Comment lutter contre le trafic sans exposer les civils à la violence ?
La lutte tous azimuts contre les cartels de la drogue a contribué à diffuser la violence en émiettant les gangs et en les poussant à s’installer sur de nouveaux territoires. La lutte contre le trafic est donc directement responsable de l’explosion de la violence qui touche les civils. Peut-on donc imaginer une autre stratégie, ciblée d’abord sur la réduction de la violence, pour épargner les civils et ne pas affaiblir leur soutien aux institutions qui échappent à la corruption ?
Quatre ans et demi de guerre contre le crime organisé. Plus de 40 000 morts et une augmentation continue de la violence. Le gouvernement fédéral mexicain, avec l’appui des services de renseignements américains, arrête et liquide d’importants chefs des cartels de la drogue, ce qui divise les cartels et facilite l’apparition de nouvelles organisations criminelles, plus petites. De cette manière, le gouvernement fédéral atteint son but : « démanteler » les cartels. Toutefois, cette fragmentation des principales organisations étend la violence à de nouvelles communes. Avec la violence croît la délinquance : l’extorsion, le kidnapping, la traite d’êtres humains, le narcomenudeo (petit trafic de drogues), le vol de voitures et le braquage des banques.
Contrairement aux cartels, les organisations secondaires ne possèdent ni le réseau ni l’infrastructure logistique nécessaires pour faire passer des drogues vers les États-Unis, ce qui les pousse à entreprendre des négoces illicites moins lucratifs. Les grands cartels sont peu incités à diversifier leur négoce vers des activités intensives en main-d’œuvre, très risquées, dont les marges de rentabilité sont réduites, comparées aux gains démesurés tirés de l’exportation de drogue vers les États-Unis1.
Actuellement, la question est de savoir si le gouvernement fédéral réussira à démanteler les trois plus grandes organisations délictueuses du pays : le cartel de Sinaloa, le cartel du Golfe et les Zetas. Le cartel de Sinaloa a fait face à la sécession des Beltrán Leyva et celui du Golfe a perdu son bras armé, les Zetas, qui sont devenus leur pire ennemi dans plusieurs États du pays, en particulier dans les États de Nuevo León et de Tamaulipas. Ces trois organisations, débarrassées de plusieurs rivaux, semblent donc bien placées pour continuer à gérer le rentable trafic de drogues vers les États-Unis.
Le démantèlement des cartels de Sinaloa, du Golfe et des Zetas est un objectif difficile à atteindre dans un futur immédiat pour une raison décisive : étant donné la grande demande de drogues aux États-Unis, ces organisations sont disposées à investir des parts croissantes de leurs profits en personnel, équipement et armes pour défendre leur affaire. L’exportation de cocaïne vers les États-Unis requiert l’existence de grandes corporations criminelles et, aujourd’hui, 90 % de la cocaïne qui est consommée aux États-Unis entre par le Mexique2. En revanche, le Mexique peut et doit, dans un futur immédiat, aspirer à une réduction de la violence qui croît et étend son territoire.
La stratégie du gouvernement fédéral dans ce domaine a-t-elle été un succès ou un échec ? Cela fait débat. D’une part, le démantèlement de certains cartels a été mené au détriment d’un objectif primordial : mettre les lieux publics hors de portée du contrôle criminel. D’autre part, le gouvernement fédéral est en train de transformer un problème d’ordre fédéral en un problème relevant des États fédérés et des collectivités locales. De ce point de vue, le succès du gouvernement fédéral ne repose pas sur sa capacité à régler le problème mais sur sa tendance à le transférer vers d’autres juridictions et autorités3. Comme le répètent les fonctionnaires gouvernementaux, le gouvernement cherche à transformer un problème de « sécurité nationale » en un problème de « sûreté publique ». Cela signifie, en grande partie, que le crime organisé cesse d’être une menace pour la sphère fédérale et le devient pour les collectivités locales et les États fédérés. Pourtant, cette distinction n’est pas toujours si évidente : fréquemment, des menaces locales deviennent des risques fédéraux.
