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La décision dans l'Église. Contraception, procréation assistée, avortement : trois moments clés

février 2010

#Divers

Contraception, procréation assistée, avortement : trois moments clés

Dans ses déclarations de principe, l’Église défend un mode de prise de décision ouvert : collégialité, concertation, prise en compte des laïcs... Or, les décisions qui ont provoqué le plus d’incompréhension dans le monde catholique ont été, à l’inverse, édictées de manière opaque et hiérarchique. Peut-on y voir un rapport avec la désaffection qui touche la pratique religieuse en Europe ?

La déprise du religieux est-elle due à des facteurs sociaux, ou à des événements institutionnels ? Les crises qui dressent à intervalles réguliers l’opinion publique contre l’Église catholique sont-elles dues à des facteurs exceptionnels, et sans impact durable, ou relèvent-elles de comportements récurrents, liés à une définition incertaine des rôles et des responsabilités ? Trois moments de tension et de rupture particulièrement visibles éclairent le mode de prise de décision dans l’Église catholique : la décision de Paul VI concernant l’encyclique Humanae vitae peu après la fin du concile Vatican II, le texte sur la procréation médicale assistée, paru sous Jean-Paul II, Donum vitae, et la dernière crise autour des événements brésiliens qui ont suivi la levée de l’excommunication des évêques intégristes.

Le concile, annoncé par surprise par le pape Jean XXIII en 1959, s’est ouvert en 1962 à Rome. Il se déroula dans une grande effervescence, les chrétiens en suivant les principales décisions relatées par les correspondants à Rome. Plusieurs points sont rapidement apparus comme particulièrement importants et novateurs pour l’avenir de l’Église, après avoir fait l’objet de débats passionnés : l’œcuménisme, la collégialité, le rôle du laïcat, la prééminence du Christ et des Évangiles sur la tradition, la place de la conscience personnelle.

Parmi tous ces sujets, plusieurs touchent au mode de décision, au rapport entre les fidèles et la hiérarchie et à la singularité de l’Église catholique par rapport aux autres confessions chrétiennes. L’œcuménisme, tout d’abord, encouragé par Jean XXIII, permet un rapprochement partiel avec protestants et orthodoxes. La collégialité épiscopale, ensuite : après le concile Vatican I, interrompu par la guerre de 1870, et qui avait défini l’infaillibilité pontificale, la collégialité est remise en valeur et le rôle des évêques est réaffirmé dans sa fonction indispensable face à celle du pape1. La valorisation de l’importance des laïcs s’accompagne de développements sur leur devoir vis-à-vis du gouvernement de l’Église, au titre de leurs compétences propres. Les fidèles ont en effet le devoir de faire connaître aux pasteurs, selon leurs compétences, ce qui ne va pas dans le corps ecclésial2. Le primat de la conscience est affirmé : « La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu, et où sa voix se fait entendre3. » Ceci vaut en particulier dans le cas des familles4.

L’insistance sur la personne du Christ est rappelée et l’importance première de l’Évangile et de l’Écriture face à la Tradition5 qui avait envahi l’Église comme référence incontournable.

L’explosion de Humanae vitae : un procédé et un contenu

Un problème restait en suspens, celui des règles de la morale conjugale imposées par l’Église. La découverte de la pilule progestative (contraception chimique) vient s’insérer dans un débat déjà ancien qui avait amené Rome à condamner une limitation des naissances fondée sur des moyens naturels tels que le retrait au cours du siècle précédent6. Les hommes soupçonnés étaient exclus des sacrements, voués à l’enfer, et se retrouvaient à la porte des églises où se rendaient leur femme et leurs enfants. Au cours de débats antérieurs, nombre de théologiens considérant que la finalité du mariage était non la seule procréation, mais l’amour mutuel7, ne voyaient pas de motif d’interdire la prévention chimique des naissances, la « paternité responsable » étant licite. Les Pères voulaient du moins laisser les pratiques contraceptives dans l’ombre de l’intimité conjugale.

