Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Une très longue patience. Poèmes de Sony Tabou Lansi présentés par Jacques Darras

janvier 2016

#Divers

Une très longue patience

Sony Labou Tansi est disparu en 1995 à l’âge de 45 ans. Aussi ferons-nous exception, le concernant, à la règle que nous nous sommes fixée de parler exclusivement des poètes contemporains vivants. Règle fragile, à l’évidence. Règle deux fois fragile dans le cas du poète congolais, dont aucun des recueils ne parut de son vivant. Romancier auteur de six romans tous publiés aux éditions du Seuil entre 1979 et 1995, homme de théâtre ayant connu le succès, auteur critique prolifique dont on vient de rassembler les textes sous le titre Encre, sueur, salive et sang1, Sony Labou Tansi se concevait cependant en priorité poète. Douloureux paradoxe pour celui qui, reconnu à d’autres titres, dut garder au fond de ses tiroirs l’équivalent de plusieurs recueils. Or voici que les éditions du Cnrs viennent d’exhumer, de rassembler et de présenter sous forme d’un volume de 1 252 pages l’ensemble de ces poèmes quasiment inédits2. Grâces soient rendues à Claire Riffard et Nicolas Martin-Granel, les maîtres d’œuvre de l’entreprise, de nous faire non seulement découvrir l’un des poètes majeurs de la langue française du xxe siècle mais, partant, de modifier notre regard sur l’histoire de cette seconde moitié du xxe siècle poétique en France.

C’est en 1973, lors d’un séjour dans l’Hexagone, lié au théâtre, que Sony Labou Tansi, alors âgé de vingt-huit ans, présente à plusieurs éditeurs un choix de ses premiers poèmes sous le titre assez banal de Poèmes de Sony Labou Tansi. Malgré les recommandations de plusieurs lecteurs, dont le poète mauricien Édouard Maunick, les démarches du jeune poète congolais n’aboutirent pas. Voyagea-t-il à l’époque jusqu’à Honfleur à la rencontre de l’éditeur Pierre-Jean Oswald, si actif dans la publication de poètes de la décolonisation, plus particulièrement africains ? L’édition du Cnrs ne le dit pas, mais la question est posée. Prenant acte de ce refus, Sony Labou Tansi commentera plus tard :

Partout l’on m’a dit que c’étaient de bons poèmes mais qu’on ne pouvait pas les publier parce que je n’avais pas de nom. Comme je voulais parler, communiquer, je me suis mis à écrire autre chose.

À la lecture de cette première anthologie et gardant en tête les recueils qui viendront ensuite, on pourra se demander si le refus des éditeurs n’a pas conduit Sony à approfondir son art dans la clandestinité. Ce qui est évident, c’est que la violence du jeune poète congolais est aux antipodes de l’adieu définitif à la poésie d’un Denis Roche dans son manifeste, le Mécrit, paru la même année au Seuil également mais dans la collection « Tel Quel ». Chez Roche, l’entrée dans une seconde modernité se marque par une austère réflexion linguistique et prosodique. Chez Sony Labou Tansi, c’est un cri de révolte pure et brute :

Le Jour du Jugement dernier
Si l’on me demande
de citer mes fautes
Je répondrai
qu’on était tous chômeurs
dans la matière
Le Jour du Jugement dernier
Je hausserai
les épaules
et tendrement
je dirai à l’oreille de Dieu
que l’enfer
ça ne peut servir
qu’à brûler
les trois premières pages
de France Soir
puisque le Christ s’est trompé de mort

*

De 1976 à 1977, immédiatement après un autre recueil au titre symbolique, Ici commence ici, le poète congolais compose sur le papier quadrillé d’un cahier à petits carreaux les deux versions successives d’un poème qui est incontestablement son chef-d’œuvre, « L’acte de respirer ».

Non
Il
n’y a pas de moi
Je me ressaisis
comme
une
preuve
accablante
que
je n’existe pas
je
me
prends
à
témoin :
je n’existe pas –
J’ai
toute
chose
et toute chose m’a dit
que
je
reste
à venir
dans
le manège des mondes
Je
referme inconditionnellement
cette page-Dieu
sur
l’ignorance végétative
sur les prétentions
des
cellules grises
Face
au
silence
Face
à
la nuit géante
les mondes
émanent
de
l’instant et du doute
Mon
visage
tombe
dans le sable
des mots
et je me ressaisis –
je retourne
à
cette
preuve
accablante
que
je
n’existe pas –
J’éteins
la
matière
dans mon insurrection
charnelle

*

Dans cette seconde version du sixième poème, à l’image des autres poèmes du recueil, la parole de Sony Labou Tansi se précipite dans le vide d’un souffle presque inaudible, sans cesse relancé par les « embrayeurs », conjonctions, pronoms et autres prépositions, jouant un rôle de pivot. Ici la pensée se fait à haute voix, dépasse les contraintes de la prosodie à la recherche d’une nouvelle syntaxe. Comme s’il était passé outre-Atlantique, avec armes et bagages, dans la poésie nord-américaine, la langue de Sony Labou Tansi épure son rythme, jazze, scatte, danse dans le voisinage d’un William Carlos Williams ou mieux encore d’un Robert Kelly. C’est enjambement généralisé, la langue culbutant de palier en palier dans une vertigineuse descente minimaliste. Avec le poète congolais, une piste nouvelle s’ouvre dans la prosodie française, l’émotion se fait long cri modulé avec peut-être plus de dynamisme que chez Allen Ginsberg. Il faudrait pouvoir disposer de plusieurs pages, au minimum, pour évoquer les enjeux poétiques et philosophiques de cette poésie, ainsi qu’établir à quel point la minceur effilée du vers contraste avec l’amplitude joycienne de la prose du romancier dans la Vie et demie3. Nous nous contenterons d’indiquer le titre d’un autre recueil, tout aussi étonnant, auquel le poète semble avoir travaillé de 1983 à 1987, 930 mots dans un aquarium. Travaillant à distance de son ami congolais Tchicaya U’Tamsi, dans un climat d’admiration affectueuse réciproque, Sony Labou Tansi vient donc de reparaître en 2015 avec toute la fraîcheur spontanée d’un texte longtemps mûri dans l’obscurité, prouvant que la poésie voyage plus que jamais dans la longueur et la patience.

  • 1.

    Sony Labou Tansi, Encre, sueur, salive et sang, Paris, Le Seuil, 2015.

  • 2.

    Id., Poèmes, édition critique coordonnée par Claire Riffard et Nicolas Martin-Granel, en collaboration avec Céline Gahungu, Paris, Cnrs Éditions, coll. « Planète Libre », 2015. Signalons également que Daniel Delas avait déjà présenté, sous le titre l’Atelier de Sony Labou Tansi, un coffret contenant trois volumes de l’œuvre du poète, romancier et homme de théâtre congolais (Paris, Revue Noire, 2005).

  • 3.

    Sony Labou Tansi, la Vie et demie [1979], Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1998.