Crédit : Canva
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Un chaos en expansion

Éditorial

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis participe d’un processus de fond, qui est à l’œuvre dans de plus en plus de pays et dans les relations internationales : la remise en cause de la règle de droit.


De part et d’autre de l’Atlantique, il suffit de comparer la teneur des commentaires médiatiques sur l’élection de Donald Trump en 2016 avec ceux de 2024 pour mesurer combien se sont banalisés, voire normalisés, cette figure et tout ce qu’elle représente désormais. Comme si la dimension spectaculaire – au sens propre – de l’événement avait pris le dessus : loin de la gravité inquiète qu’avait suscitée sa première victoire, la tonalité des débats oscille aujourd’hui entre la griserie face aux provocations du personnage et le relativisme quant à la signification de sa réélection et ses possibles conséquences. Au risque de passer à côté de ce qui mériterait vraiment de faire débat.

Le dévoilement fracassant de quelques noms envisagés pour le futur gouvernement nourrit ainsi toutes sortes d’analyses sur les « premières nominations de Trump », sans toujours préciser qu’il ne s’agit à ce stade que de propositions que le Congrès américain doit confirmer à la suite d’auditions. Trump a fait valoir qu’il n’excluait pas de se passer de cette étape en recourant à une obscure dérogation constitutionnelle qui lui permettrait, si le Congrès était suspendu pour une dizaine de jours, de procéder à des nominations sans l’aval des sénateurs. Ce point suscite étonnamment peu d’intérêt, alors qu’il est crucial : si le Congrès consentait à ce coup de force, ce serait une entorse majeure au principe de séparation des pouvoirs, qui est au cœur de la démocratie constitutionnelle américaine. Avant même les élections, en juillet 2024, la décision de la Cour suprême accordant une large immunité aux anciens présidents contre les poursuites pénales dont ils pourraient faire l’objet n’a pas non plus suscité l’inquiétude qu’elle aurait dû. La juge Sonia Sotomayor, dans son opinion dissidente, avait alors écrit que la Cour venait d’élever le président au statut d’« un roi, au-dessus des lois1 ».

Les outrances de Trump et de son entourage, dont il est tentant de se repaître, font ainsi écran à un processus de fond : le détricotage des procédures et des mécanismes qui assurent l’équilibre institutionnel et fondent la démocratie libérale. Trump n’est ni le premier, ni le seul à engager son pays sur cette pente. L’humeur « illibérale » n’épargne aucune région du globe, et la confusion croissante entre démocratie et fait majoritaire, la disqualification du pays légal au profit d’un supposé « pays réel », la suspicion à l’égard de tous les contre-pouvoirs, notamment la presse et les juges, en sont autant de manifestations, de la Hongrie à l’Argentine, en passant par la Turquie, l’Italie ou Israël. Plus près de nous, la vindicte à l’égard des tribunaux qui tentent de faire appliquer la loi en requérant l’inéligibilité de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens en offre un autre exemple. Mais le fait que la première puissance mondiale s’engage sur cette voie donne une ampleur nouvelle au phénomène.

La progression du non-droit peut être le fait de groupes d’intérêts en compétition, qui substituent peu à peu à toutes les réglementations la seule loi du plus fort.

Cerner les contours de ce dernier n’est d’ailleurs pas simple, comme en témoigne la difficulté à nommer les différentes expériences politiques qui s’y rapportent – faut-il parler de populisme, d’illibéralisme, d’autoritarisme ? Tous ont un trait en commun, qui est la remise en cause de la règle de droit, s’appliquant autant au quidam qu’à l’État, comme fondement de l’organisation sociale. Alors que l’on associe volontiers les pouvoirs autoritaires au durcissement de la loi et de son application, ces régimes font en réalité tout l’inverse, en promouvant le non-droit. Dans un livre paru aux États-Unis en 1942, le juriste allemand Franz Neumann a ainsi livré une analyse originale du national-socialisme, sous les traits du monstre biblique Béhémoth2. À rebours des approches qui ont vu dans l’État totalitaire une incarnation paroxystique du Léviathan hobbesien, Neumann affirmait au contraire que le IIIe Reich était un non-État, un principe de chaos en expansion, que Hobbes avait identifié sous les traits du monstre qui défait la souveraineté de l’État, dans son ouvrage sur la guerre civile anglaise3. L’originalité de Neumann fut aussi d’identifier le caractère pluriel du système totalitaire, loin du fascisme monolithique. Il a montré que la progression du non-droit peut être le fait de groupes d’intérêts en compétition, qui substituent peu à peu à toutes les réglementations la seule loi du plus fort. Ces réflexions ont évidemment un écho funeste aujourd’hui, quand les visages de Donald Trump et d’Elon Musk, associés à une clique de milliardaires, esquissent les contours d’un pouvoir devenu monstrueux.

La progression du non-droit est déjà une réalité très concrète sur le plan international, et les conflits qui sévissent en Ukraine, à Gaza, au Soudan ou au Yémen ont en commun la quasi-disparition de toute référence au droit international, comme le mépris absolu des institutions qui l’incarnent. C’est aussi le propre du chaos que de s’étendre s’il n’est pas contenu, et la victoire de Trump est un signal fort envoyé à ceux qui voudraient pousser encore plus loin la logique de l’arbitraire : l’attaque russe massive qui s’est abattue sur le territoire ukrainien en ce mois de novembre en est une tragique illustration.

Esprit

  • 1. Entretien avec Michel Rosenfeld, « Trump v. United States » [en ligne], Esprit, septembre 2024.
  • 2. Franz Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme 1933-1944 [1942], trad. Gilles Dauvé avec la collaboration de Jean-Louis Boireau, avant-propos d’Alfons Söllner, postfaces d’Herbert Marcuse et Theodor W. Adorno, Paris, Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2024.
  • 3. Thomas Hobbes, Œuvres, t. IX, Béhémoth [1668], trad. Luc Borot, éd. sous la dir. de Yves-Charles Zarka, Paris, Vrin, 1990.