Parallèlement au concile et pour éclairer celui-ci8, le sujet avait été confié par Jean XXIII, sur les conseils du cardinal Suenens, en mars 1963 à une commission composée de six membres, prêtres et médecins. Des évêques tentent d’aborder ce thème au concile, mais Paul VI9, qui succède à Jean XXIII en 1963 le soustrait aux débats et le renvoie à la commission10 chargée de réfléchir aux moyens de réguler les naissances, à laquelle il adjoint de nouveaux membres. Il en fait en 1964 une instance autonome. Au concile, quatre cardinaux demandent que l’amour humain soit la fin véritable du mariage, et poussent dans ce sens le texte, adopté largement en 1965. La commission élargie comprenant des évêques, des médecins, des théologiens et trois couples, rend un prérapport favorable à la prévention chimique, qui ne contredit pas la Tradition. Le pape modifie deux fois encore la composition de la commission, ajoute des théologiens, spécialistes de la loi naturelle, dont le dominicain Labourdette réputé pour sa rigueur, ainsi que des évêques et des cardinaux. La commission arrive enfin à deux votes conclusifs : les théologiens, d’abord, le 6 mai 1966 presque unanimes (15 voix contre 4), reconnaissent que la contraception chimique peut être autorisée, qu’elle n’est pas contradictoire avec les règles héritées de la Tradition de l’Église. Ce verdict positif est repris par les membres de la commission des évêques et cardinaux : la contraception n’est pas mauvaise en soi : 9 oui, 3 non, 3 abstentions. Est-elle en continuité avec la Tradition ? 9 oui, 5 non, 1 abstention ! Les catholiques, avertis par la presse de l’existence de la commission, et attentifs aux avancées du concile, qui valorisait justement le laïcat et la collégialité épiscopale, s’attendent à voir le pape suivre cet avis, longuement débattu et toujours validé par des autorités ecclésiales toujours plus nombreuses.

Or le souffle de 1968 n’est pas encore retombé que les catholiques reçoivent un coup de massue avec l’encyclique Humanae vitae, publiée le 25 juillet 1968.

Décidée ex cathedra par le pape seul, elle contredit radicalement l’avis de la commission et pose un interdit total face aux progrès de la science dans le domaine de la prévention des naissances. Non à la prévention des naissances, par quelque procédé que ce soit, à l’exception de l’abstention pendant les périodes fécondes Non à l’avortement, même cas de danger de mort de la mère11. On reconnaît la marque de cardinaux de la curie, comme Mgr Ottaviani, et d’un jeune à l’influence croissante, Karol Wojtyla12.

La manière a compté autant que le contenu dans la stupeur des catholiques : où étaient la prise en compte du laïcat et l’avis des couples membres13 de la commission ? Où était la collégialité épiscopale ? Que devenait le poids des théologiens, évêques et cardinaux ayant rendu à une très large majorité un avis exactement contraire ? Cet usage de l’autorité pontificale contredisait toutes les avancées du concile.

Qu’en était-il de la primauté de la conscience, désormais reconnue par le concile, avec la liberté religieuse ? Elle leur est déniée dans la vie conjugale, l’autorité romaine s’instaurant seul juge du permis et du défendu. Elle ne leur laisse d’alternative que l’abstinence pendant les périodes fécondes (à supposer qu’elles puissent être déterminées !) ou la condamnation, sans possibilité de « moindre mal »…

Quant à l’Écriture, elle est mise à l’écart elle aussi, puisqu’on ne trouve aucune référence biblique dans ce texte. Ainsi les principales avancées du concile étaient bafouées par cette décision. Collégialité, promotion du laïcat, œcuménisme, primauté de la conscience, centralité de l’Évangile (totalement muet sur ce point) n’ont pesé d’aucun poids dans cette prise de décision.

Albert Hirschman, dans son ouvrage célèbre sur les variations des implications personnelles dans les institutions14, montre trois réactions possibles dans une organisation lors d’un changement jugé inacceptable par ses membres : la prise de parole (voice), le départ ou l’esquive (exit) ou la fidélité (loyalty). Dans le cas qui nous intéresse, les trois attitudes sont repérables mais la protestation domine, avant de laisser place à la fuite, même si une part des pratiquants, de plus en plus faible, reste fidèle. Les réactions ont montré très vite l’ampleur de l’incompréhension au sein de l’Église : les épiscopats, et de très nombreux membres du clergé, se sont élevés contre cette mesure mal fondée, moralement et théologiquement, comme sur le plan du processus de décision15 et recommandent de « mettre en place des “structures de dialogue” entre évêques et prêtres et théologiens, et entre hiérarchie et laïcs ».

