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Revues et accès libre. Les pièges de la transparence (entretien)

Les pièges de la transparence

Développement du numérique, concentration de l’édition scientifique, transformation du rôle des bibliothèques… Ces évolutions ont eu d’importantes conséquences sur les revues et leur modèle économique. Faut-il rendre accessibles librement les articles issus de la recherche publique, comme le recommande la Commission européenne ? Ne risque-t-on pas ainsi de plaquer un modèle conçu pour les sciences exactes sur le paysage bien plus divers et bien plus fragile de l’édition en sciences humaines ?

Le 17 juillet 2012, la Commission européenne a émis une recommandation à ses pays membres concernant l’accès aux productions de la recherche scientifique, dans laquelle elle demande à ce que ces productions financées sur fonds publics soient librement accessibles, après une période de douze mois. Suite à cette recommandation – visant avant tout les grands éditeurs de revues scientifiques –, le portail de revues de sciences humaines et sociales (Shs) Cairn a organisé le 11 février 2013 une assemblée réunissant des revues et des éditeurs, suite à laquelle il a publié un communiqué où il dénonce les dangers de l’open access pour les revues de Shs, notamment la brièveté de l’embargo demandé par la Commission : « Un tel scénario ne pourrait que contribuer à une dégradation de la qualité du travail scientifique et à un appauvrissement du débat intellectuel dans le domaine des sciences humaines. » Le débat autour de cette question complexe – qui concerne également Esprit, même si nous ne sommes pas une revue universitaire – se poursuit ; c’est l’occasion de faire le point sur les différents acteurs en présence (financeurs publics, portails, universités, centres de recherche, bibliothèques) dans le domaine de l’édition liée à la recherche publique, et sur leurs stratégies respectives.

Esprit – Le débat actuel concernant le libre accès aux travaux issus de la recherche publique est largement lié à la situation dans le domaine des sciences « dures ». En effet, les revues de médecine, physique, biologie… sont détenues par de grands groupes d’édition internationaux, qui font payer très cher leurs abonnements aux bibliothèques universitaires, ce qui devient de plus en plus problématique dans un contexte de baisse des crédits publics. La « riposte » des acteurs publics est donc le libre accès, qui permettrait, selon ses promoteurs, de rendre la recherche publique à ceux qui la produisent.

Patrick Fridenson – Revenons en effet sur le cas des sciences de la matière et de la vie. Ces disciplines sont, depuis longtemps, les plus riches du paysage universitaire ; elles ont besoin d’infrastructures, mettent en œuvre de grands programmes de recherche très coûteux, doivent disposer d’outils performants… Ces financements, en général, ne posent pas problème aux acteurs publics, car les progrès dans ces domaines sont spectaculaires, et influencent la vie quotidienne de tous les citoyens. Les laboratoires de sciences sont donc habitués à dépenser largement et généreusement. Ce constat, associé au phénomène de concentration massive dans le secteur de l’édition scientifique auquel on a assisté ces dernières années et à l’essor de l’internet, qui accélère l’accès aux connaissances, a produit le résultat que nous connaissons aujourd’hui : une hausse vertigineuse des tarifs d’abonnement en ligne (les clients des maisons d’édition ayant les moyens de payer et un besoin urgent d’avoir accès au dernier état de la recherche) et l’émergence du modèle de l’« auteur payeur » (certaines revues demandent des « droits de soumission » d’articles, puis, en cas d’acceptation, des droits de publication, payés en général par les laboratoires), qui ont permis aux éditeurs de construire un modèle économique satisfaisant pour leurs revues1.