La fragmentation des organisations criminelles s’est accompagnée d’un processus de dispersion et d’expansion géographique de la violence. Cette situation pose un incroyable défi aux gouvernements fédéraux et municipaux puisque les forces fédérales se retirent graduellement de certains sites – États fédérés et communes – dans lesquels les cartels ne représentent plus une menace pour la sécurité nationale, afin de concentrer leurs efforts dans le combat contre les principaux cartels de la drogue. Étant donné la fragilité des institutions fédérées et municipales sur le plan de la sécurité publique et de l’application de la justice notamment, le retrait des forces fédérales pourrait favoriser l’augmentation soudaine et massive des activités délictueuses. En matière de sécurité publique, l’avenir du pays est donc inquiétant.
N’y a-t-il aucun moyen de s’en sortir ? En voici un parmi d’autres : modifier le comportement criminel par l’intermédiaire d’une stratégie de type dissuasive au lieu de la politique punitive qui a été menée jusqu’à présent. Le changement de tactique supposerait : 1) que le gouvernement se fixe des priorités ; 2) que les autorités fédérales renforcent considérablement leurs services de renseignements et en fassent bénéficier les États fédérés et les communes qui les requièrent d’urgence ; 3) que les autorités identifient une série de « leviers dissuasifs » capables de modifier le comportement criminel pour réduire les dommages qu’il cause ; 4) que des équipes policières (voire, dans certains cas, militaires) avec les moyens de mener des « interventions dissuasives » soient envoyées dans plusieurs endroits stratégiques du pays.
Pour induire ce changement de stratégie, la société civile doit jouer un rôle crucial : son indignation et son mal-être doivent se cristalliser dans une large demande sociale en faveur d’une réduction de la violence. Enfin, le gouvernement fédéral doit accepter un bilan sans concession de la stratégie actuellement privilégiée pour affronter le crime organisé.
Les chefs déchus et la violence
Le gouvernement fédéral, en coordination avec les services de renseignements américains, a réussi à arrêter ou à abattre de nombreux narcotrafiquants identifiés comme dangereux. En 2007, une seule détention de dirigeant a été enregistrée ; cinq en 2008 ; six en 2009 ; douze en 2010 et six entre janvier et avril 2011. Mais le problème pour les civils est que ces détentions et liquidations provoquent des vagues de violence.
Dans un article récent, des chercheurs4 tentent au contraire de démontrer – en ne se fondant que sur un seul cas – que « la chute des chefs ne multiplie pas la violence ». Leur analyse se fonde sur les chiffres d’homicides vingt-deux semaines avant et après la suppression d’Ignacio Coronel (un chef du cartel de Sinaloa qui sévissait à Jalisco). Selon eux, après la suppression d’Ignacio Coronel, le nombre des homicides diminue dans la zone, ce qui les conduit à affirmer, de manière catégorique, que « l’hypothèse selon laquelle la chute du leader d’une organisation criminelle multiplie la violence est fausse ». Il me semble au contraire qu’on peut soutenir la thèse inverse5. En analysant les évolutions de la violence dans une période courte (un trimestre) après l’arrestation et la mise en détention de Juan Nava Valencia, arrêté à Jalisco onze semaines avant Ignacio Coronel, j’observe des résultats opposés. Cette arrestation fut, selon moi, celle qui déchaîna la violence dans la région tandis que la liquidation de Coronel la prolongea pendant une période supplémentaire6.
En somme, les arrestations et liquidations des dirigeants d’organisations criminelles ont, dans la majorité des cas, un impact significatif sur l’augmentation de la violence. Mais pourquoi ? Parce que, outre le fait de favoriser les conflits connus qui se succèdent au sein des organisations criminelles et le comportement opportuniste des organisations rivales qui attaquent le cartel qui a perdu ses dirigeants, la stratégie intensive d’arrestations de haut niveau a miné la relative stabilité qui existait auparavant au sein de chaque cartel. Les différentes factions délictueuses ont alors moins de raisons de respecter des accords puisque rien ne leur garantit que l’individu qui succédera à la tête de l’organisation le fera. S’ajoute l’actuel contexte de haute conflictualité (tant avec les autorités qu’entre cartels) qui a obligé les cartels à adapter leur structure interne, ce qui peut aussi provoquer des frictions. La nécessité d’accroître la force de frappe augmente par exemple l’importance relative des groupes de mercenaires ou des branches armées. Ces groupes peuvent exiger une plus grande part des gains ou même tenter de supplanter le leadership traditionnel du cartel (comme dans le cas des Zetas).
