La télévision publique peut-elle survivre aux chaînes généralistes ?


Que deviendra la télévision publique ? Depuis l’annonce surprise, au début de l’année, de la disparition de la publicité sur les chaînes du service public, on parle financement, publicité, concurrence du public et du privé mais trop peu du principal bouleversement qui affecte les grandes chaînes généralistes, publiques (France 2 et France 3) et privées (TF1, M6) : la disparition du « grand public » qui entraîne l’effritement de leur modèle1. On se cantonne ainsi à un débat idéologique sur la publicité vieux de trente ans. Nous n’en sommes pourtant plus au temps des premières privatisations et de la fin du monopole public !

Curieux retour en arrière ! D’un côté, un président qui regrette Thierry La Fronde et l’absence du théâtre en prime time ; de l’autre, l’opposition qui soupçonne la droite de favoriser TF1 en lui transférant les revenus publicitaires des chaînes publiques.

Pourtant les argumentaires aussi rôdés que répétitifs, voire régressifs, sur la course à l’audience, les contraintes de l’audimat et la noble ambition du service public masquent les vrais changements de l’univers télévisuel ces dernières années : les écrans se sont démultipliés (de l’ordinateur au téléphone portable), la consommation de programmes s’émancipe des diffuseurs (vision en différé sur l’internet, piratage, téléchargement…), les canaux de diffusion ont bouleversé l’offre avec la télévision numérique terrestre (Tnt), la vidéo à la demande, la télévision sur l’internet, etc. L’équipement des ménages à ces nouveaux moyens d’accès aux programmes a d’ailleurs absorbé ces dernières années l’essentiel de leur revenu disponible pour les loisirs au détriment de l’achat des contenus eux-mêmes. Le public s’habitue à jouer avec les écrans nomades mais comment va-t-on remplir ces écrans ?

Au-delà des aspects techniques, les chaînes privées et publiques se trouvent donc dans une situation proche quand elles se définissent comme généralistes : elles sont prises de court par l’arrivée rapide de petites chaînes thématiques qui captent chacune une part grandissante de l’audience. Tous ces sujets auraient dû être anticipés déjà au moment du lancement de la Tnt, dont le succès entérine le changement de comportement du public, l’érosion annoncée de l’audience des grandes chaînes et l’affaiblissement du marché de la publicité (progressivement capté par l’internet).

Ce qui distingue le public du privé doit être redéfini en fonction de ce nouveau partage déterminant qui s’instaure désormais entre des programmes visant un grand public et ceux qui ciblent un segment de l’audience. La qualité, dans ce cas, est parfois au rendez-vous : les chaînes consacrées à la musique, au cinéma, aux documentaires historiques… peuvent satisfaire leur public, Arte en est d’ailleurs la preuve. Mais peut-on se contenter d’une télévision qui n’offrirait plus que des programmes spécialisés et quelques grands événements fédérateurs ? Telle est désormais la question à laquelle le service public doit répondre, à la télévision comme à la radio.

Certes, il faut rappeler que la télévision publique a toujours été sous-financée en France, tandis que son cahier des charges ne cesse de s’alourdir au nom d’une qualité dont on lui refuse les moyens. Mais s’il faut défendre l’indépendance des chaînes et réclamer un financement à la hauteur des chaînes publiques de qualité, comment définir la mission et l’ambition du service public ?

Qu’est-ce qu’un programme « grand public » à l’heure des programmes en libre choix ? Une telle question devrait se décliner de trois manières : y a-t-il des genres télévisuels qui n’ont pas droit de cité sur les chaînes du service public (qui s’est par exemple interdit les émissions de télé-réalité) ? Que signifie proposer un rendez-vous régulier avec le public alors que les grilles de programmes sont virtuellement maîtrisées par le spectateur et non plus par le diffuseur ? Quelle doit être la place de la télévision au sein de la vie culturelle et vis-à-vis des autres œuvres de création comme le cinéma, le spectacle vivant, le livre, etc., en termes de programmes, de relais, de valorisation ?

Mais toutes les réponses seront subordonnées à la possibilité de financer une production nationale innovante de qualité. Une grande partie de la création française est financée par un circuit qui implique ces grandes chaînes généralistes : avec la déstabilisation de leur modèle, c’est l’ensemble de la production culturelle qui est fragilisé, sans option de remplacement pour le moment.

  • 1.

    Voir Jean-Louis Missika, la Fin de la télévision, Paris, La République des idées/Le Seuil, 2006.