Chris Marker, poète des « essais cinématographiques »


Le rôle joué par Chris Marker dans la culture française de la seconde moitié du xxe siècle, apparemment secondaire et isolé (entre autres parce que Marker se cachait au lieu de se montrer), se révèle aujourd’hui central.

Il a été photographe et metteur en scène au cinéma, graphiste et éditeur, journaliste et écrivain, explorateur de mondes et de cultures lointains, et, de manière toujours cohérente, révolutionnaire perpétuel, qui mettait dans toutes ses initiatives, dans tous ses travaux, le feu de la conviction, et une certaine idée du service (la culture au service du peuple et de son émancipation, de son savoir) issue du meilleur de la tradition socialiste et étrangère aux parodies que furent le stalinisme et le maoïsme. Sur le plan politique, il s’inscrit dans une tradition bien française, aujourd’hui encore existante et active, que l’on pourrait nommer, appellation très générale, le post-trotskisme.

Voici, de mémoire, certaines de ses nombreuses activités : son travail éditorial au Seuil (l’éditeur le plus radical de la place de Paris dans les années 1950 et 1960), à travers la conception graphique de collections comme « Petite Planète » et « Écrivains de toujours », exemplaires dans leur mise en œuvre du lien entre texte et photographie (dans la seconde collection, Marker écrivit Giraudoux par lui-même, livre sur son écrivain favori, un bourgeois bien bourgeois qui influença également Resnais, coauteur des premiers documentaires de Marker) ; ses reportages photographiques aux quatre coins du monde, accompagnés de commentaires poétiques, ou ses documentaires cinématographiques (Lettre de Sibérie, Dimanche à Pékin, Cuba si !, et, bien plus tard, ceux qui montrèrent Prague occupée par les Soviétiques, le Chili de Salvador Allende, l’Europe vue par les immigrés…) ; son travail de critique cinématographique et culturel pour Esprit (et non pour Les Temps Modernes), dans lequel il mit en avant les œuvres de Kurosawa, de Tarkovski, des grands humanistes hors du giron d’Hollywood ; sa participation à l’histoire du « cinéma parallèle », comme on l’appelait alors, né à l’époque de la guerre d’Algérie et auquel il contribua avec le Joli Mai, film exemplaire, véritable bijou à redécouvrir ; son œuvre de cinéaste, d’une profonde originalité formelle, qualifiée d’« essai cinématographique », entre le reportage et l’enquête, l’élaboration poétique et la reconstruction historique, la réflexion sur le présent et celle sur ses racines, fondée sur le dialogue entre les cultures et la confrontation permanente avec l’évolution des médias, employés à des fins opposées à celles que leur attribue l’industrie médiatique, d’hier et d’aujourd’hui (de cette œuvre émerge un film mythique, génial et bref, la Jetée, composé de plans fixes et que Marker définit comme un « roman-photo ») ; sa participation active à mai 1968 à travers l’invention des ciné-tracts et la création de groupes documentaires (Slon, Iskra et Medvedkin) sur les luttes des ouvriers, gérés par les ouvriers eux-mêmes et quelques étudiants déterminés, groupes qui collaboraient avec d’autres, plus idéologiques (le « Dziga Vertov » de Godard, le groupe « populiste » de Marin Karmitz, collaboration qui fut impossible avec le Dynadia du Pcf) ; son rôle moteur dans la conception et la réalisation d’un film collectif exceptionnel, Loin du Vietnam, qui réunit Ivens, Resnais, Godard, Varda, William Klein et même Claude Lelouch (alors qu’en Italie, le cinéma politique officiel devenait terriblement commercial et, dans le cas des groupes à la gauche du Pci, ne sortait jamais de la propagande la plus fruste ; aux États-Unis, en revanche, on pouvait discuter avec des gens comme Emile De Antonio et Robert Kramer, au Japon avec Oshima et Ogawa, en Argentine avec Solanas et dans le monde entier avec bien d’autres qui tentaient des expériences similaires). Il y a seulement quelques années, Marker réalisa un délicieux film militant, Chats perchés, dans lequel il utilise le dessin animé associé aux images documentaires d’un Paris marqué par les luttes politiques.

Mis à part la Jetée, son chef-d’œuvre est sans doute Le fond de l’air est rouge, dont le sous-titre est « Scènes de la troisième guerre mondiale, 1967-2977 » et dont le très beau scénario fut publié en Italie par Feltrinelli. Il s’agit d’une tentative réussie de faire la synthèse des mouvements internationaux de libération des années 1960 et 1970 et de leur échec retentissant, à travers des images volées et inédites, des bruits et des mots signifiants, qui se conclut amèrement par un constat impitoyable et prophétique :

C’est une guerre. C’est la troisième guerre mondiale. Elle a commencé sans date, sans préavis, sans ordre de marche. Parfois elle est militaire, parfois économique, les règles changent au cours de la partie, et ceux qui pensaient être à l’avant-garde d’un mouvement à venir se rendent parfois compte qu’ils sont instrumentalisés par les puissants, et d’abord par les grands pays. À l’est et à l’ouest se mettent en place de nouvelles sociétés dont les piliers sont l’informatique et le nucléaire, contre lesquelles l’esprit de résistance des années 1960 aura le même poids qu’eurent les Indiens contre les civilisateurs ou qu’ont les loups chassés par hélicoptère. La course contre la montre a commencé. Ou bien la profonde transformation de l’idée même de révolution que nous avons vécue jusqu’à présent parviendra, à très court terme, à peser sur les événements, ou bien la société qui se construit sous nos yeux ne nous laissera comme alternative à la guerre d’anéantissement qu’une paix insupportable.

L’œuvre de Chris Marker est de celles qui demeurent, et le cinéma à venir aura beaucoup à en apprendre.

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    Il Sole 24 Ore, 5 août 2012.