Aux États-Unis, le père Charles Curran, professeur de théologie, lance une déclaration concernant l’encyclique. En quelques jours, plus de deux cents théologiens signent le texte, publié dans le New York Times le 30 juillet 1968 :

Comme théologiens catholiques romains, nous reconnaissons respectueusement une fonction distincte de Magistère […]. En même temps, la Tradition chrétienne assigne aux théologiens la responsabilité particulière d’évaluer et d’interpréter les proclamations du Magistère […].

– L’encyclique n’est pas un enseignement infaillible. L’histoire montre qu’un grand nombre de déclarations revêtues d’une autorité d’importance égale et même plus grande se sont avérées par la suite inadéquates ou même erronées (la liberté religieuse, le prêt à intérêt, et les fins du mariage).

– Nous désapprouvons l’ecclésiologie implicite et la méthodologie utilisée par Paul VI dans la rédaction et la promulgation de ce document. Elles sont incompatibles avec […] les actes du deuxième concile du Vatican lui-même.

– L’encyclique présume […] que l’Église s’identifie à la fonction hiérarchique. On n’accorde aucune importance réelle au témoignage de la vie de l’Église dans sa totalité […] en particulier de nombreux couples catholiques.

– L’encyclique ne reconnaît pas le témoignage des églises chrétiennes séparées […] elle n’accorde pas suffisamment d’attention au sens éthique de la science moderne.

– L’encyclique révèle une notion étroite et positiviste de l’autorité papale, illustrée par le rejet du point de vue majoritaire présenté par la commission […] et le rejet des conclusions d’une grande partie de la communauté théologique catholique internationale.

– Nous désapprouvons certaines des conclusions éthiques particulières que contient l’encyclique. Elles se fondent sur un concept inadéquat de la loi naturelle : on ne tient pas compte des formes multiples de la théorie de la loi naturelle ni du fait que des philosophes compétents en viennent à des conclusions différentes.

Le constat insiste sur le mépris de l’ensemble de principes mis en valeur par le concile. Arrêtons-nous sur celui de l’œcuménisme, particulièrement frappant si l’on prend en compte les détails du processus. On sait que Casti connubii avait déjà été une réaction face à la décision des anglicans lors de la conférence de Lambeth en 1927 de dépénaliser la contraception. Il ne fallait pas laisser croire que l’Esprit saint soufflait aussi chez les frères séparés, alors considérés comme des schismatiques.

L’argument est repris avec plus de force encore par les quelques « minoritaires » qui élaborent une contre-proposition après le vote de la commission pontificale.

S’il se pouvait que la contraception fût déclarée non intrinsèquement mauvaise, alors il faudrait admettre en toute sincérité qu’en 1930, en 1950, et en 1958, le Saint-Esprit a prêté son assistance aux églises protestantes et n’a, par contre, pas mis Pie XI, Pie XII ainsi qu’une grande partie de la hiérarchie catholique durant un siècle et demi, à l’abri d’une très lourde erreur, des plus pernicieuses pour les âmes, en les laissant condamner avec la dernière des imprudences, et sous peine de damnation, des millions d’actes humains maintenant approuvés pour les mêmes raisons de base qu’alléguait le protestantisme.

Ainsi pour ces rédacteurs, mieux vaut condamner à la damnation des millions d’êtres, que reconnaître une erreur ou d’admettre que les protestants puissent avoir eu quelques années d’avance ! Cette idée est un motif imparable pour persévérer dans une erreur, dont eux-mêmes soulignent la gravité, non sans travestir la réalité, pour eux univoque et linéaire, ce qu’elle ne fut nullement, comme l’a montré Claude Langlois16.

L’épiscopat français a pris une mesure prudente réservant une pastorale plus ouverte que celle du texte lui-même, il offrait la possibilité d’un moindre mal (exclu par l’encyclique), sans aller à l’affrontement direct, mais mécontentant Rome malgré tout. Demi-mesure ne contentant ni les esprits exigeants, ni les plus stricts tenants du texte.

Le vote par la fuite

Il est évidemment impossible de mesurer précisément l’impact de cet acte sur les milieux catholiques, mais le fait est là : les années d’après le concile, qui auraient dû rendre des forces aux catholiques, ont vu, dans les mois et les années qui ont suivi Humanae vitae, la plus forte décroissance jamais enregistrée.

