La part orientale de notre histoire
Comme le montre le double attentat, contre un centre culturel où l’on parlait des caricatures et contre une synagogue, à Copenhague les 14 et 15 février 2015, les attentats de janvier à Paris ne resteront pas des actes isolés. On doit s’attendre à de nouvelles actions, plus ou moins dangereuses, comme l’attaque de policiers à l’arme blanche à Nice le 3 février. Mais que se passe-t-il donc ?
Le djihadisme crée un état de choc, aux multiples pièges. Pour beaucoup, l’heure est venue de la « levée des tabous » et de la « fin des hypocrisies ». Mais de quoi sommes-nous censés ne pas oser parler dans un débat déjà très répétitif sur l’islam ? Alors que nous avons déjà connu des vagues d’attentats dans les années 1980 et 1990, le débat français s’engage sans surprise dans une série d’enchaînements mécaniques. Face à la crainte d’une radicalisation de l’islam, on en appelle aux principes de la laïcité et à la transmission scolaire. On en vient ainsi à renforcer le dispositif du service civique, ce qui est en soi une bonne chose, pour étoffer le projet d’intégration républicaine, dont les pannes sont malheureusement bien connues. Mais est-ce le bon sujet ? La radicalisation est un phénomène européen et ne relève donc pas des seuls malaises hexagonaux. Nous devons bien sûr réagir au fait que ce sont de jeunes Français qui prennent les armes contre leurs compatriotes. Mais allons plus loin et levons le vrai non-dit qui nous paralyse.
Les attentats doivent nous conduire à reconnaître une évidence dont nous n’arrivons pas à parler : nos liens anciens et multiples d’interdépendance avec le monde arabe et le Moyen-Orient. Bien que nos réflexes nous poussent à une sorte d’examen de conscience tourné vers la puissance publique et nos valeurs collectives, il nous faut désormais accepter la réalité de notre intégration à une scène géopolitique dont nous souhaitons nous croire isolés – à tort, de toute évidence. D’une part, nous sommes très actifs, d’un point de vue diplomatique et militaire, sur la scène moyen-orientale. Les régimes autoritaires de la région savent très bien comment utiliser le chantage à la lutte antiterroriste vis-à-vis de nous pour conforter leurs stratégies de pouvoir. D’autre part, nous sommes une société ouverte, vulnérable à la propagande et à la circulation des images : les vidéos de violence extrême scénarisées par le groupe État islamique utilisent précisément notre réceptivité aux informations brutes.
Mais surtout, que nous le voulions ou non, nous sommes pris dans les imaginaires politiques en lutte au Moyen-Orient. Nos alliances, nos interventions, notre modèle historique nous attribuent un rôle sur des scènes que nous ne maîtrisons pas. La nouvelle donne stratégique mondiale ne s’organise pas seulement autour de l’économie et du G20 : elle concerne aussi la globalisation des affects et l’unification imaginaire des conflits. Le groupe État islamique est parvenu à supprimer la frontière entre l’Irak et la Syrie, héritée du partage Sykes-Picot de 1916. Il marque ainsi une volonté de remodelage des limites régionales et, au-delà, un refus d’une territorialité maîtrisée par les grandes puissances. La stratégie de recrutement très active de combattants djihadistes potentiels en Europe par les nouveaux canaux numériques s’inscrit dans cette logique de débordement géographique des réalités imposées par l’Occident et même de revanche millénariste.
C’est après ce détour par la nouvelle géographie post-territoriale des conflits que nous pouvons en revenir à l’espace français. Pourquoi la propagande djihadiste reçoit-elle un tel écho chez nous ? La fascination des armes, un sentiment d’impasse sociale et existentielle, la crédulité complotiste, l’autoradicalisation religieuse sont des points communs des parcours des jeunes terroristes européens. Mais ce profilage indique des mesures de police, pas un projet politique. Nous gagnerons en revanche à renouer, au-delà du passif colonial, avec la diversité de nos traditions d’échange avec un monde arabe lui-même pluriel et divisé. Notre interdépendance n’a pas toujours été conflictuelle, ni faite de méfiance mutuelle. Pour retrouver un projet d’intégration inclusif, nous devons accepter la part orientale de notre histoire.