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Dans le même numéro

La fin de l'État de barbarie ? La force de la révolution syrienne (entretien)

La force de la révolution syrienne

La révolution arabe est un mouvement historique, aboutissement contemporain de la nahda, la renaissance arabe. La Syrie est au cœur de ce bouleversement, et la révolution qui s’y déroule doit être comprise au regard de l’histoire, comme de la structure de l’État syrien, qui parvient encore à se maintenir au niveau international, bien qu’il ne soit plus en réalité qu’une fiction. C’est au peuple syrien qu’il faut s’intéresser, si l’on veut qu’il puisse conquérir sa liberté.

Jean-Pierre Filiu est historien, professeur à Sciences-Po, et grand connaisseur du monde arabe. Spécialiste de la Palestine1, il a travaillé, dans les années 2000, sur le djihadisme contemporain et le phénomène d’Al-Qaida dans ses déclinaisons régionales2, puis sur l’enracinement des idéologies islamistes contemporaines dans l’eschatologie islamique3. Dès le début du mouvement il y a deux ans, il s’est intéressé de près à ce qu’il considère comme la « révolution arabe4  ». Il reprend ce thème dans le Nouveau Moyen-Orient, en suivant comme fil directeur les transformations en Syrie. Historien de l’actualité, il travaille sur le fondamental qui y affleure. Son travail est celui d’un historien plus que d’un politologue. Jean-Pierre Filiu est également un praticien du monde arabe, un homme de terrain : diplomate, il a notamment été en poste en Jordanie, en Syrie et en Tunisie. Il a en outre participé à la définition de la politique extérieure française, au sein du cabinet de Pierre Joxe, à l’époque où celui-ci était ministre de l’Intérieur puis de la Défense, puis comme responsable du suivi de la zone Afrique du Nord – Moyen-Orient au cabinet de Lionel Jospin à Matignon. Ces expériences lui confèrent un regard particulier, familier de l’analyse et de la décision politiques, des considérations politico-militaires, et de leur articulation avec la recherche et la diplomatie.

Jean-Pierre Filiu est enfin un homme de conviction. S’agissant du monde arabe et de ses transformations actuelles, cette conviction se structure autour de deux axes principaux. D’une part, il considère que « la » révolution arabe est un phénomène qui, s’il se décline dans le cadre de différents États-nations issus en grande partie de l’histoire coloniale, est transversal et a une portée non seulement régionale, mais aussi universelle. D’autre part, il s’attache à montrer comment, dans chacun des pays qu’elle concerne aujourd’hui, et notamment en Syrie, la révolution vient du cœur des sociétés, et est irréductible aux déterminations géopolitiques. Cependant, les acteurs internationaux, focalisés sur les aspects diplomatiques, ont insuffisamment pris en compte ces dynamiques internes. Et on sait combien le régime syrien s’est servi de la mécanique régionale et internationale pour dominer la société5.

Bruno Aubert

Esprit – Comment se définit et se renouvelle le mouvement révolutionnaire en Syrie ? Quelle est sa résonance sur le monde arabe, et Au-delà ?

Jean-Pierre Filiu – Michel Seurat, spécialiste de la Syrie, qui a eu des liens étroits avec Esprit6, fondait son analyse de l’État syrien sur l’açabiyya khaldounienne7. Bien que je m’inscrive dans la réflexion de Seurat, j’essaie aussi de montrer à quel point sa grille d’interprétation est dépassée pour penser la révolution actuelle, précisément parce qu’il s’agit d’une révolution. C’est bien parce que la révolution ne repose pas sur une açabiyya qu’elle vaincra. Tout l’effort du régime est de faire retour à la polarisation de 1979-1982, qui était une polarisation communautaire.

Par ailleurs, je ne cache pas les motivations personnelles de mon travail : d’abord, j’éprouve une empathie profonde pour ces peuples arabes en général, et le peuple syrien en particulier ; ensuite, mes vingt années passées dans la carrière diplomatique m’amènent à rechercher les conséquences pratiques des analyses intellectuelles ; enfin, je déplore la réduction fréquente de l’image du monde arabe à Al-Qaida, et la renaissance inquiétante, depuis des années, d’un discours de guerre contre le terrorisme, en France même. Ce discours est inquiétant non seulement parce qu’il est réducteur, qu’il entretient tout un climat médiatique, mais aussi parce que, à cause de lui, on n’a pas été assez attentifs aux mutations des sociétés arabes qui ont conduit à la révolution.