Cette chute de la pratique est-elle due aux innovations de la liturgie ? Celles-ci dataient souvent d’avant le concile et, pour de bons observateurs17, à la question :

Le concile a-t-il causé l’affaiblissement de l’Église dans les pays occidentaux ?

la réponse est nette :

Beaucoup trop de personnes et de membres de l’Église pensent sans se renseigner sur la réalité qui est pourtant claire. Les enquêtes pour les États-Unis, la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, indiquent que Vatican II et ses décisions ont été accueillis dans l’enthousiasme. La pratique religieuse s’est accrue dès l’ouverture du concile. En revanche, […] cette pratique s’est effondrée après la publication par Paul VI de son encyclique Humanae vitae qui renouvelait l’interdiction de la contraception. […] L’enjeu des trois conclaves réunis depuis trente ans s’est focalisé autour des prétendues dérives de Vatican II, et les clivages autour de l’Église s’organisent autour de cette même ligne. […] Cette décision a marqué la prise de d’autonomie des fidèles occidentaux à l’égard du magistère. Ils se sont dit que cette décision manquait particulièrement de fondement, et ont élargi cette suspicion à l’ensemble des décisions de la hiérarchie ecclésiale […] Nous savons que dans les pays mentionnés, environ 90% de catholiques pratiquants estiment que l’interdiction de la contraception est une décision mauvaise, et que 60% ne s’y conforment pas18.

En Allemagne, la pratique a chuté de 30% entre 1968 et 1973, tandis que le mouvement de désaffiliation (ou inscription sur les listes d’imposables – la Kischenstauer –, comme étant membre d’une confession) s’accroît considérablement. En France, ce qui aurait dû être source de renouveau déboucha sur ce que Denis Pelletier appelle la crise catholique19. Elle atteint en premier lieu les femmes, piliers de l’Église, renvoyées, sans égard pour leur opinion, à leur physiologie la plus élémentaire, de surcroît au nom du « respect de la femme » ! Elles ont décidé de passer outre, et glissé vers l’indifférence. Apparaissant comme une institution décidément irréformable, et à la parole sans fondement, l’Église catholique a vu fondre ses troupes d’autant plus que les catholiques étaient plus éduqués, et attendaient davantage d’être pris pour des adultes.

Ainsi s’illustrent les trois attitudes possibles : le départ et la protestation se sont conjugués à la réception de ce texte imposé et la loyauté, situation d’attente, ne s’est manifestée que de la part d’une minorité en diminution constante. Ceux qui pensaient que l’avenir permettrait de redresser la barre, et d’adoucir une décision incompréhensible, se sont peu à peu écartés à leur tour d’une maison qui ne faisait que renforcer ses positions sur ces points vitaux.

Remarquons cependant que si les membres des organisations réagissent différemment aux crises qui les atteignent, les attitudes de chacun peuvent aussi varier avec le temps. Hirschman distingue parmi les acteurs les « alertes » et « inertes », mais la catégorie des « alertes » peut être réactivée ou endormie par la succession des événements. Dans son ouvrage, Bonheur privé, action publique, il analyse les phases où un individu privilégiera l’action publique, qui suppose des sacrifices dans la vie privée, et celles où il se repliera sur celle-ci, laissant le soin de la gestion publique à d’autres. Dans l’Église, certains, qui ont su manifester leur indignation, se tairont un long moment. Ceux qui l’ont quittée avec fracas tenteront des retours discrets, les assentiments contraints, soufferts en silence, susciteront des révoltes explicites lors de nouvelles manifestations de l’insupportable, de la part de ceux qui sont demeurés malgré tout « loyaux ».

1987, le renforcement : Jean-Paul II et Donum vitae

Jean-Paul II fut l’un des inspirateurs de Humanae vitae, dans ce domaine, il refusa toute innovation20. Ses affirmations répétées de son caractère « prophétique », et sa constance à appeler ensemble logique de mort, la contraception et l’avortement, ont contribué à la poursuite de l’exit21. Mais celui-ci peut avoir deux faces : le départ de l’Église, le retrait des enfants du catéchisme, mais aussi la mise entre parenthèses plus discrète du domaine litigieux, des actes liés à la procréation, dans lequel on refuse une parole inaudible. Les catholiques se sont détournés du magistère sur ce sujet, et de ce coup de bien d’autres (divorce, etc.). Restait la confession : sa désaffection fut plus radicale encore.