Les transformations de l’édition scientifique

Les bibliothèques universitaires se retrouvent dépendantes de ces grands éditeurs, et sont souvent plus immédiatement sensibles aux demandes des sciences de la matière et de la vie. La concentration de l’édition scientifique aux mains de grands groupes internationaux date d’avant le numérique, et a donné lieu à de lourds conflits d’arbitrage, qui se sont souvent résolus au détriment des Shs. En effet, tout renouvellement d’abonnement à des revues de sciences humaines, tout achat de livres dans ces domaines, est soumis à débat, car la plus grande partie des budgets des bibliothèques est déjà consacrée aux abonnements aux revues de sciences. Il n’y a pas, en ce sens, de véritable collégialité au sein des universités. En outre, si l’on prend l’exemple des États-Unis, on voit bien que la majorité des bibliothèques universitaires sont aujourd’hui confrontées à des problèmes de manque d’espace. Pour elles, l’internet est apparu comme une bénédiction en matière de stockage. En France aussi les disciplines les plus riches ont davantage de moyens de pression. Et les sciences humaines et sociales ont vécu dans une culture de la pauvreté. La guerre pour les ressources, qui s’intensifie aujourd’hui avec la stagnation voire la baisse des subventions publiques, ne se fait pas entre des acteurs égaux. La seule solution, pour les plus faibles, est de trouver des alliés.

Cependant, on a aussi le sentiment que les bibliothécaires sont parfois inquiets de la dématérialisation. L’une de leurs missions fondamentales est une mission de conservation ; or il reste aujourd’hui des incertitudes sur la pérennité des collections numériques, ce qui peut être un argument pour le maintien du papier.

Ce raisonnement très répandu en Europe est moins général aux États-Unis, où l’on estime que ce rôle patrimonial peut être joué par quelques grandes bibliothèques universitaires ou nationales. Les bibliothécaires américains sont devenus des partisans inconditionnels des portails internet. Pour des raisons d’espace, mais aussi pour des raisons scientifiques, en relation avec leur mission de diffusion. Les étudiants lisent beaucoup moins sur papier, mais sont de grands lecteurs en ligne ; les bibliothécaires considèrent donc qu’il est de leur devoir de se porter sur ces nouveaux modes de lecture, pour pouvoir offrir aux étudiants un service de qualité. Et les petites institutions ont accès à de grandes collections.

À titre d’exemple, dans les colloques annuels des grands portails américains de revues (Jstor, Project Muse), la moitié des participants sont des bibliothécaires, l’autre moitié des revues et des éditeurs. Cela peut d’ailleurs aider les revues de Shs à renforcer leurs liens avec les bibliothèques, en mettant en avant leur mission commune de partage de la connaissance et de diffusion du savoir.

La fonction même des bibliothèques a évolué. Avant, outre les acquisitions, le catalogage et l’accès direct aux imprimés dans les rayons, la bibliothèque aux États-Unis était déjà un lieu à tout faire (sociabilité, étude en groupe…) ; aujourd’hui, elle représente un véritable foyer qui irradie la totalité du système universitaire, par le biais des technologies numériques. Par ailleurs, dans les différents départements des universités américaines, la vie numérique, souvent, n’est pas gérée par des techniciens mais par des doctorants, qui s’occupent de l’accès internet, de la gestion des bases de données… Les universités américaines sont parvenues à faire confiance à une génération plus jeune, celle des digital natives, qui sont nés dans le numérique et possèdent des intuitions, des réflexes, des pratiques qui ne sont pas uniquement techniques mais ont une valeur sur le plan scientifique. Les doctorants deviennent ainsi, en quelque sorte, des relais des bibliothèques au sein de leur département.

