L'âge de la défiance


Donald Trump sera le prochain président des États-Unis d’Amérique. On se réveille abasourdi, incrédule, consterné. Ce qui semblait impensable est arrivé. Sitôt la nouvelle enregistrée, pourtant, on se souvient du même sentiment de stupéfaction il y a cinq mois à peine, lorsque les Britanniques ont voté en majorité pour que leur pays quitte l’Union européenne. Le lien avait pourtant été fait clairement par Donald Trump lui-même, qui annonçait que les élections présidentielles aux États-Unis seraient un Brexit puissance trois, mais il faut croire que nos mémoires sont trop courtes, notre besoin de normalité trop grand pour entendre les leçons de cette consultation électorale : la marge d’erreur dans les sondages, la colère des déclassés de la mondialisation, le rejet des experts et des technocrates, les bulles culturelles et informationnelles dans lesquelles nous vivons…

Donald Trump, pour tout ce qu’il a plastronné ces derniers mois, avait l’air tout aussi surpris que nous, au moment de prononcer son discours de victoire. Hésitant, désemparé, ne sachant pas quoi dire ni comment se tenir devant les caméras, lui le grand maître de l’autopromotion. C’en était presque gênant, de le voir pousser les membres de sa famille et de son entourage devant les micros, un peu empêtré de lui-même, brusque, mal à l’aise dans la scénographie de cette téléréalité-là. Loin des provocations et de l’agressivité qui ont caractérisé tous ses discours de campagne, il a cherché, sans grande conviction, à tenir un langage d’apaisement, de rassemblement, assurant son auditoire qu’il serait le président de tous les Américains, invoquant même le fameux «  rêve  », alors que cela fait des mois qu’il puise son peu de vocabulaire et le style musclé de ses harangues dans le registre le plus cauchemardesque du nationalisme américain. Peut-on vraiment être rassuré par un changement de ton si soudain, et comment croire, de toute façon, un traître mot de ce que dit un «  président élu  » qui, dans le rôle du candidat, a multiplié les déclarations inexactes et mensongères avec un aplomb toujours accru, au défi de toutes les règles de la bienséance, mais aussi des vérités les plus élémentaires et les plus simples à établir ?

Bien avant le 8 novembre, il était clair que cette élection avait ouvert des brèches dans le fonctionnement de la démocratie américaine ; elles ne se refermeront pas facilement. Trop de transgressions verbales, trop de lignes rouges franchies, trop d’invectives et d’appels à peine voilés à la violence civile pour ne pas voir qu’il se passait quelque chose de grave dans cette république, pour qu’un candidat si manifestement inapte à la fonction présidentielle ait survécu au marathon des primaires puis à des mois de campagne nationale contre une femme politique expérimentée portée par un entourage de spécialistes bien rodés. Même si Trump avait perdu, il aurait fallu s’interroger sérieusement sur l’état de la délibération démocratique quand le mensonge et la désinformation deviennent à ce point monnaie courante, quand les gens renvoient dos à dos des sites de l’extrême droite conspirationniste comme Breitbart News et le New York Times, au motif qu’ils sont l’un et l’autre «  biaisés  » et que chacun a droit à son opinion, ou quand le Fbi et WikiLeaks s’invitent comme ils l’ont fait dans les derniers mètres de la course…

Alors certes, chacun cherche à se rassurer aujourd’hui. En comparant Donald Trump à Ronald Reagan, qui faisait également figure en 1980 d’outsider inexpérimenté, venu du cinéma comme «  le Donald  » nous vient aujourd’hui de la télévision et du Web (mais pourquoi parle-t-on si peu de George W. Bush, cet autre républicain anti-intellectuel, qui a entraîné les États-Unis et le monde dans des guerres sans fin, contribuant à la démoralisation profonde et durable du pays, ainsi qu’au divorce croissant entre les élites et le peuple ?). En analysant le rapport de forces avec le Congrès républicain «  classique  », comme s’il y avait lieu de se réjouir aujourd’hui des bras de fer plus que probables entre l’exécutif et le législatif, quand ces oppositions et blocages ont tant contribué, pendant les deux mandats de Barack Obama, à nourrir le discrédit des appareils politiques qui s’exprime aujourd’hui avec force ; en misant enfin sur le fait que la fonction fera l’homme, et que celui-ci aussi, pour incontrôlable qu’il ait pu paraître, devra bien s’assagir et rentrer dans le rang…

