La sécularisation, une exception européenne ?


Au début du troisième millénaire de l’ère chrétienne, à l’exception de l’Europe – du moins dans sa part visible – partout s’affirme, depuis deux ou trois décennies, un christianisme dit « évangélique », extrêmement actif et dynamique, de plain-pied avec la culture et les besoins des individus modernes pris dans la mondialisation libérale.

Les Européens n’ont vraiment pris conscience de la force de ce mouvement – pour le condamner souvent sans réserve – qu’au moment de la seconde élection de George Bush, où son appoint a été essentiel. Pourtant, dès les années 1977-1978, il avait rejoint la « majorité morale » que Ronald Reagan mena à la victoire en 1980. Depuis ce moment d’ailleurs, le religieux en général n’a cessé de colorer nettement plus qu’auparavant la vie politique américaine, y compris sous la présidence du démocrate Clinton. Mais son expansion, ses manifestations et ses effets ont été surtout spectaculaires depuis 30 ans en Amérique latine. Dans certains pays, ils représentent aujourd’hui près de 20 % de la population, voire plus. Le mouvement s’étend aussi aux Caraïbes, en Haïti… mais aussi en Afrique. Selon certaines projections, au rythme de conversions actuel, la moitié des chrétiens pourraient être évangéliques vers 2050.

Quel est le sens d’un tel phénomène ? Tout d’abord, ce mouvement évangélique peut avoir désormais des effets politiques considérables. Le pire a été atteint au Guatemala en 1982-1983, avec Rios Montt, un général converti à l’évangélisme, accusé officiellement de crime contre l’humanité. Par ailleurs, le Parti des travailleurs de Lula a bénéficié, bien avant son accession au pouvoir, du soutien du groupe évangélique le plus nombreux au Brésil (10 millions de personnes), l’« Église universelle du royaume de Dieu ». Au Chili, c’est le pluralisme religieux (et donc l’égalité des cultes) qui a été reconnu. En Côte d’Ivoire, le couple Gbagbo – Laurent et Simone – donne une tournure de plus en plus « chrétienne évangélique » à son action, présentée comme la lutte du « bien » (celle du sud chrétien) contre le nord (musulman).

Comment comprendre les raisons d’un tel succès ? L’attitude missionnaire de conversion sans complexes y est sans doute pour beaucoup (activités auprès des défavorisés, envoi d’Ong…). La structuration en « réseaux » horizontaux (les « assemblées de Dieu » et autres « Églises du Christ », qui progressent par « scissiparité » pour ainsi dire) donne beaucoup de souplesse. Si les Églises évangéliques sont largement, mais sous des formes diverses, « fondamentalistes » (littéralistes), elles ne sont pas toutes pentecôtistes. Quand elles le sont, elles ajoutent l’atout d’assemblées cultuelles fortement émotionnelles, marquées par l’entrée en scène du corps – danse, balancements et déhanchements, cris, « parlers en langues », rythmes musicaux qui favorisent l’entrée « en transe ».

Réenchantement du monde ? Oui, sans doute, mais avant tout au sens d’une vision joyeuse, positive, du monde, qui promet le bonheur, y compris la jouissance des biens de ce monde. À l’« immoralisme » libertaire et individualiste des sociétés postmodernes, favorisé par toutes sortes de moyens techniques (Internet) et par le libre marché, les évangéliques opposent une morale stricte.

L’avenir n’est certes pas écrit pour le succès de l’évangélisme : favorisé par son message simple, et même simpliste, qui répond du tac au tac à la dureté matérielle et au désarroi moral dus à la mondialisation et à l’urbanisation galopante, il a un côté volatil, accentué par sa fragilité intellectuelle. Mais il renvoie aussi avec acuité une question à l’Europe, qui croyait qu’en se modernisant, le monde allait nécessairement se séculariser comme elle. Elle est bien la seule à y croire aujourd’hui, et la sécularisation européenne non seulement ne semble plus l’avenir du monde, mais c’est elle qui constitue l’exception. Faut-il se réjouir de cette expansion, ou regarder avec dérision et à regret le succès de ces nouveaux croyants, qui ne font pas même pièce aux islamistes ?

Dans son remarquable livre sur l’Islam de marché1, Patrick Haenni croit discerner un « axe de la vertu » dont le modèle se trouve, y compris pour les islamistes, en « Amérique » (i. e. aux États-Unis) :

Il s’agit bien de compenser le dégraissage des institutions publiques par une société civile plus autonome et moralisée. L’agent de cette moralisation se trouve dans une religiosité aspirant à sortir les pauvres de leur fatalisme et redynamiser la compassion et l’esprit philanthropique des riches.

Devant cette évolution, l’humanisme laïc et l’État social européen méritent certainement d’être défendus. Encore faudrait-il que les Européens, et surtout les Français, se demandent pourquoi ils ne sont pas universellement admirés ni désirés – plus encore : pourquoi ils commencent à être si universellement haïs.

  • 1.

    Patrick Haenni, l’Islam de marché, Paris, La République des idées/Le Seuil, 2005, notamment la conclusion : « L’axe de la vertu ».