Comment se situent les revues elles-mêmes dans ces évolutions ? Concernant les revues de sciences dures aux États-Unis (si l’on excepte les mathématiques), elles s’y sont rapidement adaptées, en particulier parce que leur rôle, contrairement aux revues de Shs, est relativement simple : elles ont pour fonction de faire le tri dans les productions scientifiques. Le plus souvent, les revues sont soutenues par des associations professionnelles puissantes, qui font payer à leurs membres des cotisations permettant en partie de financer la revue. Il s’agit donc d’un modèle très stable, dans lequel les crédits émanant de l’université d’accueil de la revue ont un rôle de complément. Le passage au numérique a accru les revenus des revues, car les ressources provenant de l’internet ont été considérables, la naissance des portails et des offres de « bouquets » de revues permettant à la fois d’élargir la diffusion et de mutualiser les coûts2. En Shs en revanche, et par exemple en France, les évolutions de longue durée (photocopies, baisse de la lecture chez les étudiants, concurrence d’autres loisirs chez les professeurs du secondaire) avaient mis en danger le modèle économique classique des revues. L’internet et les portails, outre des possibilités nouvelles pour la création de revues, ont représenté un nouveau souffle financier (permettant de faire des numéros plus importants, d’intégrer davantage d’images, cartes et graphiques, de développer des services au lecteur, par exemple à travers la création de sites internet).

C’est justement ce modèle qui est remis en cause par le projet open access. Celui-ci privilégie le modèle de l’auteur payeur, à savoir des revues gratuites, dont les éditeurs seraient financés par des droits de soumission d’articles payés par les auteurs, ou plutôt par les laboratoires auxquels ils sont rattachés, alors que jusqu’à présent les revues se finançaient à travers les abonnements souscrits par les bibliothèques universitaires. Dans quelle mesure cela transforme-t-il le paysage de la publication scientifique ?

Les situations des revues françaises de Shs sont en effet beaucoup plus diverses que celles des revues américaines, ce qui a pour conséquence une difficulté des revues à faire front commun. Certaines revues sont des associations loi de 1901, d’autres sont portées par des éditeurs, d’autres par des universités, mais le modèle des grandes associations professionnelles puissantes, que j’ai signalé pour les États-Unis, n’existe guère en France. Les revues françaises sont donc structurellement plus vulnérables, car elles n’ont pas derrière elles une communauté forte et organisée. Certains décideurs publics affirment même qu’elles sont trop nombreuses, et sont l’expression de chapelles de pensée.

Comme ailleurs, l’internet a permis la création de nouvelles revues, et le système des portails s’est mis en place. Précisons qu’il ne faut pas opposer un public avide de connaissances gratuites et des portails qui seraient dans le tout payant. Cairn, par exemple, est, pour certaines revues, payant sur une période donnée et gratuit pour le reste. De nombreuses revues mettent leurs archives sur Gallica 2, le portail de la Bnf, qui ouvre un espace de gratuité considérable.

Le libre accès et la stratégie des pouvoirs publics

C’est alors le rôle des pouvoirs publics qu’il faut interroger, leur stratégie. Qui sont les décideurs dans ce domaine ? Jusqu’à présent, il y en a eu deux : un organisme de recherche, le Cnrs, et le Centre national du livre (Cnl). Pendant longtemps, on peut dire qu’il n’y a pas véritablement eu de politique publique concernant l’édition des revues scientifiques ; et les revues elles-mêmes n’en demandaient guère. Le Cnrs subventionnait un certain nombre de revues, en suivant les appréciations des représentants de la discipline concernée. Il y avait, de temps à autre, des conflits, avec des revues à contre-courant par rapport aux écoles dominantes. Outre le financement direct, il y avait bien sûr une large part de financement indirect, à travers le temps de travail des chercheurs et enseignants-chercheurs (dont une des missions est la diffusion du savoir), la mise à disposition de locaux, et éventuellement de personnel (ingénieurs d’études, secrétaires) pour les revues.

À partir de 1981, avec la réorganisation du Cnl, ce dernier a développé une aide aux revues généralistes, mais aussi à certaines revues scientifiques. Pour les revues de Shs, cela a eu des conséquences très positives ; cet argent a été utilisé pour faire davantage de traductions, pour publier des numéros spéciaux, pour mener des actions en direction du public… Et le fait que l’aide publique ne soit pas centralisée a permis aux revues qui bénéficiaient des deux sources de financement (Cnrs et Cnl) de consolider leur modèle économique. Depuis le début des années 2000, le rapport avec les pouvoirs publics s’est tendu, avec les premières réductions budgétaires impulsées par Jacques Chirac. Certains universitaires ont alors pensé qu’il appartenait au Cnrs de créer un portail unique pour la mise en ligne des revues parce que, face à l’autonomie des universités, il pouvait apparaître comme le seul organisme à avoir une vision d’ensemble. Mais les revues ont eu le sentiment que dépendre exclusivement de l’État risquait de les mettre en difficulté, sur le plan aussi bien scientifique que logistique ou financier, et leur fronde est venue à bout de ce projet centralisateur.

