La jeunesse délaissée


La jeunesse était annoncée comme une priorité de François Hollande, mais on ne voit pas quel dessein ambitieux lui est proposé. L’attente est pourtant forte : l’école aggrave les inégalités, le marché de l’emploi se ferme, le logement est inaccessible. De nombreux jeunes diplômés imaginent leur avenir au-delà des frontières. Mais la jeunesse apparaît comme un sujet politiquement peu rentable : faiblement politisés, les jeunes électeurs s’abstiennent et ne constituent pas une clientèle électorale fiable. Il est vrai que la « jeunesse » constitue une catégorie particulièrement hétérogène, où peu se reconnaissent. Au sein des nouvelles classes d’âge aussi, les inégalités s’accroissent, en fonction de la localisation géographique, de l’origine familiale, du sexe, du niveau de diplôme, des perspectives d’avenir… Qui se reconnaît vraiment dans cette « jeunesse » floue, d’ailleurs déconsidérée, voire stigmatisée ?

On ne peut, pourtant, s’empêcher d’y revenir, car la jeunesse n’est pas seulement un âge de la vie, plus ou moins idéalisé. Elle se présente aussi comme une catégorie de l’action publique, avec un ministère dédié, des services publics, des dispositifs particuliers calés en fonction de seuils d’âge très étalés. Le grand partage entre minorité et majorité s’estompe au profit d’une multiplicité d’étapes administratives et symboliques (obligation scolaire, accès au revenu minimum…). Par défaut, on laisse les familles se débrouiller avec les difficultés de leurs jeunes, ce qui accentue encore les inégalités.

C’est précisément l’importance de cette solidarité familiale qui explique finalement l’inaction actuelle. Car on craint de toucher au contrat intergénérationnel qui s’installe discrètement. Souligner les difficultés actuelles de l’entrée dans la vie active incite, en effet, à comparer les sommes mobilisées par tranche d’âge. Or les choix politiques des dernières décennies ont privilégié le statu quo de notre pacte social, notamment la protection des retraites (qui absorbent 14 % de la richesse nationale, un record en Europe), au point que le niveau de vie moyen des retraités est maintenant équivalent à celui des actifs. De ce fait, la France sous-investit largement dans la petite enfance, l’enfance et la jeunesse, au moment où il faudrait donner la priorité à notre avenir, en soutenant l’éducation, le logement, l’environnement… Cet arbitrage reste cependant largement confidentiel et ne parvient pas à s’énoncer à travers un débat public. Car personne ne veut parler d’une « guerre des générations » ni faire le bilan de la redistribution générationnelle. Ce sont donc les transferts intrafamiliaux qui viennent compenser ce désintérêt public et désamorcer préventivement un éventuel conflit. La générosité familiale est à l’œuvre, quand l’action publique se défausse. Ce n’est donc pas par égoïsme que les retraités défendent leur retraite mais parce qu’ils savent qu’ils doivent aider leurs enfants et petits-enfants à faire leur chemin. Il ne faut pas chercher ailleurs la première place accordée désormais à la famille parmi les institutions qui recueillent la confiance : elle garde une fonction de solidarité primaire qui rassure en période de crise.

Mais pourquoi ne pas s’appuyer sur ces solidarités entre proches pour proposer un nouveau contrat entre générations ? Le chantier de la dépendance, en souffrance depuis trop longtemps, peut être l’occasion d’expliciter un projet collectif. Il ne concerne en effet pas exclusivement le grand âge mais l’ensemble des âges, puisque sa prise en charge – par l’aide personnelle directe ou des transferts ascendants – repose aujourd’hui sur la contribution des familles. Les responsables politiques craignent que l’équation financière soit insoluble. Mais tant que la prise en charge du plus grand âge restera un tabou, l’inquiétude paralysante, la crainte de l’avenir qui bloquent toute la politique française s’imposeront. Que doit-on attendre de la solidarité familiale ? Quelle justice fiscale pour les successions ? Qu’est-ce que l’équité intergénérationnelle ? Alors que la démographie française reste une des plus favorables en Europe, ces questions peuvent être l’amorce d’une refondation de notre système de protection sociale et une manière de reparler d’un avenir collectif souhaitable pour briser la morosité économique.