La situation fut sans aucun doute aggravée par l’instruction Donum vitae, sur la procréation médicale assistée, de 1987. Comme le dit le Pr René Frydman22, de Humanae vitae à Donum vitae, la doctrine de l’Église se réduit à une succession de « non possumus ». Celui qui a créé au sein de son service pratiquant l’aide aux couples stériles une unité de relations avec les autorités religieuses, rappelle l’état de la recherche éthique et théologique juste avant l’instruction. En 1985, le père Xavier Thévenot précise que désormais : « La plupart des théologiens catholiques n’ont plus de réserves devant […] l’insémination homologue. » En ce qui concerne l’insémination avec donneur, des réserves demeurent. Il ajoute :

Dans leur ensemble, les théologiens catholiques jugent éthiquement bon le recours à la Fivete aux conditions suivantes : le couple ne doit pas être naturellement fertile, les gamètes doivent être issues des conjoints ; l’embryon doit être réimplanté dès que possible dans l’utérus de l’épouse…

René Frydman ajoute la conclusion de Xavier Thévenot, d’une grande actualité :

Les risques d’échec […] qui amènent la mort des embryons de quelques cellules ne doivent pas être considérés comme un manque de respect envers l’embryon. Ou alors il faudrait juger immorales les relations fécondantes habituelles, sous prétexte qu’elles conduisent à un nombre important d’expulsions spontanées d’œufs fécondés hors de l’utérus maternel23.

À la même époque, le père Émile Schmitt, affirme au sujet de

l’insémination artificielle : la position constante [de l’Église] est celle qui a été à de multiples fois reprise, surtout par le pape Pie XII, […] L’Iac24 ne pose aucun problème sur le plan moral et religieux. Il va dans le sens du mariage.

Jean-Paul II affirma devant douze prix Nobel, en 1980, qu’il était favorable à la position des théologiens qui disaient que la Fivete (homologue) pouvait être un signe évident d’amour mutuel, si aucune solution médicale autre n’existait25. Les évêques de France, en 1984, affirment que « l’Église n’a pas toujours une réponse immédiate à chacune de nos questions ». Enfin J.-B. d’Onorio, président de la Fédération des juristes catholiques de France en 1984 :

On peut penser que les méthodes d’insémination sont probablement admissibles quand elles permettent un retour à l’ordre naturel (c’est-à-dire à l’intérieur du couple).

Des centres de recherche sur la fécondation in vitro existent dans des instituts catholiques, comme à Lille.

La publication de Donum vitae, le 22 février 1987, éclate comme un nouveau coup de tonnerre. L’instruction de la Congrégation pour la doctrine de la foi oppose un refus global à toute procréation médicale assistée, tranchant avec un document simultané de la Fédération protestante de France.

L’instruction n’est pas un document infaillible, mais elle assène un non généralisé aux méthodes d’aide aux couples comme aux recherches : non à l’insémination avec donneur, non à la Fivete, homologue ou hétérologue, non à la recherche, oui mais à l’insémination avec sperme du conjoint, mais à une condition mystérieuse : elle n’est admise que « dans le cas où le moyen technique ne se substitue pas à l’acte conjugal », ce qui laisse pour le moins perplexe26 !

L’instruction provoque la consternation dans les milieux catholiques. Elle touche particulièrement les praticiens catholiques, qui n’attendaient pas une telle décision, ce qui pose de nouveau la question du comment. Qui l’a élaborée, au terme de quel processus ?

Dans son préambule, Donum vitae se présente comme résultant d’une « vaste consultation ». Or le Pr Frydman souligne qu’aucun interlocuteur, aucun milieu scientifique ni ecclésial n’est cité :

Il semble que nul, parmi les Évêques, n’ait été consulté. Et il a fallu près d’un an pour que les responsables d’universités catholiques engagées dans la fécondation in vitro puissent être reçus par le cardinal Ratzinger27.

Le désaccord entre le Magistère et les fidèles s’accroît avec cette instruction qui déclare moralement illicite même la Fivete homologue. Une fois encore le sensus fidei manque à une décision assénée du sommet, sans prise en compte des avis des théologiens, des épiscopats ou des fidèles.