Au fond, il n’y a pas véritablement eu de stratégie des pouvoirs publics, mais plutôt des initiatives dispersées. C’est ainsi qu’en 1999, lorsque à la fois les laboratoires et les bibliothèques se sont heurtés à l’augmentation du coût des périodiques numériques, notamment américains, quatre directeurs de bibliothèque et un président d’université ont créé le consortium Couperin (dominé massivement par les sciences de la matière et de la vie), dont le rôle initial est de négocier aux meilleures conditions les abonnements à des périodiques numériques de manière groupée. Là encore, les Shs sont dans une position très marginale. Cela est en partie leur responsabilité, car au début nombre de revues françaises de Shs ont souvent été frileuses vis-à-vis du numérique, tant pour la mise en archive que pour les nouveaux numéros.

La revendication de l’accès libre aux productions scientifiques, effectivement, vient des bibliothèques et des laboratoires, mais également des étudiants. Mais le modèle de l’auteur payeur, qui viendrait remplacer le système actuel, ne risque-t-il pas d’avoir des conséquences négatives sur la production des revues, notamment en Shs ?

Le mouvement pour l’accès libre est une réaction tout à fait normale d’étudiants et de jeunes chercheurs en sciences de la matière et de la vie, qui critiquent le fait que l’accès au savoir, pourtant au cœur de l’avenir de nos sociétés, soit devenu financièrement hors de leur portée. Mais la situation en Shs est radicalement différente, et le système du libre accès pourrait effectivement créer nombre de dérives. Dans les laboratoires, l’argent est rare, contrairement à ce qui existe en sciences dures, et le coût de soumission puis de publication d’un article pour une équipe de sociologie, d’anthropologie ou d’études littéraires ne serait pas anodin. Le système de l’auteur payeur risquerait donc de tendre la situation financière des laboratoires de Shs encore plus qu’elle ne l’est actuellement. Ce qui est aggravé par le fait que, dans le système actuel d’évaluation de la recherche et de progression des carrières, le rôle des articles s’accroît aux dépens de celui des livres ; la lutte pour obtenir l’argent nécessaire à la soumission puis à la publication serait donc très dure.

Pour ce qui est des revues elles-mêmes, ce modèle économique de l’auteur payeur poserait de nombreux problèmes. En France, traditionnellement, les numéros de revue ne sont pas très gros, sauf exceptions. Avec ce système, il y aura une incitation évidente à publier plus, puisque les auteurs apporteront de l’argent. Qui plus est, sur l’internet, il n’y a pas les limitations du papier (coûts physiques de fabrication, tarifs postaux…). Deux risques majeurs apparaissent ainsi : celui de l’inflation du nombre d’articles et celui de la dépendance. Car si les ressources des universités déclinent, les revues seront directement étouffées. La dépendance économique se double d’une dépendance politique, car il n’est pas de pouvoir qui ne souhaite valoriser certains acteurs au détriment d’autres. On le voit, par exemple, lorsque les pouvoirs publics sélectionnent un certain nombre de revues pour faire traduire leurs numéros en anglais ; une grande partie des choix qui ont été faits peut être contestée.

