La stigmatisation des Roms : une violence officielle calculée
Même quand elle est informelle, la mobilité contemporaine est affaire d’infrastructures : réseaux de transport, lieux de connexion, aires de transit… D’un sas d’attente à l’autre, la mobilité n’a guère de rapport avec le survol heureux du monde, le grand rêve des échanges fluides et de la circulation sans frottement propre à l’imaginaire du marché. En haute mer comme au large des ports, aux alentours des pistes d’envol comme dans l’architecture des aéroports, les dispositifs frontaliers canalisent les flux et trient les populations. Les débats abstraits sur le nombre d’entrées et de sorties du territoire font oublier la matérialité persistante des frontières, surtout pour les populations nomades européennes dont la mobilité contredit une conception de l’appartenance qui reste très territoriale. Quand on évoque la « forteresse Europe », qui ne regarde pas sans mauvaise conscience des embarcations de fortune faire naufrage près de Lampedusa, on oublie que l’espace interne de l’Europe lui-même n’est pas accueillant à toutes les mobilités.
Le nomade n’est pas hors-lieux, il passe de zones de rétention en campements illégaux ou, au mieux, en habitats de transition. Héritier d’une longue méfiance historique, il est une cible privilégiée de l’action policière. Les pressions de la politique du chiffre focalisent en effet le « maintien de l’ordre » sur les populations les plus faciles à expulser : migrants européens, familles avec enfants scolarisés, travailleurs pauvres prêts à accepter une « prime au retour ». L’intégration des Roms et autres migrants relève de politiques sociales de proximité, comme on en voit dans les communes de Montreuil ou d’Aubervilliers. Laisser entendre que ces politiques sont vaines ou qu’elles ne pourraient pas concerner, par principe, certaines populations est une parole qui choque profondément les principes au nom desquels un ministre de la République doit s’exprimer.
La violence de la formule abrupte du ministre de l’Intérieur jugeant que tous les Roms n’avaient « pas vocation à s’intégrer » spécule sur l’affaiblissement d’un sens civique et moral minimal qui refuse de confondre un mode de vie et la marginalité délinquante. Cette violence officielle calculée, qui cible délibérément des populations déjà stigmatisées, remue dangereusement les fantasmes identitaires. La parole du ministre de l’Intérieur oublie sa mission – qui est de donner force au droit – et vise à classer des populations en essentialisant les identités pour les opposer, finalement, à une nation mythifiée. Pointer a priori un déficit de « volonté » d’intégration conduit, sous un vocable en apparence républicain, à charger le migrant de la responsabilité de ses difficultés et à instrumentaliser, comme sous le mandat précédent, l’« identité » nationale à des fins électorales.
Mais les pouvoirs publics sont-ils si irréprochables ? Au lieu de montrer sa fermeté, l’État apparaît divisé : il entre en conflit avec lui-même, dresse les municipalités les unes contre les autres, fait arrêter des enfants qu’il scolarise, expulse des réfugiés potentiellement éligibles au droit d’asile… Qui parle d’ordre public dans ces conditions ? Les paroles de Manuel Valls n’interviennent pas hors contexte. Elles répondent à la pression grandissante des deux prochaines échéances électorales, municipales puis européennes, où le sujet des Roms alimente un double sentiment d’échec. Alors que les municipalités sont en première ligne pour mettre en œuvre des politiques d’intégration, le Front national agite le risque de « guerre civile » en s’engageant à dissuader par avance l’installation de Roms là où il gagnera. On en admire d’autant plus les maires qui choisissent la voie difficile de l’intégration locale. Mais le sujet souligne aussi un renoncement européen, en ce qu’il montre les échecs des programmes d’intégration financés par l’Europe en Bulgarie et en Roumanie où un lourd contentieux historique, autant que la gabegie locale, paralyse les projets. Sur un dossier qui n’est pourtant pas si compliqué, l’indifférence et le mépris l’emportent par facilité, sans apporter aucune solution. Et c’est ainsi que des murs invisibles s’élèvent chaque jour à travers l’Europe.
18 octobre 2013