Rien n’est moins sûr. Et mieux vaut s’en tenir pour l’instant à tout ce qu’on est sûr de ne pas savoir (les «  inconnues connues  », comme dirait Donald Rumsfeld). Par qui Donald Trump sera-t-il entouré, quels projets cherchera-t-il à mettre en œuvre, et comment le peuple américain, sachant que Hillary Clinton a clairement remporté le vote populaire, réagira-t-il aux actions d’un président que l’on dénonce déjà comme illégitime ? Quelles conséquences cette élection aura-t-elle pour le reste du monde ? Comment les cartes géopolitiques seront-elles rebattues, notamment au Moyen-Orient où le rapport de force est engagé avec une Russie déterminée à tirer un maximum d’avantages de cette nouvelle situation ? Comment cette nouvelle victoire d’un candidat anti-système affectera-t-elle les élections européennes à venir, en France, en Italie et en Allemagne ?

Les raisons de s’inquiéter s’empilent, et on aurait bien tort de chercher à normaliser cet événement, à refermer encore une fois la parenthèse jusqu’au prochain impensable… Ce qui ne signifie pas pour autant qu’on doive rester dans la déploration, catastrophés et impuissants. Les institutions démocratiques n’ont pas protégé les États-Unis de l’élection d’un démagogue, et les médias «  de référence  » n’ont pas réussi à opposer la raison à l’émotion ; entre amis et ennemis du discours de défiance et d’exclusion, le débat n’a pas eu lieu, et le pluralisme est aujourd’hui mis à mal dans nombre d’institutions, de l’université au Congrès en passant par la presse. Mais la démocratie n’est pas parfaite, elle vit de ses fragilités et de ses indéterminations aussi. Comment reprendre aujourd’hui la question du pouvoir, et celle du mensonge ? Comment percer les bulles informationnelles et régler la confrontation entre des points de vue et des intérêts opposés plutôt que d’attiser la violence qui gronde ?

Si tant est que les démocraties occidentales soient engagées dans de grandes transformations, il faudrait savoir les nommer, sans se tromper de diagnostic, et surtout de remède. Le Brexit comme l’élection de Donald Trump posent avec force la question du rejet de la mondialisation telle qu’elle va, depuis le cœur des pays que nous avons l’habitude de considérer comme ses plus ardents promoteurs. Dans des sociétés ouvertes où les capitaux, les biens, les hommes et les informations peuvent circuler toujours plus et toujours plus vite, la question est reposée des frontières qu’il faudrait dessiner, ou maintenir, et des communautés politiques dans lesquelles on peut évoluer en confiance. Au Royaume-Uni comme aux États-Unis, on voit que la colère, au croisement d’insécurités économiques et culturelles dont on comprend insuffisamment comment elles s’articulent, s’installe dans certains territoires, plus que dans certaines catégories sociales, comme pour mieux reposer cette question des communautés et des échelles… et la campagne Clinton, de son côté, n’a rien su proposer qui fasse alternative avec ce qui n’est plus admis.

Le moment est venu de faire preuve de lucidité, mais aussi de volonté et d’imagination. Car la solution qui consiste à attiser le ressentiment contre les minorités, dans des sociétés traversées par des fractures diverses qui se recouvrent et se superposent, pour recréer une unité factice autour d’un âge d’or fantasmé et d’une identité mythifiée, n’en est certainement pas une.

Esprit