Mon premier livre sur la révolution8 était à l’origine destiné à répondre à des questions qui m’ont été posées à l’université de Columbia, peu après la chute de Ben Ali. Je pressentais que nous assistions à un phénomène de grande ampleur, à replacer dans le temps long. Ces « dix leçons » constituaient autant de stéréotypes à combattre. Par souci de cohérence, je les ai reprises dans un des chapitres de mon dernier livre. Je considère qu’elles restent globalement valides, hormis une : j’ai transformé la leçon intitulée « Les djihadistes n’intéressent plus que les dictateurs » en « Les djihadistes menacent les jeunes démocraties ». En effet, je sous-estimais auparavant la détermination des mouvements djihadistes, en Tunisie, en Égypte, et aujourd’hui en Syrie, à faire échouer le projet révolutionnaire.

Ces deux livres constituent un essai d’interprétation historique à chaud, alors qu’aujourd’hui, le climat intellectuel – qui n’a jamais été très enthousiaste vis-à-vis de la révolution – est devenu clairement critique à son égard. S’agissant de la Syrie, il n’est plus permis de parler de révolution, sous prétexte qu’il y a une « guerre civile », que des massacres sont perpétrés des deux côtés, etc.

Pour penser la révolution, j’ai construit un modèle qui met en perspective les mouvements révolutionnaires sur la longue durée, étant entendu qu’il s’agit d’un des bouleversements historiques majeurs de notre époque, qui devrait être étudié par toutes les disciplines – économie, sociologie, science politique, anthropologie, démographie, etc. Mon interprétation n’est donc que partielle.

La renaissance arabe

Mon modèle est le suivant : la révolution est l’aboutissement contemporain de la nahda, la renaissance arabe. Déjà au xixe siècle, ce grand phénomène de renaissance qui a touché toute la rive sud de la Méditerranée était traversé par deux courants : d’une part, un courant nationaliste qui trouvait en Europe le modèle d’un soulèvement contre les Ottomans, perçus comme étrangers malgré la solidarité islamique ; et, d’autre part, un courant qu’on appellerait aujourd’hui islamiste, qui considérait qu’il fallait faire retour aux sources de l’islam pour trouver la force de relever les défis de la modernité9, et préconisait la substitution d’un califat arabe au califat turc. La nahda est ainsi liée de manière dialectique à l’agression coloniale. Elle s’est développée dans un espace disputé par les Ottomans et les Européens. Il est important de noter que ce phénomène de renaissance n’a pas touché l’Arabie centrale, seul espace arabe à n’avoir jamais été colonisé, qui deviendra plus tard le foyer du wahhabisme. Or, la vague actuelle est porteuse de révolution jusque dans cet espace « hors nahda ».

En Tunisie et en Égypte, déjà à l’avant-garde, la nahda est portée par des dynasties modernisatrices – les beys en Tunisie, les khédives en Égypte – dont l’élan est brisé par l’intervention coloniale française en 1881 et anglaise en 1882. L’Égypte avait tous les attributs pour devenir un État émergent, mais elle est tombée pour sa dette, et a ainsi perdu son droit à l’autodétermination.

Le sort de la nahda se joue dès lors chez les peuples du Machrek, le Levant. Ce Levant est conceptualisé comme « Moyen-Orient », par l’amiral américain Alfred Mahan, dans un article publié en 1902 dans la revue des conservateurs britanniques National Review. La profession de foi de l’amiral Mahan peut se résumer ainsi : qui contrôle le Moyen-Orient contrôle le monde, puisqu’il contrôle les deux axes principaux du commerce mondialisé – la route de Suez et la route des Indes. Le Moyen-Orient est donc construit de l’extérieur par une projection de puissance d’abord conceptuelle avant d’être militaire.

Or, avec la révolution syrienne, on assiste à la fin de ce Moyen-Orient construit de l’extérieur. Bachar al-Assad, tout anti-impérialiste qu’il soit, est le pur produit de l’instrumentalisation des données géopolitiques contre son peuple. Comme le disait Michel Seurat, l’intensité de la mobilisation politique de la Syrie sur la scène internationale est inversement proportionnelle à l’intensité de la vie politique en Syrie même. En d’autres termes, plus la diplomatie syrienne est active – par exemple sur le conflit israélo-palestinien ou le dossier kurde – plus la vie politique syrienne se rapproche du degré zéro.