Or, si les revues de Shs tiennent un discours misérabiliste, que ce soit face au gouvernement, à la conférence des présidents d’université ou au grand public, il n’aura aucun impact, car cela fait des années qu’il est employé. Ce qu’il nous faut dire, c’est que les revues ont besoin d’un nouveau modèle économique qui leur permette de continuer à changer, c’est-à-dire de s’adresser à un public plus large, d’offrir davantage de services, d’accueillir plus de jeunes chercheurs et de susciter l’émergence d’idées, de thèmes nouveaux. Nous devons nous adresser à l’État en disant que céder à la recommandation de la Commission européenne serait fragiliser les revues, et qu’en fragilisant les revues, on fragilise le débat public et la circulation internationale des idées.

La problématique des Shs est en effet différente de celle des sciences dures, car les revues de Shs, au-delà de la fonction de validation de la qualité scientifique des travaux, contribuent au pluralisme intellectuel et ont un rôle d’impulsion de thèmes et de problématiques. C’est le cœur de la question, ce qui rend ces revues utiles, et qui fait que des femmes et des hommes y consacrent beaucoup de temps. Or l’internet rend les revues plus nécessaires que jamais, car face à la multiplicité et à l’inondation de l’information, il est indispensable de se repérer par différents biais. Les revues en sont un ; elles représentent non seulement des espaces d’organisation des idées nouvelles, mais des lieux de création de l’information et du débat ; car l’un des moteurs de la revue – et cela vaut aussi pour les sciences dures –, c’est la controverse. On peut débattre des origines de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre d’Algérie, du degré de corruption de l’État français, des frontières entre le sexe et la politique… Les revues sont aussi le lieu où les hypothèses que l’on a sur la société, la culture, les individus, sont remises en question ; pas simplement des lieux de création de connaissances (ce qui est le rôle de l’enseignement supérieur et de la recherche dans leur ensemble), mais de questionnement, d’entrechoquement d’hypothèses et de points de vue.

Des acteurs privés dans la recherche publique

En se focalisant sur les éditeurs et les bibliothèques, dans le débat sur l’accès libre, on oublie parfois que le paysage actuel de l’édition scientifique numérique se structure également autour des moteurs de recherche et des portails, qui donnent accès aux connaissances, gratuitement ou à travers des abonnements. Quel est le rôle de ces acteurs privés, qui émergent dans l’univers de la recherche publique3 ?

Les moteurs de recherche – dominés par Google – ont transformé le travail scientifique, et sont l’impensé du débat sur le libre accès. Ils sont complémentaires des portails, et entretiennent avec eux un lien structurel. En dehors des universités, tous les citoyens peuvent en effet grâce à eux accéder au savoir scientifique. S’il est vrai que les moteurs de recherche fonctionnent grâce à des algorithmes qui favorisent les éléments les plus cités, il est possible, sinon de contourner ce travers, du moins d’apprendre à le connaître, et en partie à le maîtriser. Par ailleurs, le moteur de recherche savant Google Scholar permet de découvrir des arborescences de connaissances à partir d’une citation contenue dans un article ou dans un livre.

Les moteurs de recherche ont un modèle économique radicalement différent de celui des autres acteurs de l’édition scientifique (portails, revues, éditeurs), puisqu’il est fondé sur la gratuité, associée à la publicité. Il n’est pas impossible, du reste, que Google par exemple envisage un jour de créer son propre portail d’accès aux revues.

Le rôle des portails est multiple. Ils n’ont pas seulement une fonction d’accueil et de sélection, mais aussi de création et de diffusion. Prenons l’exemple du plus grand portail américain de revues, Jstor, qui ne se limite pas aux Shs et inclut aussi sciences et médecine. Il a récemment décidé de donner accès gratuitement à ses revues aux lycées des ghettos américains. Cairn a eu une initiative semblable lorsqu’il a permis aux bibliothèques grecques qui n’avaient plus les moyens de continuer à payer l’abonnement de garder leur accès à son contenu. Jstor a également un rôle de création (ce qu’il peut se permettre car la fondation Jstor – qui reçoit des donations privées exonérées d’impôts – est bénéficiaire) : le portail a décidé de numériser, pays par pays, les catalogues de ventes aux enchères à partir du xviie siècle, ce qui représente un capital de connaissances gigantesque sur les marchés de l’art, les objets de la vie quotidienne, l’imprimerie… Il a également collaboré avec le gouvernement et les universités israéliens pour créer un outil permettant de numériser les textes en hébreu, ce qui n’était pas possible auparavant. Ces exemples montrent qu’un portail doit aussi être une force de proposition, doit avoir une stratégie, des idées qui transforment le domaine de l’information et de la connaissance. Le problème, c’est que pour mettre en place ces projets, il faut avoir une masse critique et des moyens conséquents, ce que n’ont pas les portails français et québécois, trop petits.

