginer de nouvelles formes de légitimité (parallèlement à ceux de Pierre Rosanvallon, voir les travaux de Bernard Manin et de Bruno Bernardi). D’où l’importance de croiser des réflexions endogène et exogène sur la démocratie et les constats exogènes de la difficulté de son accouchement. Mais on ne répond pas aux indéniables faiblesses de la démocratie en vouant l’égalité des médiocres aux gémonies ou en méprisant la représentation politique, mais en revalorisant de concert démocratie d’opinion, démocratie délibérative et démocratie représentative. Trop exigeante la démocratie ! La démocratie mondiale n’est pas au mieux, mais les convictions démocratiques ne doivent pas mourir pour autant.

  • 1.

    Le Monde du 3 octobre 2007.

  • 2.

    Pour rappel, voir l’article de Florent Guénard dans Esprit, janvier 2008, p. 121-135.

  • 3.

    À paraître aux éditions du Seuil en septembre 2008.