Le problème est que nous avons tous ce regard projeté, surplombant, de l’amiral Mahan sur le Moyen-Orient. C’est normal, mais désastreux, surtout dans le cas syrien, dont les reporters de guerre nous confirment la singularité. Ils avouent n’avoir jamais vu un terrain où le journaliste est autant menacé, où l’information est un enjeu aussi central et où le mensonge du régime fonctionne aussi bien. Cela s’explique par la construction de ce mensonge en fonction d’une attente internationale. Depuis deux ans, et encore aujourd’hui, alors que le seuil de soixante mille morts est dépassé, le régime affirme qu’il n’y a pas de révolution, mais seulement des terroristes payés par l’étranger pour déstabiliser la région. Et si l’on écoute le débat public actuel sur la Syrie, notamment en France, on n’entend parler que de djihadisme, de minorités, d’armes chimiques – exactement les thèmes sur lesquels ce que Michel Seurat appelait l’« État de barbarie » a posé les bases du débat.

Ce livre est une tentative pour recadrer le débat sur ce qu’il est : la lutte de libération du peuple syrien, un mouvement d’autodétermination qui est révolutionnaire, parce qu’il est combattu par toutes les facettes de l’État de barbarie. Comme le montre bien Jonathan Littell dans ses Carnets de Homs10, la société en révolution a progressivement rompu les liens dans lesquels le régime Assad l’entravait. Les structures de l’État de barbarie – le Baas en particulier – sont suspendues : il n’y a plus qu’avions, artillerie, chabbihas (miliciens du régime). Désormais, l’État n’existe plus que par sa façade internationale, que par une convergence d’intérêts internationaux – positifs, mais aussi négatifs : lâcheté, aveuglement, incapacité à envisager le jour d’après. Et ce qui se passe en Tunisie, en Égypte, et bien sûr au Mali, non seulement sert le maintien en place de tous les despotes, mais renforce aussi le regard surplombant qui nie la réalité du terrain.

Dans le premier conflit mondial, la nahda converge avec la thawra (révolution) – qu’on persiste à traduire comme la « révolte » des peuples arabes, alors qu’il s’agit véritablement de luttes de libération. Dès 1916, la révolution est portée par les Arabes à partir de Jeddah la cosmopolite – et sans qu’y prenne part l’Arabie intérieure, celle d’Ibn Seoud, wahhabite, prosélyte, intolérante. Ce mouvement fait converger les deux courants de la nahda : le courant nationaliste – parce qu’il s’agit de la thawra ‘arabia, de la révolution arabe – et le courant islamiste – grâce à la figure du chérif Hussein, qui représentait le calife idéal : gouverneur de La Mecque, hachémite c’est-à-dire descendant du Prophète, arabe, en guerre contre les Turcs…

Les peuples arabes feront confiance aux Occidentaux, qui leur promettent un Royaume arabe – sans pour autant en définir les frontières – et parlent de droit à l’autodétermination. Au Maghreb, la question de l’autodétermination a été réglée, si j’ose dire, par la colonisation. Au Machrek, il y a d’une part le cas de l’Égypte, avec la révolution de 1919 contre le protectorat anglais, qui a les mêmes caractéristiques que celle de Tahrir en 2011 (non-violence militante et assumée, élites urbaines qui communiquent l’impulsion révolutionnaire à leur environnement rural, mobilisation transconfessionnelle, etc.). Cette révolution est écrasée, mais l’indépendance est concédée – même si elle restera seulement formelle pendant trente ans, et deviendra effective avec le renversement de la monarchie parlementaire, s’accompagnant de la destruction des acquis politiques pluralistes.

