Le supplice grec
Même si le pire a été évité grâce à un accord qui maintient la Grèce dans la zone euro, le feuilleton n’est pas près de s’arrêter. Il s’inscrit en effet dans un double calendrier. Les acteurs du drame, Européens et Grecs, semblent enfermés dans le temps court de la négociation, fait de sommets improvisés et d’accords de la dernière chance. Pourtant, les échéances immédiates ne devraient pas absorber à ce point l’énergie européenne. Car même si quelques remboursements arrivent dans les vingt-quatre prochains mois, l’essentiel du problème de la dette a été reporté, par les précédents accords, au-delà de 2023. Rien n’impose donc l’urgence ni la précipitation. Rien n’aurait pu justifier le saut dans l’inconnu d’un « Grexit ». Et pourtant, personne ne semble capable d’engager le plan de longue durée dont le pays a cruellement besoin.
La dramatisation du référendum improvisé et instrumentalisé au milieu d’une négociation à Bruxelles n’a guère contribué à calmer les esprits… Le gouvernement grec a-t-il joué la montre en espérant un relâchement de la pression au-delà de l’été ? Les pays créanciers les plus durs (Allemagne, Pays-Bas… mais aussi plusieurs anciens pays de l’Est) craignent-ils une fermeture rapide de la fenêtre d’opportunité réformiste ? Beaucoup d’inconnues, malgré l’abondance des commentaires, demeurent dans le secret des négociations et dans les coups de bluff des uns et des autres, dont le « Grexit » aurait pu être le résultat aussi catastrophique qu’involontaire. La manœuvre réussie de Tsipras autour du référendum (non à l’austérité mais oui à l’euro) s’est retournée contre lui sous la forme d’une mise sous tutelle inédite du gouvernement grec. Mais comment espérer une mobilisation civique de la population du pays en faveur d’un plan d’austérité qui lui est imposé par la contrainte et en dépit du bon sens économique ?
La gestion de la dette grecque, en réalité, ne devrait pas tant accaparer le débat. D’autres pays, comme l’Irlande ou le Portugal, ont mené des stratégies de redressement comptable sans créer de psychodrame européen. La tension qui entoure le cas grec renvoie à des fragilités plus inquiétantes du pays. L’économie grecque, tout d’abord, a peu d’atouts. Malgré les fonds structurels européens abondants, elle ne s’est pas modernisée. L’État, en outre, est défaillant, peu légitime, paralysé par le clientélisme. Il a davantage besoin de soutien technique européen que de chantage à la réforme ! Mais encore faudrait-il que les responsables grecs acceptent de reconnaître ouvertement ces difficultés connues de tous. Au lieu de quoi, une orgueilleuse rhétorique nationale de la grandeur grecque bafouée caractérise les discours politiques de tous bords… Dans ce contexte, Alexis Tsipras, parce qu’il est un homme nouveau, pragmatique et qu’il jouit d’une forte légitimité personnelle, peut bousculer les habitudes de l’oligarchie qui a mené la Grèce dans l’impasse.
Ce constat d’ensemble est cruel pour la Grèce ; il n’est pas moins sévère pour l’Europe. Si l’intégration européenne a accompagné la transition démocratique après la dictature des colonels, le reste des ambitions européennes s’est enlisé. La participation à l’Europe s’est limitée à une conformité juridique apparente et n’a pas contribué au renouveau politique. D’où une inquiétude plus grave pour le projet européen : l’Union favorise-t-elle une convergence démocratique ? Tel est le nouveau déséquilibre européen : l’euro, qui devait permettre une convergence des économies, a provoqué, à l’inverse, une divergence. Ce qui entraîne une série de déséquilibres budgétaires qui ne pourront être compensés que par des transferts que l’opinion allemande refuse pour le moment.
Mais au-delà des questions macroéconomiques liées à l’euro, c’est l’idée d’une intégration automatique de l’Europe qui se révèle obsolète. La machine fabrique désormais du désaccord et du démembrement. Avec la crise grecque, on comprend que l’intégration n’adviendra pas par nécessité. Elle ne peut plus résulter que d’un projet politique délibéré et volontaire. Ou elle se dissoudra toute seule, dans la douleur…
(15 juillet 2015)