Les France du 11 janvier


Ne nous racontons pas d’histoires : le moment d’unanimité nationale qu’a vécu la France dans le contrecoup des attaques des 7, 8 et 9 janvier 2015 était une réponse nécessaire mais insuffisante aux malaises révélés par les actions terroristes. Il fallait ménager un moment de recueillement et d’hommage. Mais celui-ci ne fournit pas le guide de conduite pour un sursaut politique. Les manifestants qui se sont réunis spontanément dès le 7 janvier ont exprimé leur refus de l’inacceptable : la violence contre la liberté de pensée. Cette mobilisation, renforcée par la condamnation de l’attaque antisémite du 9 janvier, exprime un sentiment prépolitique, une conviction fondamentale touchant aux conditions du vivre-ensemble. Mais elle ne requalifie aucunement une classe politique guettée par l’impuissance. Elle n’indique pas comment combler les fractures sociales aggravées par la crise. Elle ne lève pas les inquiétudes sur l’affaiblissement des institutions publiques. La République a fait ce qu’elle sait faire : exalter l’unité de la nation face au péril. Mais on connaît le défaut historique de la France une et indivisible : elle laisse de côté tout ce qui n’entre pas dans l’élan unanime. Même l’esprit anarchiste de Charlie Hebdo n’y a pas résisté : tous Charlie, tous les mêmes valeurs !

Après le 11 janvier, nos contradictions restent béantes : bien que fermes sur nos principes, nous voyons mal comment sauver notre modèle d’intégration. L’ironie voltairienne ne constitue pas un projet collectif. Et la laïcité, qui impose la neutralité de l’État et protège la liberté de conscience en même temps qu’elle garantit la liberté d’expression à propos de toutes les religions, ne peut pas être invoquée pour reléguer la religion aux marges de la société. Les inquiétudes, comme toujours quand la République est invoquée, se sont tournées vers l’école, au risque de faire peser sur elle à nouveau les soupçons : sait-elle encore créer un sentiment d’appartenance ? Mais l’appel soudain aux missions civiques de l’école évoque cruellement, par contraste, le désintérêt ordinaire dont souffrent les questions scolaires dans notre vie publique. Depuis combien d’années laisse-t-on sans réagir se creuser les inégalités d’apprentissage, ce qui signifie, pour un nombre croissant de jeunes, un effacement des possibilités d’avenir ? Le brusque regain d’intérêt pour ce qui se passe dans les établissements scolaires ne doit pas faire entrer le discours sécuritaire dans les salles de classe. Il est en effet paradoxal de célébrer l’irrévérence joyeuse de Charlie Hebdo tout en condamnant les incompréhensions ou les contestations de jeunes mineurs qui ont pu se manifester à l’occasion de la minute de silence du 8 janvier ! La liberté d’expression, parce qu’elle comporte ses limites et ses responsabilités, n’est pas si facile à comprendre ni à expliquer, surtout à des jeunes qui ne maîtrisent pas l’ensemble des implicites et des codes culturels permettant de décrypter, et de relativiser, les provocations soixante-huitardes.

Que faut-il attendre, finalement, de l’esprit du 11 janvier ? Les Français ont manifesté leur réactivité, l’attachement aux principes de la liberté, et c’est précieux. Mais il existe des scènes différentes où les événements reçoivent des échos différents. L’union « sacrée » ne parle pas de la même manière à l’ensemble de la société. Une part de la population, en effet, a peur de représailles, comme on en a déjà répertorié contre des mosquées. Elle ne comprend pas l’injonction lancée à la « communauté musulmane » de se joindre à la condamnation commune – alors même que les instances comme le Conseil français du culte musulman (Cfcm) et de nombreuses voix d’imams ou de responsables associatifs ont condamné sans délais les attentats. Bien que les règles républicaines ne reconnaissent par principe aucune « communauté », on attend, comme si cela allait de soi dans les situations de crise, l’expression d’une voix collective déniée en temps ordinaire. Comment sortir de cette injonction contradictoire ? L’esprit d’émancipation symbolisé par Charlie Hebdo ne doit pas revenir à assigner des Français à des appartenances ou à des solidarités supposées. Après l’unanimité, il faut retrouver les voies de la liberté d’expression pour tous et d’une civilité qui ne trahisse rien, malgré la réalité des menaces, de nos principes.