D’autre part, il y a le cas de la Syrie. Cœur historique de la politique régionale, elle va payer au prix fort la projection coloniale du Moyen-Orient. Le tracé des frontières du « Grand Liban » en 1920 est aussi mal ressenti que la cession du sandjak d’Alexandrette à la Turquie en 1939. Tout ce que les Alliés ont annoncé à la Syrie s’est traduit par son contraire : en fait d’autodétermination, des amputations territoriales ; en fait de Lumières et de construction nationale, la création d’un État des alaouites – du reste, les « alaouites », qui jusqu’alors étaient désignés par le terme noseyris, du nom du fondateur de ce courant, sont singularisés à cette époque par des orientalistes comme Henry Lammens, malgré une grande ignorance sur leurs croyances réelles : la France recherchait l’équivalent des maronites au Liban, une minorité sur laquelle elle pourrait s’appuyer. On attribue à ces alaouites un État avec Lattaquié – une ville de troisième zone à l’époque – comme capitale. On ouvre les académies militaires à ces alaouites des montagnes, qui sont asservis depuis environ un millénaire de massacre et d’oppression, vivent de traditions peu islamiques, et ne demandent qu’à briser la domination des sunnites des villes ! Rappelons enfin qu’en 1945, deux ans à peine après que la Syrie est devenue indépendante, le général de Gaulle fait bombarder le parlement… Bref, cette indépendance sera terriblement frustrante. Pour preuve, en 1949, c’est la Syrie qui « invente », dans le monde arabe, le coup d’État militaire ; et, lors du deuxième coup d’État, la même année, elle invente l’exécution du dictateur déchu.

L’État de barbarie

Ne pouvant pas exister par elle-même, mais en même temps trop faible pour se fondre dans un autre espace, la Syrie est en permanence ballottée entre sa volonté de leadership, les intrigues de la guerre froide et sa compétition avec les autres puissances du Moyen-Orient – Le Caire et Bagdad. En 1958, quand, dans le contexte des rumeurs de complot visant la Syrie, est formée la République arabe unie, c’est la Syrie qui se jette dans les bras de l’Égypte : Nasser, qui contrôlait déjà tout dans le pays, n’avait pas besoin de cette union formelle. Cette union est une catastrophe pour l’autodétermination. À cet égard, je tiens à souligner que le drapeau de la révolution syrienne aujourd’hui est le drapeau de la révolution sécessionniste de 1961, et donc de la restauration de l’indépendance syrienne après l’intermède de la République arabe unie. C’est la Syrie qui se reconstruit contre les sirènes panarabes.

La force extraordinaire du Baas et de Hafez al-Assad, c’est de remettre la Syrie au centre. Ainsi, avec la guerre de 1967, les Syriens reprennent la main sur le destin des Égyptiens, en les amenant par leur surenchère à entrer dans un conflit armé dont l’Égypte ne voulait pas. Et l’annonce, par Hafez al-Assad, alors ministre de la Défense, de la chute de Quneitra, alors que celle-ci n’était pas tombée, est frappante : entre le Golan et la survie du régime, Assad n’a pas hésité une seconde, il a abandonné le Golan. Car le régime est plus important que l’État, comme l’a montré Michel Seurat. De même, quand les Palestiniens s’engagent, en 1970, dans Septembre noir, les Syriens se mobilisent, mais leurs blindés entrent à découvert en Jordanie, parce que Hafez al-Assad a donné ordre à l’aviation de ne pas décoller ! Il a laissé les blindés syriens se faire anéantir par l’aviation jordanienne. Ainsi, c’est sur les ruines de sa propre armée qu’Assad prend le pouvoir.

Le Baas impose au pays une logique de parti, et Assad la prédominance de son régime (nizâm), de son État de barbarie. Pour comprendre les Assad, il faut bien voir qu’ils n’ont aucune vision stratégique. La survie est leur seul impératif. Les morts ne comptent pas. Rien ne peut être au-dessus de la raison du régime, d’où le slogan : « Assad pour l’éternité », la déification d’Assad. Ainsi, il ne peut y avoir, et il n’y aura jamais, aucune concession ; et toute velléité de contestation sera traitée avec la pire violence, parce que c’est la condition de la survie du régime.

Comme en Jordanie ou au Maroc, la succession coïncide avec une image de plus grande libéralisation du régime. Mais la réelle différence entre le père et son fils, c’est que Hafez al-Assad savait d’où il venait – de la montagne pauvre – et qu’ainsi il avait fait des choses, en faveur de la paysannerie, par exemple ; Bachar, lui, naît dans la famille régnante. Même s’il était censé être voué à l’ombre, n’étant pas le fils héritier, il avait cependant tout pour être ce qu’il est devenu, à savoir un dictateur implacable. Dans la logique de l’État de barbarie, il n’a pas le choix : soit il tue, soit il est tué. Il y a là une dimension tragique : il est aspiré dans cette logique.

