Le diplomate et le marchand d'armes


Comme le montre la déstabilisation programmée, bien que grossièrement masquée et déniée, de l’Ukraine par la Russie, ce n’est pas sans raison que des anciens pays du bloc soviétique (des pays baltes à la Bulgarie) ont progressivement rejoint l’Otan à la fin des années 1990 et au cours des années 2000. Il n’y a pas eu d’outrecuidance occidentale visant à « humilier » la Russie mais bien une demande de pays inquiets du voisinage russe et persuadés du possible retour d’un projet impérial, aujourd’hui assumé par Moscou au nom de la protection des « minorités russophones ». Avec un nouveau président du Conseil européen venu de Pologne, Donald Tusk, alerté par le ton martial de Poutine, les Européens, qui craignent un désengagement américain, vont devoir prêter une attention nouvelle à leurs frontières orientales, redessinées par la force russe en Crimée et peut-être demain dans le Donbass.

Mais la nouvelle stratégie russe ne devrait pas surprendre, puisqu’elle s’est déjà imposée en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Il est de ce fait étonnant que l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, ait décidé de vendre des porte-hélicoptères Mistral à l’armée russe, précisément au lendemain de la guerre de Géorgie. François Hollande, pressé de toutes parts, a eu raison de « suspendre » la livraison de ces bâtiments de projection et de commandement. Comment garder une cohérence diplomatique européenne et déjouer l’escalade militaire, tout en renforçant l’arsenal russe ? Alors que les pays européens frontaliers de la Russie attendent un soutien réaffirmé de l’Otan, la contradiction française entre choix diplomatiques et intérêts de l’industrie militaire affaiblissait la parole présidentielle.

Au-delà du cas d’espèce, la dépendance économique française au commerce des armes brouille les choix de la politique extérieure. En effet, le marché des armements croît rapidement dans le monde, et les technologies militaires, soutenues par de grands budgets de recherche et développement, font retomber leurs innovations dans de larges domaines industriels civils : surveillance électronique, sécurité numérique, drones… Mais la compétition pour les nouveaux marchés (pays émergents, Asie, monarchies pétrolières…) précipite les décisions au détriment de la prudence dans un contexte de chaos stratégique grandissant (voir notre précédent numéro). Dans ces conditions, comment avoir une ligne diplomatique conséquente ? Puisqu’il est si difficile de saisir le paysage incroyablement mouvant des rapports de force mondiaux, on ne peut laisser les opportunités commerciales dicter les alliances ou les priorités de notre politique étrangère.

Le cas des Mistral des chantiers de Saint-Nazaire éclaire de biais la « diplomatie économique » du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Si l’on parle volontiers d’exporter la création française ou de rendre le pays plus attractif aux touristes, on sait que les grands contrats négociés lors des voyages officiels concernent souvent d’importants matériels militaires, même si le malheureux Rafale attend toujours son premier contrat à New Delhi… Or le marché des armes, où la France se trouve en concurrence directe avec ses alliés américains et britanniques, impose trop souvent des concessions sur les principes. Une puissance émergente comme la Chine mène de front ouverture économique et fermeture politique : développer le commerce avec la puissance chinoise ne doit donc s’accompagner d’aucune naïveté diplomatique. Sans même parler du marché noir et des trafics florissants, comment maîtriser, dans nos négociations avec les pétromonarchies, la circulation des armes vers des groupes incontrôlables comme ceux de l’État islamique qui ont annoncé la création d’un « califat » en Syrie et en Irak ? Les armes, elles aussi, circulent vite dans un monde ouvert aux échanges et aux flux, où les anciennes grandes puissances n’ont plus ni les outils ni le rayonnement pour garantir un ordre qui leur soit favorable. Refuser la déstabilisation de l’Ukraine, où armées régulières, mercenaires, civils embrigadés et groupes rebelles plus ou moins incontrôlés détiennent chacun leurs propres armes, est une priorité où la stratégie diplomatique doit reprendre la main sur la diplomatie économique.