Il faut bien voir que cet univers de la publication scientifique est loin d’être stable. La répartition des rôles est en perpétuelle transformation. Par exemple, certains gros éditeurs, comme Cambridge et Oxford, développent actuellement leurs propres portails pour l’accès à leurs revues. Pour ce qui est des portails américains, au départ, Jstor donnait accès aux archives des revues et Project Muse aux numéros récents. Depuis 2009, Jstor a étendu son champ au « vivant » (les numéros récents) et Muse a alors commencé à acquérir des archives. Les deux portails sont donc à présent en concurrence directe.

Les pouvoirs publics doivent aujourd’hui faire face à un paysage fragmenté et à des problèmes complexes. De nombreux arguments plaident en faveur d’une unification de ce paysage : les acquis du ministère de la Culture – qui n’a plus connu d’« âge d’or » depuis les années Jack Lang – ne sont plus intouchables, comme on l’a vu en juillet 2012 lorsque son budget a été amputé. On pourrait alors penser que, pour diverses raisons – stratégie politique de l’économie de la connaissance, capacité de mobilisation des enseignants et des étudiants –, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche serait en meilleure position pour assurer, à lui seul, le fonctionnement de la publication scientifique. À titre personnel, je suis contre la centralisation, car je pense que chaque ministère a sa fonction, et qu’elles sont complémentaires. Ne plus dépendre de la Culture, c’est aussi risquer de creuser le fossé entre l’université et la cité, entre les bibliothèques universitaires et les bibliothèques municipales, par exemple.

Face à un paysage mouvant, quelle politique européenne ?

Nous sommes dans une phase d’incertitude considérable sur le long terme. Nous ne savons pas quelle est la durée de la sécurité de la dématérialisation. En tout état de cause, quand bien même l’essentiel du lectorat passerait au tout numérique, bien au-delà de la diffusion sur les tablettes et les liseuses, il appartiendrait aux pouvoirs publics d’avoir une vision patrimoniale et de veiller à maintenir des exemplaires papier des revues à des fins de conservation.

Par ailleurs, l’univers du numérique, en dépit des apparences, coûte très cher. Il est nécessaire d’investir, d’une part dans la technologie, d’autre part dans la commercialisation. La génération des « natifs d’internet » est en effet toujours en demande d’évolutions techniques, et les portails doivent être en mesure d’innover dans ce domaine. Mais la promotion et le marketing sont également primordiaux. Aujourd’hui, aucune revue, aucun éditeur français n’a la capacité de conquérir le Brésil, l’Inde ou la Chine. Ce genre de tâche pourrait être du ressort des portails. Les portails américains sont déjà partis à la conquête des pays émergents. En France, on a le problème de la langue, bien sûr, mais aussi d’une insuffisante professionnalisation de la commercialisation.

Ce qu’il faut, c’est donc que les pouvoirs publics n’asphyxient pas le nouveau modèle économique né des portails, et qu’ils favorisent – malgré la rudesse de la contrainte budgétaire actuelle – la possibilité pour ceux-ci de se développer sur le moyen terme. De plus, on constate que dans le monde entier les portails permettent un large accès aux articles anciens, qui sont très consultés. Le numérique ne favorise donc pas uniquement ce qui est récent. Aider les revues à maintenir un modèle économique non déficitaire, c’est aussi favoriser la mise en circulation d’un patrimoine scientifique et intellectuel sur de très longues périodes.