Aujourd’hui se déroule le pire scénario pour le peuple syrien, car la communauté internationale continue à accréditer la fiction de l’État syrien. On demeure très loin du geste révolutionnaire accompli par Sarkozy contre Kadhafi, soit le transfert de légitimité du despote à la révolution. Même la France, qui est à la pointe de la reconnaissance de la Coalition, n’en a pas tiré toutes les conséquences : si la Syrie c’est la Coalition, alors il faut lui fournir des armes, et l’aider en matière d’information et d’infrastructures ; et il faut accepter que ce soit elle qui décide. Nous avons fondamentalement affaire à un combat pour l’autodétermination, dont les vainqueurs seront les défenseurs reconnus comme les plus conséquents et les plus efficaces des intérêts nationaux. C’est ce qui explique l’ambiguïté sur les jihadistes. Les fondateurs du Front al-Nosra sont des anciens combattants syriens de la guerre d’Irak, qui étaient alors proches des services de renseignement syriens.

Le décalage entre l’extérieur et l’intérieur

Comment s’articule aujourd’hui sur le terrain le ressort historique que vous avez décrit – l’héritage de la nahda, l’amputation de l’identité syrienne, etc. ? Jusqu’à présent, les analyses qui primaient sur la Syrie privilégiaient les déterminations géopolitiques. On ne percevait ce mouvement profond dont vous retracez les antécédents historiques et le renouvellement que sous l’angle de la révolte, de l’exaspération, qui ne pouvait pas dépasser un certain degré d’énergie. La plupart des analyses tablaient sur l’essoufflement ou sur la guerre civile de type confessionnel, sur le modèle libanais ou irakien. Or, aujourd’hui, on n’a pas d’essoufflement, mais un renouvellement constant de la logique de contestation ou d’insurrection civile ou militaire ; et on ne s’est pas non plus effondré dans une logique de guerre civile…

Dans mon livre, j’ai essayé de mettre en lumière des saisons, constatant qu’à chaque fois c’est le régime qui a pris l’initiative de l’escalade, et qu’à chaque fois le monde entier l’a accepté, soit tacitement, soit de manière complice. Je suis d’ailleurs très critique à l’égard de Kofi Annan, dont la mission a coïncidé avec la descente aux enfers (les premières grandes vagues de massacres et d’épuration confessionnelle contre des zones sunnites, ainsi que la militarisation de l’ensemble de la crise). Le système international accrédite la fiction de l’État syrien : on croit que la Syrie, c’est Bachar al-Assad. C’est la grande force des Assad : avoir réussi à capter cette attention internationale. Donc la révolution se renouvelle, elle n’a pas le choix.

La révolution aujourd’hui est exsangue, les gens sont épuisés, désespérés. L’incroyable est qu’ils ne se tuent pas encore entre eux ! À mesure que la révolution dure, sa charge programmatique diminue, parce que toute son énergie se concentre dans le renversement du dictateur. Il ne faut plus parler de politique aux révolutionnaires : il faut leur donner les moyens d’en finir. Outre le fait d’avoir su imposer son discours, les deux autres grandes victoires de Bachar al-Assad sont d’avoir su attirer sur le terrain militaire une contestation qui était initialement sociale et politique, et d’avoir joué là-dessus pour rester au pouvoir.

On observe actuellement une rétrocession des fonctions de représentation et de gestion (écoles, hôpitaux, voirie, etc.), qui avaient été assumées par les conseils militaires, à des structures civiles qui nous sont totalement inconnues. La révolution va plus vite que nous ! De manière générale, avec les révolutions dans le monde arabe, les pays étrangers ont commencé à nouer des contacts qu’ils auraient dû avoir depuis bien longtemps – les Frères musulmans, par exemple. Mais ces contacts sont déjà dépassés aujourd’hui : il faudrait être en contact avec les salafistes, les syndicalistes, les gauchistes, les fédéralistes, les tribus, etc. En Syrie, nos contacts de l’intérieur ne sont déjà plus la révolution. Les démarches de Paris auprès de l’opposition sont selon moi légitimes, mais j’ai peur que ce décalage subsiste. Tant qu’on ne livre pas l’armement qui permettrait aux révolutionnaires d’abattre les hélicoptères et les avions, de frapper les batteries d’artillerie lourde, et ainsi de protéger efficacement les zones libérées – donc de les libérer véritablement –, il n’y aura pas d’autorité alternative installée à l’intérieur. Or, tant que cette autorité ne sera pas installée à l’intérieur, elle sera illégitime, parce que ce combat est un combat pour l’autodétermination.

