Une atmosphère inflammable


Une simple rumeur peut désormais conduire à déscolariser des enfants, un appel de groupuscules mal identifiés jeter des manifestants dans les rues, un sketch inquiéter les autorités, un livre pour enfants affoler des responsables politiques … Une surenchère d’indignation bruyante conforte l’ambiance de panique morale. Que penser de cette atmosphère inflammable où le moindre fait divers peut accaparer l’attention et les commentaires ?

La contagion virale favorisée par les nouvelles technologies offre bien sûr une force de diffusion et une vitesse de propagation inouïe aux idées les plus farfelues. Mais la technologie n’explique pas tout : la réception favorable accordée aux théories du complot les plus grotesques montre une montée de la crédulité et un affaiblissement inquiétant du sens commun. Avant le développement de l’internet, la presse et la télévision étaient tenues pour responsables de ces emballements médiatiques à répétition. Mais l’affaiblissement de la presse et le désintérêt croissant pour le journalisme dans les médias télévisuels font émerger une nouvelle réalité : un recul de la discussion informée au profit de querelles demi-savantes et de polémiques bouffonnes.

Le journalisme a longtemps constitué un bouc émissaire pratique : c’est lui qui était considéré comme responsable de la dégradation du débat public. La surenchère commerciale imposée par la concurrence du marché prostituait l’esprit civique. Mais ce procès est-il encore d’actualité, alors que le modèle économique de la presse papier s’est effondré et que des titres aussi emblématiques de la presse française que Libération risquent de disparaître ? Au demeurant, ce procès se trompe souvent de cible, en se focalisant sur quelques éditorialistes, alors que le travail de la presse consiste dans une activité collective, organisée dans une rédaction : vérifier, recouper, hiérarchiser, contextualiser…

Entendu ainsi, le journalisme peut très bien migrer du papier au numérique. Mais, quoi qu’en disent les pionniers des nouveaux médias, le modèle économique des sites d’information n’est pas mûr : le consentement à payer du consommateur y est plus faible, la concurrence du gratuit plus directe, les revenus publicitaires dix fois inférieurs. Comme le montrent les mésaventures récentes de Libération, la diversification des modes de financement peut rapidement mettre en péril la force du titre : monétiser une marque « branchée » en vendant des journées de colloque « clé en mains » aux grandes villes françaises ou en transformant la rédaction en salon gastronomique et culturel, c’est masquer un peu plus au lecteur la réalité du travail journalistique qui permet d’assurer l’incessante tâche d’un quotidien.

N’anticipons pas trop vite le discours rétrospectif : un autre modèle naîtra sans doute de cette crise. Mais garantira-t-il une information indépendante ? Et à quelle échéance ? Entre-temps, des titres disparaîtront. Or un titre de presse, c’est aussi une manière de fédérer des lecteurs, de donner forme à des ambiances sociales, de coaliser des préférences ou des curiosités. Et surtout de surprendre ce lectorat, de lui apporter ce qu’il n’attend pas. À une échelle plus modeste et dans une économie moins directement concurrentielle (seules Esprit et Commentaire sont véritablement des revues indépendantes avec une équipe réduite de salariés), les revues généralistes participent à cette construction d’un débat public éclairé. Le principal bouleversement d’une communication en réseau, désintermédiée, c’est l’éclatement de ce type de rencontre entre un lectorat et un projet éditorial et, de ce fait, l’impression que les mouvements d’opinion peuvent s’agréger de manière imprévisible, brutale ou irrationnelle. La qualité du débat public s’en ressent déjà. Comment continuer à défendre sur la scène publique des outils de rationalisation des passions ? La diffusion virale d’élans émotionnels ou de colère rageuse ne constitue pas un espace public. Derrière les marques, n’oublions pas l’enjeu démocratique.