La transformation potentielle de ce modèle par l’open access pourrait avoir des conséquences paradoxales. En effet, le libre accès est conçu comme un moyen d’aller contre les exigences excessives des grands éditeurs de revues scientifiques. Or, comme cet accès ne sera pas immédiat, mais après une période d’un ou deux ans, et comme les revues scientifiques publient des informations bien plus périssables que les revues de Shs, les grands groupes risquent in fine de maintenir tout de même leur modèle économique, puisqu’ils garderont l’exclusivité des articles les plus récents.

Les grands groupes multinationaux d’éditeurs de sciences de la matière et de la vie ne seront pas mis en danger par le libre accès, car ils sont déjà dans une stratégie de concentration et de valorisation de leur contenu sous de multiples aspects, et sont suffisamment solides financièrement pour pouvoir encaisser quelques pertes. Par ailleurs, ils se lancent aussi parfois dans l’achat de revues de Shs. Dans ce paysage mondialisé, il n’y a donc plus de prés carrés nationaux ; la France ne dispose d’aucun grand groupe international d’édition scientifique et les revues françaises de Shs deviendraient très vulnérables en l’absence de barrière mobile. C’est aussi pour cela qu’il faut les soutenir.

La question qui se pose de façon plus générale est celle de la politique de l’Europe dans ce domaine. Pour l’instant, on ne peut pas dire qu’il y en ait véritablement une : elle est davantage dans la réaction que dans la proposition. La bibliothèque numérique européenne Europeana pourrait être liée à une politique numérique européenne en faveur des revues de Shs, comme on le voit en France avec l’association entre la Bnf et Cairn. Le projet progresse, mais pas au rythme qui était attendu. Il y a de nombreuses difficultés juridiques, en matière de droit de la propriété intellectuelle, ainsi que financières, ce qui semble être en contradiction avec le discours qui prévaut en Europe, selon lequel – outre l’agriculture et le tourisme – la science est l’avenir du continent.

En attendant de voir ce que fera Bruxelles sur ce point, il vaudrait la peine de s’organiser entre revues européennes pour faire front commun. Les revues britanniques d’histoire, par exemple, ont fortement réagi lorsque le gouvernement conservateur de David Cameron a voulu mettre en œuvre une politique de libre accès complet, et sont parvenues à le faire reculer, pour maintenir le modèle économique des revues de Shs tout en l’aménageant. Il faut donc penser la question des transformations du paysage de l’édition scientifique au-delà du niveau national ; les revues ont pour vocation la circulation des connaissances à travers le monde, et leurs liens avec l’étranger doivent aussi leur permettre de construire des revendications communes pour aller au-delà des slogans simplificateurs actuellement chers à la Commission européenne : la liberté et la viabilité des revues de recherche de Shs sont au seul service à la fois des jeunes, de la formation tout au long de la vie et de la création intellectuelle.

  • *.

    Historien des entreprises et du travail, directeur d’études à l’Ehess, il a dirigé la revue Le Mouvement social et dirige actuellement Entreprises et histoire.

  • 1.

    Il faut noter que ce système ne concerne pas les mathématiques, dont la situation est plus proche de celle des Shs que des autres sciences dites « dures ». À l’inverse, au sein des Shs, l’économie se rapproche du modèle de la physique ou de la biologie. À titre d’exemple, l’American Economic Review demande 500 dollars de droits de soumission par article.

  • 2.

    Les achats groupés existaient avant l’internet, à travers des centrales d’achats qui permettaient, par exemple, à des bibliothèques universitaires japonaises de s’abonner à plusieurs revues françaises « représentatives » de la production locale. Mais le numérique a systématisé ce processus, intégré à la cyberéconomie.

  • 3.

    Cairn est issu d’une initiative privée d’éditeurs de Shs, qui n’a été rendue possible que par les fonds investis par l’État dans la numérisation des revues.