Le décalage entre intérieur et extérieur est structurel. En dépit de toutes leurs qualités, les gens de l’extérieur ne sont jamais qu’à l’extérieur. À l’intérieur, les gens souffrent mille morts. Ceux qui demain gouverneront la Syrie seront ceux qui auront traversé ces mille morts, et qui auront survécu. Ils pourront justement opposer leur légitimité de survivants à la tactique de survie au prix du pays, qui est celle de Bachar al-Assad.

Qu’en est-il de la question religieuse et confessionnelle ? L’instrumentalisation des chrétiens d’Orient n’est-elle pas une des raisons majeures du statu quo sur la question syrienne ? Tout comme la menace brandie d’une « djihadisation » de la révolution, présente dans le débat public français ?

Un double précédent pèse sur la révolution syrienne : la Libye et l’Irak. On présente le devenir irakien – invasion, guerre civile et instauration d’un pouvoir confessionnel – comme ce qui arrivera nécessairement en Syrie. Mais l’analogie ne fonctionne pas : dans un cas, on a une invasion étrangère qui conduit à la destruction de l’État, dans l’autre, on a une révolution qui part des profondeurs de la société, grignote l’État dans sa dimension de barbarie, et le reconstruit peu à peu. Il n’y a donc aucune fatalité permettant de prévoir un scénario irakien en Syrie. Mais une des raisons majeures de l’attentisme des États-Unis est que beaucoup de ceux qui combattent aujourd’hui en Syrie étaient allés combattre en Irak contre les troupes d’occupation américaines. Les Américains n’ont donc aucune envie de les soutenir. Le précédent libyen pèse également sur le cas syrien. On croit là encore à une reproduction à l’identique.

S’agissant des chrétiens d’Orient, on rappelle le précédent irakien, sans voir que ce dernier s’inscrit dans le cadre d’une militarisation confessionnelle par l’occupant, qui a réparti le pouvoir entre des groupes armés sur une base ethnique et/ou communautaire.

Le débat public français sur la Syrie nous en apprend plus sur la France que sur la Syrie. Marine Le Pen ne parle que d’« automne islamiste » et d’influence du Qatar, qu’elle agite comme la menace pesant sur nos banlieues. D’autres considèrent que la France a pour seule responsabilité de protéger les chrétiens d’Orient. Ils ne prennent d’ailleurs pas en compte la lutte des classes interne au clergé syrien, dont certains membres – les plus proches de la population – participent à la révolution, alors que les hiérarques, nommés par le Baas et contrôlés par les services de renseignement, soutiennent le régime. Il est évident que, dans certaines zones, des violences seront perpétrées à l’encontre de populations appartenant à telle ou telle confession, mais ce sera parce que ces populations ont combattu les forces de l’opposition. Mais dans nos médias, on nous les présentera comme des violences confessionnelles… C’est du reste dans cette logique que le régime veut armer des chrétiens, à Bab-Touma et ailleurs.

Pour ce qui est du djihadisme et de la menace terroriste, il faut bien voir qu’Al-Qaida en Syrie n’existe pas. À Homs, Abderazzak Tlass a dit à Jonathan Littell : si le monde ne nous aide pas, nous serons tous Al-Qaida. Si les révolutionnaires agitent ainsi Al-Qaida, c’est pour que les Occidentaux agissent. Ils ne comprennent pas pourquoi on ne fait rien.

