Encadré : La fabrique internationale de la philosophie


Le pilotage public de la recherche s’est transformé rapidement ces dernières années1. La volonté de dégager des priorités stratégiques conduit à favoriser des projets, souvent transversaux, plutôt qu’à fonder de nouvelles structures pérennes. Il en résulte la construction de dispositifs complexes d’appels d’offre et de labellisations, tant au niveau européen qu’au niveau national, que les chercheurs apprennent à découvrir. Les disciplines des Humanités classiques, comme la philosophie, sont-elles perdantes dans ce nouveau système de financement, implicitement formaté, selon ses détracteurs, sur un modèle de sciences dures ? En France, l’Agence nationale de la recherche (Anr), chargée de ce type de programmes, met explicitement en avant « les priorités économiques et sociétales, les collaborations public-privé et les partenariats internationaux ». N’est-ce pas entièrement contradictoire avec la vocation de disciplines humanistes par définition dégagées des contingences de l’actualité ?

À travers l’exemple précis du programme de recherche présenté ci-dessous, « Philosophies allemande et française dans l’espace européen », on appréciera comment un projet international de recherches philosophiques peut tirer parti des nouveaux dispositifs de recherche européens.

Je coordonne depuis 2006 les activités d’un consortium d’une dizaine d’universités européennes (Allemagne, Belgique, France, Portugal, République tchèque) et non européennes (États-Unis, Japon, Brésil) pour la création d’un master en philosophies allemande et française subventionné par la Commission européenne, sous l’appellation « EuroPhilosophie », dans le cadre du programme Erasmus Mundus2. Les principaux domaines de formation et de recherche de ce master sont la phénoménologie allemande et française, la philosophie française contemporaine, la philosophie classique allemande, la dissémination internationale des philosophies françaises et allemandes contemporaines.

Porté par une équipe d’enseignants-chercheurs et d’ingénieurs d’études de l’université de Toulouse le Mirail – la seule université française du consortium EuroPhilosophie –, ce master est la seule formation en philosophie en Europe qui repose sur un accord de coopération multilatérale pour la délivrance d’un diplôme multiple. Il accueille chaque année une quarantaine d’étudiants originaires d’une vingtaine de pays, sélectionnés pour être boursiers de l’Union européenne par un conseil formé des responsables scientifiques de la formation dans chaque université partenaire. Il finance également tous les ans la mobilité à l’intérieur du consortium d’une quinzaine d’enseignants-chercheurs européens et non européens également boursiers de l’Union européenne.

Le programme Erasmus Mundus est un dispositif spécialement conçu pour appeler les universitaires nationaux à la création d’un espace européen de l’enseignement supérieur. Les groupements d’universités bénéficiaires de la subvention sont sélectionnés sur projet par un jury international dont l’expertise porte sur la qualité académique, les mécanismes de gestion intégrée, l’assurance qualité et la stratégie de pérennisation de la formation, l’accueil des étudiants. Les résultats de la double expertise commandée par l’agence européenne en charge du programme à Bruxelles sont transmis à chaque établissement porteur de projet, au terme de la sélection, sous la forme d’un rapport, qui détaille, point par point, les faiblesses et les forces du projet. En cas de sélection, le projet est financé pour une durée de cinq ans.

La candidature et la gestion d’un tel consortium exigent donc d’associer aussi étroitement que possible la compétence académique et la compétence en ingénierie de formation. En confiant l’intégralité de la conception et de la gestion des projets – en matière de gouvernance, de gestion financière et administrative, de stratégie scientifique et pédagogique, de promotion et d’évaluation interne et externe – à une équipe de porteurs internationaux formée d’enseignants-chercheurs, d’ingénieurs, d’étudiants et de responsables d’organisations impliquées dans des actions de développement universitaire international, le programme Erasmus Mundus offre aux formations qui bénéficient de son label des moyens matériels et une liberté académique sans commune mesure avec ce que peut permettre une administration nationale.

Le choix fait par l’équipe internationale en charge du projet EuroPhilosophie a été ainsi, dès le début, d’utiliser systématiquement ces moyens et cette liberté pour donner au master « philosophies allemande et française dans l’espace européen » la dimension d’une expérience pilote en matière d’institution universitaire. C’est très précisément ce choix qui a valu, en 2011, à la formation d’être reconduite pour cinq ans avec le label et le financement de la Commission européenne. En décidant d’interpréter radicalement l’appel à projet Erasmus Mundus comme appel à réinstituer la formation en philosophie, nous avons été conduits à faire très concrètement l’expérience de ce que les anthropologues des sciences ne manquent pourtant pas de faire savoir publiquement, et que la philosophie universitaire feint le plus souvent d’ignorer : que la pratique institutionnelle est indissociable de la pratique théorique, et, en l’occurrence, que l’on ne tente pas une autre institution philosophique sans en même temps modifier la définition et la teneur mêmes des savoirs disciplinaires.

Appuyé sur un réseau autrement formé que celui sur lequel s’appuie l’institution française, le master EuroPhilosophie ne pouvait manquer de fabriquer autrement la philosophie. En décloisonnant totalement les champs d’intervention propres à chacune des catégories d’acteurs ordonnés hiérarchiquement par l’organisation universitaire – selon l’appartenance au corps des personnels ou des usagers, des personnels enseignants ou des personnels techniques, selon l’origine scolaire, le niveau de diplôme ou l’âge, etc. –, et en les associant toutes à la conception et à la décision sur toutes les questions soulevées par la mise en œuvre du projet, en décloisonnant la vie étudiante et la vie professionnelle des personnels – en vivant de nouveau avec nos étudiants nos vies d’enseignants, de chercheurs et de gestionnaires –, en liant aussi étroitement que possible l’évaluation des productions étudiantes à une auto-évaluation collective de la formation elle-même, en travaillant avec les étudiants comme avec des partenaires contribuant à l’orientation, à l’organisation et à la production de la recherche, en impliquant directement dans la formation un large réseau de partenaires professionnels ou associatifs dans les domaines de l’action politique et sociale, nous avons provoqué et connu d’importants déplacements théoriques.

Au premier chef, nous avons retrouvé des terrains. C’est un lieu commun de dire que l’histoire de la philosophie européenne du xxe siècle est étroitement liée à l’histoire des sciences humaines. Mais en réduisant ce lien au simple échange théorique et intertextuel, on oublie que ce que la philosophie gagnait, aux tropiques ou à La Borde, c’était d’abord un terrain. La plupart des étudiants et des jeunes universitaires non européens avec lesquels nous nous efforçons de fabriquer la philosophie contemporaine viennent à nous déjà en possession de notre patrimoine européen, qu’ils nous apportent profondément altéré et vivifié au contact des terrains où se construisent leurs propres stratégies postcoloniales et, en appui à ces stratégies, leurs propres sciences humaines en devenir : les terrains de la clinique, de l’anthropologie sociale et culturelle, de l’action éducative, des luttes sociales et politiques. Par un singulier retournement, le monde devient ainsi la mémoire active de l’Europe. Et si l’on veut échapper à l’exténuation que nous font subir la patrimonialisation et la médiatisation commémoratives de la philosophie européenne, il nous faut consentir à ce retournement par lequel ce sont, à présent, les chercheurs de São Paulo qui viennent refonder notre Université.

  • 1.

    Voir notre dossier « Universités : vers quelle autonomie ? », décembre 2007.

  • 2.

    Voir http://www.europhilosophie.eu/mundus/