Des experts s’efforcent de trouver des voies d’accommodement, ainsi le père Olivier de Dinechin28, qui remarque que le document comporte des non majuscules, et des non minuscules, la Fivete homologue n’ayant pas toute la négativité éthique de la Fivete hétérologue. Mais le catholique fervent est face à une interdiction incompréhensible, qui contredit le plupart des avis catholiques autorisés.

Si cette nouvelle interdiction est source de quelques drames personnels, elle renforce plutôt l’indifférence générale : nombreux sont ceux qui sont partis plus ou moins silencieusement, prêtres, ou fidèles, devenus indifférents, ou ne gardant qu’un lien épisodique avec l’Église, et qui ont nourri les actions associatives ou politiques qui se sont développées depuis lors… Tous ceux qui ont ressenti l’impuissance de l’expression, de la voice dans l’Église, et ont opté pour un éloignement souvent définitif, ont renoncé même à transmettre à leurs enfants l’appartenance à l’Église dans laquelle ils avaient cru, mais qui les avait blessés, et dans laquelle ils ne se retrouvaient plus29. D’où cette déculturation, perte de connaissances élémentaire qui a été accrue naturellement par d’autres facteurs30, mais largement due à cette incompréhension dans un domaine vital et quotidien.

Dernier acte : 2009, de Williamson à l’excommunication brésilienne

Dernier acte, signé par Benoît XVI, à la fin de la décennie : le 24 janvier 2009, la levée surprise de l’excommunication des évêques intégristes, comptant parmi eux Mgr Williamson, antisémite et négationniste, soulève indignation et interrogations. Peu après une excommunication frappe l’entourage d’une fillette de 9 ans, enceinte de jumeaux, violée par son beau-père, dont la grossesse est interrompue par des médecins qui la jugent en danger de mort. Le 5 mars, l’archevêque excommunicateur Cardoso Sobrinho affirme que la mère et les médecins sont plus coupables que le beau-père31 violeur. La stupéfaction est d’autant plus violente que les fidèles sont sous le choc de la décision précédente, encore une fois préparée de manière opaque, sans information préalable ni consultation des épiscopats concernés.

Le cardinal Rè apporte l’appui de Rome, il affirme dans La Stampa : « Les jumeaux conçus étaient des personnes innocentes, qui avaient le droit de vivre, et qui ne pouvaient pas être supprimées » et aggrave la révolte de l’opinion publique, le tout sur fond de révélations sur les violences sexuelles dans les collèges religieux en Irlande.

Cette fois, la protestation se manifeste, tantôt bruyamment, tantôt en termes mesurés, mais venant de personnages officiels que sont les évêques de France ou d’Allemagne, elle n’en a que plus de poids. Des pétitions sont lancées, au premier rang desquelles celle de La Vie, qui recueille les voix d’intellectuels catholiques d’abord sur l’affaire Williamson, puis sur l’affaire brésilienne. Dans le premier cas, c’est de nouveau la rupture avec Vatican II qui est redoutée, par ceux qui voient avec effroi le rapprochement inconsidéré avec les intégristes, qui avaient rompu avec violence leurs liens avec Rome. Dans le second cas, le recours à l’arme de l’excommunication, là où la simple humanité est en cause, suscite la révolte.

Après les réactions violentes parfois, dans la presse, on citera des réactions plus feutrées, mais d’autant plus significatives, par des membres des épiscopats. En France et en Allemagne en particulier. La Conférence des évêques allemands délègue un émissaire, son président, pour traiter des relations des autorités romaines avec les conférences épiscopales.

En France, le Conseil permanent de la conférence des évêques de France avait publié le 28 janvier une déclaration :

La levée, par le Saint-Siège, de l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X suscite de nombreuses réactions dans l’opinion catholique et dans la société. La simultanéité de cette annonce avec les propos de Mgr Williamson, niant le drame de l’extermination des juifs, provoque une réprobation on ne peut plus légitime.