Al-Qaida en Irak désigne la milice sunnite qui lutte contre le régime de Maliki – et qui continuera tant que les sunnites seront privés de l’accès au pouvoir. Si cette milice a des entrées en Syrie, c’est à cause de Bachar al-Assad, qui a laissé des Syriens rejoindre ses rangs en Irak contre les Américains. On retrouve aujourd’hui une partie de ces Syriens dans les groupes djihadistes, notamment le Front al-Nosra. Il s’agit d’un djihadisme nationalisé : ces hommes sont djihadistes par leur discours et leur pratique, mais leur horizon est national ; du moins, tant qu’ils combattent le régime. Ainsi, Abu Bassir al-Tartusi, la référence syrienne du djihadisme, a appelé depuis Londres les djihadistes à rejoindre l’Armée syrienne libre (Asl), plutôt qu’al-Nosra. Si les djihadistes gagnent, la situation pourra être comparable à celle du Hezbollah, qui continue de se comporter comme une milice. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, ils sont à leur zénith, à cause de l’impasse militaire : eux assurent aux combattants salaire, nourriture, et cadre.

Et les condamner ne résout en rien le problème. Quand le Front al-Nosra a été inscrit sur la liste noire des Américains, Bachar al-Assad devait jubiler ! Il est insupportable que, de l’extérieur, on veuille poser des conditions aux révolutionnaires : c’est leur pays, c’est à eux de décider ! C’est là aussi qu’intervient la question de l’armement. Elle doit être posée comme la conclusion d’un diagnostic très simple sur l’illégitimité absolue de l’État de barbarie. Les armes ne sont que l’attribut de cette souveraineté que le peuple syrien, aux côtés duquel nous devons être, veut reconquérir. Ce peuple a le droit de légitime défense face à l’agression barbare dont il est la cible.

Un conflit localisé

Alors qu’on pouvait craindre les effets de la crise syrienne sur le Liban, les frontières se maintiennent. Comment se fait-il que le régime n’ait pas réussi à sous-traiter la violence dans les pays voisins ?

Selon moi, les révolutions consolident les frontières nationales. La Cyrénaïque est emblématique à cet égard : en dépit des récriminations de Benghazi contre Tripoli, en Libye, le vote pour les séparatistes n’a pas représenté grand-chose dans cette région. De même, en Irak : si les séparatistes avaient eu gain de cause, il n’y aurait pas eu de guerre civile ! En Syrie, toute la construction du mouvement national s’est faite dans la négation des mouvements séparatistes alaouite et druze, encouragés par la France. Je ne crois pas à l’éclatement interne. D’ailleurs, cela impliquera une sortie de crise très dure pour le pays alaouite. S’agissant des Kurdes, on a un facteur allogène : le Pkk, allié de Bachar al-Assad. Mais de nombreuses katibas kurdes ont déjà rejoint l’Asl et combattent sous le drapeau révolutionnaire, non plus sous le drapeau kurde : c’est un phénomène sans précédent. C’est Assad qui joue sur les frontières – la frontière turque avec les bombardements, la frontière libanaise avec l’assassinat de Wissam al-Hassan. Mais cela ne fonctionne plus. Comme disait le regretté Samir Kassir, la démocratie en Syrie c’est l’indépendance du Liban, et réciproquement. Je crois que la révolution va consolider la Syrie, mais aussi le Liban : après sa victoire, le Hezbollah ne pourra qu’être plus libanais. Le pays sur lequel cette victoire aura l’impact transfrontalier le plus important sera l’Irak. Dans la province d’al-Anbar, des manifestations reprennent déjà les slogans de la révolution syrienne. On peut s’attendre à ce que les internationalistes syriens reviennent à al-Anbar, pour lutter contre Maliki. Enfin, la révolution syrienne entraînera une émulation en Arabie et en Algérie. Car la Syrie de 2013 présente de nombreux points communs avec l’Algérie vingt ans plus tôt : tout comme le régime syrien aujourd’hui, le régime algérien a djihadisé la révolution pour mieux la réprimer.

Quel est le rôle des villes syriennes dans la révolution ?

La révolution vient des « campagnes dans la ville » ainsi que des villes moyennes, comme Deraa, comparable à Kasserine ou Sidi Bouzid en Tunisie : des villes où il y avait une forte densité de membres du parti. Ce n’est donc pas là où l’État est faible, mais au contraire là où il est trop fort, qu’il s’écroule en premier : parce que sa pression sur le corps social y était insupportable. Par exemple, à Deraa, c’est le chef de la sécurité politique, le général Atef Najib – celui qui a fait tirer dès le premier jour sur les manifestants –, qui contrôlait les permis fonciers sur les terres agricoles autour de la ville. Or, comme on sortait d’une période de sécheresse qui avait provoqué des déplacements de population importants, entre autres depuis la vallée de l’Euphrate vers des zones comme Deraa, et depuis Deraa vers les quartiers informels – les « campagnes dans les villes » – à Damas et à Homs, Deraa a fait éclater Homs et Deir-Ezzor.

