Religion et « valeurs » dans la course à l’investiture républicaine
Nombreux sont ceux qui pensaient depuis 2010 que l’élection présidentielle américaine allait se jouer sur le terrain économique. N’était-ce pas la hausse inquiétante du chômage et la gestion jugée trop molle de la crise par l’administration Obama qui avaient coûté au Parti démocrate la majorité à la Chambre lors des élections de mi-mandat ? Le Tea Party, ce mouvement social né au début de l’année 2009 en réaction à la réforme du système de santé et au vote par le Congrès d’un coûteux plan de relance de près de 800 milliards de dollars, n’avait-il pas réussi à imposer au Parti républicain son programme de réduction des dépenses publiques et de la dette ?
C’était compter sans le retour fracassant de Rick Santorum dans la course à l’investiture en janvier dernier. Au fil des primaires et des caucus, l’ancien sénateur de Pennsylvanie (1995-2007) est parvenu à ressusciter les « guerres culturelles » qui avaient marqué l’ère Bush. Contraint à l’abandon le 10 avril dernier, il n’en aura pas moins contribué à mettre en avant les divisions du Parti républicain et la persistance des conflits liés aux « valeurs » au sein de la société américaine.
Santorum ou la résilience de la droite chrétienne
Richard John Santorum n’a pas toujours été le porte-parole de la droite chrétienne qu’il se pique d’être aujourd’hui. Selon ses proches, c’est la mort de l’un de ses sept enfants en 1996, deux heures à peine après sa naissance, qui aurait transformé ce fils d’immigré italien en un catholique fervent doublé d’un rigoriste moral. Élu au Sénat quatre ans plus tard, Santorum a profité de son influence croissante au sein du Parti républicain pour faire voter une loi interdisant l’avortement dit « par naissance partielle » (2003) et contrer les efforts de certains de ses collègues visant à augmenter le financement fédéral de la recherche sur les cellules souches (2001). Convaincu que l’homosexualité est une « pratique bestiale », il a par ailleurs proposé l’ajout d’un amendement à la Constitution définissant le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme.
L’annonce de sa candidature à l’investiture en juin 2011 n’a suscité que peu d’enthousiasme dans le camp républicain. Au regard de la récession qui touchait le pays, nombre d’élus du Grand Old Party (Gop) avaient jugé bon de mettre temporairement de côté les questions sociales pour se concentrer sur le combat en faveur des libertés économiques et individuelles. La foi catholique de Santorum faisait par ailleurs craindre un rejet de la part de l’électorat évangélique (qui, rappelons-le, avait fortement contribué à faire réélire George W. Bush en 2004).
C’était sous-estimer la tolérance des églises protestantes envers les candidats catholiques depuis les années 1980 et, surtout, le poids récent du Tea Party qui, plus que de l’idéologie libertarienne cherchant à créer les conditions d’une utopie capitaliste englobant l’ensemble de la société, se rapproche d’un « néoconservatisme » alliant traditionalisme moral et libéralisme économique. Après les abandons successifs de Michele Bachmann, Herman Cain et Rick Perry en janvier 2012, cet électorat a reporté ses espoirs sur Santorum, qui, bien que sans avoir jamais réellement menacé le favori Mitt Romney, a néanmoins beaucoup influencé les thématiques de la campagne.
Le clivage mis en relief par Santorum ne s’est pas fait selon des lignes d’appartenance confessionnelle (étonnamment, ce sont les catholiques qu’il a eu le plus de mal à convaincre : Romney a remporté une majorité du vote catholique dans quasiment toutes les primaires, y compris celle de l’Illinois, État où l’influence de l’Église romaine est bien supérieure à la moyenne), mais davantage sur l’intensité des croyances (conservateurs/modérés). Le débat a resurgi sur la scène nationale à propos de la contraception : des élus républicains ont tenté, en février dernier, de faire voter un amendement pour supprimer le remboursement de la pilule par l’assurance santé fédérale au nom des principes moraux. L’affaire s’est emballée quand Sandra Fluke, une étudiante catholique de Georgetown, juriste et féministe, est venue témoigner au Congrès sur l’importance de la prise en charge de la contraception par les assurances médicales. L’animateur de talk-show radiophonique Rush Limbaugh a alors suscité un tollé général, traitant Sandra Fluke de slut (salope)… La victoire annoncée de Romney, à présent que Santorum a jeté l’éponge, suffira-t-elle à effacer ce clivage ?