Le cas brésilien ne suscite pas de réponse collective, mais des déclarations individuelles32. L’historien Philippe Levillain, peu suspect d’hostilité à Rome, constate qu’un fossé inquiétant se creuse entre le Vatican et les fidèles :

Le pontificat de Benoît XVI est en train de devenir le pontificat tragique de l’incompréhension, et même si le pape n’est pour rien dans la dernière affaire en date, on ne peut que constater le paradoxe entre la levée d’excommunications récentes – qui semblait signifier que le Vatican considérait ce principe comme obsolète – et le recours à cette arme quasi médiévale dans le drame du Brésil. Avec les déclarations comme celle du cardinal Rè, on est face à un raisonnement essentialiste, ontologique, qui semble ne plus avoir aucune notion des situations concrètes33.

Suivra une lettre du pape, qui cherche à rassurer et change quelques responsables de la crise intégriste, mais ne prend pas la mesure du malaise des fidèles. La relative repentance de Rome est marquée par une mise au point de Mgr Rino Fisichella, président de l’Académie pontificale pour la vie, qui publie le 15 mars dans L’Osservatore Romano un texte qui prend la forme d’une lettre à la petite brésilienne en cause :

La crédibilité de notre enseignement s’en ressent, qui apparaît aux yeux de beaucoup comme insensible, incompréhensible, et sans aucune miséricorde. […] Comment agir dans ce cas-là ? La décision est difficile pour le médecin et pour la loi morale elle-même, des choix comme celui-ci […], se répètent chaque jour…, et le médecin se retrouve seul face à sa conscience.

Cette reconnaissance exceptionnelle des cas de conscience vécus par les médecins mérite d’être relevée ! Mais sa rareté également…

Ces divers mouvements témoignent d’une vitalité incontestable de segments encore christianisés de la société, mais ne doivent pas masquer le vide immense des esprits et des intelligences dès lors que les thèmes touchant le religieux sont abordés. Alors, « Le christianisme pour mémoire » ? Ou : « Quel sursaut pour le christianisme » ? Pour le cardinal Martini34, sur un nouveau chemin, « l’Église retrouvera sa crédibilité et sa compétence ». Ainsi les titres peuvent varier, et derrière eux des visions différenciées des évolutions prévisibles.

Comme l’écrit Bruno Latour :

La voie sur laquelle passait autrefois la foule des fidèles est devenue aussi invisible que ces chemins de campagne tellement encombrés de ronces qu’il faut, pour en retrouver le tracé, aller consulter les feuilles du cadastre. Il nous faut tracer d’autres chemins, si possible en ville35.

Cela est-il encore possible ? Certes, l’Occident et la France ne sont pas tout le champ du christianisme, mais il est à prévoir que si de nouvelles voies, empruntées ou non à un passé que l’on redécouvre, ne sont pas trouvées, l’écart se creuse encore entre le petit nombre des partisans de la loyalty, voire de la voice, et la foule croissante qui opte pour l’exit.

  • *.

    Sociologue, auteur notamment, avec Philippe Levillain, des Lieutenants de Dieu. Les évêques de France et la République, Paris, Fayard, 1986.

  • 1.

    Lumen gentium, 21.

  • 2.

    Lumen gentium, 37.

  • 3.

    Gaudium et spes, 15, 1.

  • 4.

    Ibid., 43, 2.

  • 5.

    « Le magistère n’est pas au-dessus de la parole de Dieu, mais il est à son service, n’enseigne que ce qui a été transmis […] avec l’assistance de l’Esprit saint », Dei Verbum, ch. II, 10 et ch. III, 18.

  • 6.

    Voir ici même l’article de Claude Langlois, ainsi que le Crime d’Onan. Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930), Paris, Les Belles Lettres, 2005. Voir aussi Martine Sévegrand, les Enfants du Bon Dieu, les catholiques et la procréation au XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1995.

  • 7.

    Casti connubii publiée par Pie XI dans les années 1930 avait donné un coup d’arrêt aux tentatives pour dépénaliser la contraception. Cette encyclique affirmait toutefois le droit à une paternité responsable.

  • 8.

    Voir Garry Wills, Papal Sin. Structure of Deceit, New York, Doubleday, 2000.

  • 9.

    Sur Paul VI et Humanae vitae, et ses rapports avec le cardinal Suenens, voir Giovanni Maria Vian, la Solitudine di Paolo VI e il peso della Tradizione, Istituto Paul VI, notiziario no 55, juin 2008.

  • 10.

    Allocution de Paul VI, 23 juin 1964, et le texte en note de Gaudium et spes, 51, 3.

  • 11.