En juillet 2012, les batailles de Damas et d’Alep ont eu des conséquences catastrophiques. Elles ont notamment rendu antagonistes des populations entières, comme celles d’Alep et d’Idlib. Car on n’est plus dans le schéma du soulèvement de 1979-1982 analysé par Seurat : alors, c’était l’açabiyya locale qui agissait à Alep ; aujourd’hui, il s’agit de brigades arrivées de l’extérieur qui enrôlent des chebabs du coin.

Comme le dit justement François Burgat, il ne faut pas idéaliser cette révolution : elle revient au prémoderne, au local. Cela signifie notamment un retour à des modes de gestion paysans, patriarcaux, où les femmes disparaissent de l’espace public. Ce ne sont pas les Lumières en marche. Par ailleurs, sous des formes différentes de ce qui s’est passé en Libye, le sexe a été utilisé comme arme de guerre par le régime, avec des viols massifs. Il ne faudra donc pas s’étonner ensuite si l’on constate un retour d’invariants moraux, qui relèveront en fait d’une logique de préservation collective. Et il est évident que la guérilla n’est pas à l’abri du mimétisme de la barbarie d’Assad. Le meilleur antidote contre cette contamination de l’État de barbarie est une victoire, la plus rapide possible.

En définitive, ce qui est frappant, c’est que la société syrienne tienne bon ; et ce, parce qu’elle conserve un sens du temps long, parce qu’elle est encore capable de se projeter dans un avenir qui lui appartient. Aujourd’hui, on entend en Syrie : « Les Ottomans sont partis. Les Français sont partis. Ils partiront. » Les Syriens perçoivent ce régime comme un corps étranger dont ils se débarrasseront. Ce qui est sûr, c’est qu’ils n’ont pas de problème d’identité – pas plus que les Tunisiens et les Égyptiens ! Si le discours de Bachar, qui fait de la révolution un simple mouvement terroriste, violent et confessionnel, avait le moindre fondement, les révolutionnaires auraient dû être pulvérisés depuis longtemps. Le fait même que le mouvement tienne est la preuve qu’il s’agit d’un mouvement de libération, et que les révolutionnaires iront jusqu’au bout.

  • *.

    Ce texte est issu d’une rencontre, à Esprit, autour du dernier livre de Jean-Pierre Filiu, le Nouveau Moyen-Orient. Les peuples à l’heure de la révolution syrienne, Paris, Fayard, 2013.

  • 1.

    J.-P. Filiu, Mitterrand et la Palestine, Paris, Fayard, 2005 ; Histoire de Gaza, Paris, Fayard, 2012.

  • 2.

    Id., les Neuf Vies d’Al-Qaida, Paris, Fayard, 2009 (rééd. la Véritable Histoire d’Al-Qaida, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 2011).

  • 3.

    Id., l’Apocalypse dans l’Islam, Paris, Fayard, 2008.

  • 4.

    Id., la Révolution arabe. Dix leçons sur le soulèvement démocratique, Paris, Fayard, 2011.

  • 5.

    Voir l’éditorial de ce numéro, p. 4.

  • 6.

    Voir le numéro d’Esprit de juin 1986, « Michel Seurat, l’œuvre d’un médiateur », et plus récemment l’article d’Olivier Mongin, « La barbarie syrienne et Michel Seurat », Esprit, juin 2012.

  • 7.

    Concept forgé par Ibn Khaldoun, que Michel Seurat traduit par « esprit de corps », l’açabiyya désigne le lien de solidarité qui unit une communauté humaine et, par extension, le « corps », le « groupe ».

  • 8.

    J.-P. Filiu, la Révolution arabe…, op. cit.

  • 9.

    On parlait déjà alors de « salafisme », mais dans une optique réformiste, différente du sens donné aujourd’hui à ce terme.

  • 10.

    Jonathan Littell, Carnets de Homs, Paris, Gallimard, 2012.