Romney ou le culte du Dieu argent
Contrairement à Santorum, Romney parle assez peu de sa foi. Sans doute parce qu’il sait toute la méfiance qu’ont les protestants américains pour l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (l’Église mormone), qu’ils sont nombreux à considérer comme une secte (selon un sondage récent du New York Times, les mormons et les musulmans comptent parmi les minorités religieuses les moins aimées aux États-Unis). Mais surtout parce que sa théologie n’est guère développée : c’est le capitalisme qui tient lieu chez lui de doctrine religieuse.
Les liens entre mormonisme et capitalisme ont souvent été soulignés outre-Atlantique. La majorité des manuels pratiques à destination des hommes d’affaires sont l’œuvre de disciples de Joseph Smith, fondateur du mormonisme. Les mormons sont par ailleurs plus nombreux que leurs compatriotes à se lancer dans l’aventure de la création d’entreprise. Pour le spécialiste d’histoire religieuse Alan Wolfe (auteur en 2007 d’un article sur les mormons et l’argent dans The New Republic), ce phénomène s’explique de trois façons. D’abord, l’absence de tradition monastique ou mystique fait du mormonisme une religion relativement terre à terre. Ensuite, l’appartenance à une religion fermée, extrêmement sélective et investie dans les activités associatives, garantit la moralité de ses membres aux yeux de l’extérieur, et notamment auprès des banques et fonds d’investissement. L’Église mormone, enfin, appelle régulièrement ses membres à assumer les fonctions d’évêque de leur congrégation, ce qui leur donne l’occasion de développer les qualités de leadership nécessaires à la création ou la gestion d’une société.
Comme nombre de ses coreligionnaires, Romney revendique sa fortune (estimée à plus de 200 millions de dollars) comme signe d’élection. Lorsque son adversaire Newt Gingrich l’a attaqué en janvier dernier sur les pratiques « immorales » du cabinet d’investissement qu’il avait fondé, Bain Capital, il a brandi son passé de « capital-risqueur » comme un étendard, expliquant qu’il était un atout dans un contexte de crise majeure, à l’heure où des pans entiers de l’économie vont devoir être restructurés. Ce raisonnement semble avoir convaincu l’essentiel des élus républicains, et Romney peut donc tranquillement continuer sa course à l’investiture : le Dieu argent (sous la forme du « super-Pac » Restore Our Future, comité d’action politique finançant le candidat qui a levé quelque 43 millions de dollars depuis sa création en 2010), à défaut de lui attirer la sympathie de l’électorat ouvrier ou évangélique, lui assure le soutien de tous ceux qui continuent de considérer le redressement de l’économie comme la priorité du pays en 2012.
En somme, si les « valeurs » risquent donc fort d’être supplantées, en novembre, par la situation économique, dont le choix de Romney (même s’il s’agit pour beaucoup de républicains d’un choix par défaut) montre bien qu’elle reste prioritaire, elles auront néanmoins joué un rôle important dans la désignation du candidat républicain, au risque de renforcer les divisions du parti, entre un establishment, qui veut paraître modéré sur le plan social et moral pour mieux convaincre l’électorat indépendant, et une frange plus radicale, incarnée notamment par le Tea Party, qui voit dans cette campagne l’occasion de rejouer les « guerres culturelles » des années 1960-1970, avec le président Obama comme incarnation du libéralisme de gauche.