    M. Sévegrand, les Enfants du Bon Dieu…, op. cit.

  • 12.

    Voir Bernard Lecomte, Jean-Paul II, Paris, Gallimard, 2003.

  • 13.

    Parmi eux Patrick et Patty Crowley (États-Unis), dont une enquête auprès de milliers de couples catholiques montrait l’impossibilité pratique et morale des règles ecclésiales. Robert MacClory, Rome et la contraception. Histoire secrète de l’encyclique Humanae vitae, Paris, éd. de l’Atelier, 1998 (seuls le Dr Rendu et sa femme étaient favorables à la tradition).

  • 14.

    Albert O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983.

  • 15.

    Les meilleures analyses des réactions dans le monde sont à lire dans M. Sévegrand, les Enfants du Bon Dieu…, op. cit. et, plus récemment, l’Affaire Humanae vitae. L’Église et la contraception, Paris, Karthala, 2008.

  • 16.

    Voir la note 6, et l’affirmation de Gian Maria Vian, directeur de L’Osservatore Romano : « Le moins qu’on puisse dire en rapportant cette histoire, est qu’elle fut tout sauf linéaire. Or c’est [ce] qui a convaincu Paul VI de maintenir la ligne supposée immuable », op. cit.

  • 17.

    Olivier Le Gendre, Confession d’un cardinal, Paris, J.-C. Lattès, 2007, p. 116-117.

  • 18.

    O. Le Gendre, Confession d’un cardinal, op. cit., p. 118, On a objecté que le tiers monde avait l’attitude inverse. M. Sévegrand montre qu’il était en fait très divisé dans l’Affaire Humanae vitae…, op. cit.

  • 19.

    Denis Pelletier, la Crise catholique, religion, société, politique, Paris, Payot, 2002.

  • 20.

    Jean-Paul II, logiquement, a répété cet enseignement dans de nombreux textes, tels Familiaris Consorsio, 1981, la Lettre aux familles, 1994, Evangelium vitae, 1995, voir Grémion, Touzard, Beccaria et Dormont, l’Église et la contraception, Paris, Bayard, 2006, 176 p. et Carlo Maria Martini, le Rêve de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 2009, p. 43-47.

  • 21.

    Gianni Vattimo, Espérer croire, Paris, Le Seuil, 1998. Pour lui, la sexualité est impliquée dans le processus de sécularisation, l’Église catholique étant attachée à défendre « des vertus […] qu’aucune morale raisonnable n’exige », p. 56.

  • 22.

    René Frydman, Dieu, la médecine et l’embryon, Paris, Odile Jacob, 1999 et 2003.

  • 23.

    Xavier Thévenot, La Croix, décembre 1986. On estime à 75% le nombre d’oeufs humains fécondés expulsés spontanément. La nature est le premier avorteur…

  • 24.

    Ou Fivete homologue, les deux gamètes étant issues des parents.

  • 25.

    R. Frydman, Dieu, la médecine et l’embryon, op. cit., p. 93.

  • 26.

    Voir les « possibilités » qu’imagine le Pr R. Frydman, pour interpréter ce paragraphe, Dieu, la médecine et l’embryon, op. cit., p. 97, et le Pr Claude Sureau, Son nom est personne, Paris, Albin Michel, 2005.

  • 27.

    R. Frydman, Dieu, la médecine et l’embryon, op. cit., p. 99.

  • 28.

    Membre du Comité national d’éthique, Témoignage chrétien, 30 mars 1987.

  • 29.

    Voir aussi Bruno Latour, Jubiler. Ou les tourments de la parole religieuse, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2002.

  • 30.

    Appelée encore « exculturation » par Danièle Hervieu Léger dans son livre Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003.

  • 31.

    Quant au beau-père violeur, l’archevêque de Recife note qu’il était contre l’avortement, donc moins coupable…

  • 32.

    Mgr Grallet, archevêque de Strasbourg ; Gérard Daucourt, Nanterre ; Mgr di Falco, Gap ; Francis Deniau, Nevers ; Yves Patenôtre, Auxerre et Mission de France.

  • 33.

    Le Monde, 2 mars 2009, cité par Stéphanie Le Bars.

  • 34.

    C. M. Martini, le Rêve de Jérusalem, op. cit., p. 145.

  • 35.

    B. Latour, Jubiler…, op. cit., p. 151.