Le terrorisme dans la durée


L’air est plus lourd, les regards émus, les gestes inquiets : l’insouciance a quitté les rues de Paris après l’atroce nuit du 13 novembre 2015. Quelques semaines avant de commémorer les attentats de janvier, nous avons brutalement compris que d’autres actes terroristes pouvaient se produire, que les précédents du Thalys ou, plus anciennement, de Toulouse, s’inscrivent dans une série (qui ne concerne d’ailleurs pas seulement la France). Mais peut-on vraiment se préparer à une suite, comme s’il fallait se résigner à l’ordre de la violence ? Et pourquoi ce langage martial qui déferle tout d’un coup ? Sommes-nous vraiment en guerre ? Et contre qui ?

Les débats post-janvier (« Qui est Charlie ? ») nous ont trop longtemps détournés de ces questions. Quand les armes se sont tues, on ne s’est guère soucié de ce qui se passait entre Mossoul et Raqqa. La priorité était à la sociologie des cours de récréation et à la mise en cause des enseignants : les valeurs de la laïcité n’étaient pas bien défendues ! Mais où ce psychodrame nous a-t-il entraînés, sinon à mettre en cause a priori la loyauté de nos compatriotes de confession musulmane ?

En parlant de la guerre, le président de la République recentre le débat sur les commanditaires des attaques. Car une série d’attaques simultanées contre des cibles parisiennes ne s’improvise pas. Elle suppose une logistique, une coordination, des entraînements. Mais le vocabulaire de la guerre désigne aussi les auteurs des attentats comme des combattants. Or leur geste est criminel, même au regard du droit de la guerre. Reflet d’une situation de conflit asymétrique en elle-même ambiguë, François Hollande choisit de parler des terroristes français comme de « combattants étrangers » et forge l’expression de « terrorisme de guerre » pour désigner leur action, sans qu’on sache bien s’il s’agit de désigner un terrorisme d’un nouveau type ou des actes terroristes menés avec des moyens militaires.

Il faut se méfier des fausses simplicités du discours de la guerre. Nous ne sommes pas confrontés à un État qui utilise les mêmes armes que nous. Les fanatiques de Daech pensent vivre les derniers jours avant la fin du monde. Leur aspiration eschatologique a peu à voir avec notre histoire séculière et prosaïque. Mais si nous ne partageons pas la même histoire, nous devons reconnaître que nous partageons la même géographie : au Proche-Orient, c’est toute une région qui s’effondre, et nous ne sommes pas à l’abri de l’onde de choc de la violence qu’y vivent les populations civiles. Mais nous ne sommes pas non plus capables d’y mettre bon ordre.

Après les attaques du 11 septembre 2001, la « guerre contre le terrorisme » fut un mauvais choix. Les États-Unis et leurs alliés sont tombés dans le piège irakien et ont préparé le chaos actuel. Daech, contrairement à Al-Qaïda, se présente comme une organisation à la fois territorialisée et déterritorialisée. En tant que califat, il a une base territoriale, et construit même une sorte de proto-État. Mais c’est aussi une nébuleuse en expansion qui cherche à diffuser la terreur, au-delà de la zone syro-irakienne, contre la population civile européenne.

Il convient donc d’engager contre cette organisation une pluralité d’actions : militaire et diplomatique, policière et judiciaire, préventive et répressive, politique et civique. Le choix d’un état d’urgence prolongé déséquilibre malheureusement d’emblée la réponse choisie par les autorités. Certes, il ne faut pas sous-estimer la menace. Mais face au terrorisme, il faut aussi garantir l’état de droit et inscrire la réponse au-delà de l’urgence, nécessaire, de la lutte contre les réseaux terroristes. De même, dans la zone syro-irakienne, la lutte contre Daech prendra du temps. On sait que les bombardements doivent s’accompagner d’une action au sol, dont personne aujourd’hui ne veut prendre le risque. C’est pourquoi il est trompeur de promettre qu’on « éradiquera » le terrorisme. Surtout en s’alliant avec Moscou et Damas, deux régimes sécuritaires et militaristes, passés maîtres dans l’art d’instrumentaliser le terrorisme…

Paris, le 20 novembre 2015

Nous publions dans le « Journal » de ce numéro des réactions sur le vif à l’événement mais notre dossier de janvier reviendra avec plus de recul sur les attentats de Paris et les métamorphoses de la violence.