Les cartels, leurs trafics juteux, leurs fréquents désaccords et leurs trahisons internes existent au Mexique depuis des lustres mais, sous les gouvernements précédents, ces désaccords étaient moins fréquemment à l’origine de ruptures et de disputes et entraînaient des niveaux de violence très inférieurs à ceux d’aujourd’hui. Les cartels n’ont pas spontanément et systématiquement décidé de changer leur façon d’agir en 2008, à savoir de se fragmenter et d’entrer en guerre les uns contre les autres. Plusieurs facteurs ont modifié leur comportement. La politique intensive d’arrestation du gouvernement fédéral en fut l’un des facteurs puisqu’elle mit fin à la stabilité et au statu quo qui, pendant des années, ont permis aux grands chefs de maintenir un contrôle ferme sur les organisations et de privilégier la négociation à la confrontation pour résoudre un différend.
Dispersion de la violence
Le gouvernement fédéral a affirmé à plusieurs reprises que la violence mexicaine associée au crime organisé était un phénomène concentré, c’est-à-dire circonscrit à une poignée de municipalités de la frontière nord et de la côte du Pacifique. Néanmoins, un processus de dispersion de la violence accompagne depuis plusieurs années la fragmentation des cartels. Récemment, la violence a enregistré ses plus hauts taux de croissance dans des communes où elle était basse, voire inexistante, en 2009. Par exemple, la violence endémique dans les villes de Juárez, Chihuahua, Culiacan et Tijuana a crû jusqu’à atteindre, dans l’ensemble, les 27 % entre 2009 et 2010, tandis que l’augmentation du taux de violence dans seize autres communes (Mazatlán, Tepic, Acapulco, Torréon, San Fernando, Monterrey, Ahome, Reynosa, Cuernavaca, Miguel Alemán, Nuevo Laredo, Nogales, Gomez Palacio, Navolato, Ecatepec et Durango) a été de 170 % entre 2009 et 2010.
La meilleure manière de prendre conscience de la dispersion de la violence est, peut-être, l’observation, année après année, des communes qui ont registré, au minimum, une exécution mensuelle en moyenne depuis les débuts de la nouvelle politique de lutte contre la drogue. Au cours de l’année 2007, cinquante-trois communes seulement ont enregistré une exécution mensuelle en moyenne. En 2008, ce chiffre a progressé et concerne quatre-vingt-quatre communes puis en 2009, cent trente et une. L’année 2010 se clôt avec le nombre de deux cents communes. En tout, une augmentation de 277 % entre 2007 et 20107.
La dispersion de la violence est la conséquence de la fragmentation des organisations criminelles, laquelle est en partie le résultat de la forte instabilité des leaderships. Les cartels sont des organisations illégales où les mécanismes de succession sont par définition chaotiques. Par conséquent, la politique offensive de détention et de suppression des chefs conduite par le gouvernement fédéral a provoqué une augmentation de la décomposition ou de la « désertion » de factions et/ou cellules de taille variable qui faisaient précédemment partie d’un cartel.
Dans un premier temps – entre avril et octobre 2008, période au cours de laquelle les homicides liés au crime organisé ont triplé –, ces scissions ont essentiellement eu lieu à la tête des cartels. Le cas le plus important fut le détachement de l’organisation des Beltrán Leyva du cartel de Sinaloa. Ces ruptures au sommet des cartels provoquent une escalade de la violence qui se concentre dans les places stratégiques de ces organisations criminelles.
Mais la fragmentation ne s’arrête pas à la tête des cartels. Une fois altéré le statu quo qui maintenait la hiérarchie et la discipline sous le contrôle des grands chefs, les cartels ont continué à se fragmenter en des organisations toujours plus petites. Beaucoup d’entre elles n’ont plus eu la possibilité de participer au marché international du trafic de drogues. Mais, étant donné leur expérience dans les commerces illicites et leur grande capacité à exercer la violence, ces organisations ont misé sur d’autres activités illégales. Les délits tels que l’extorsion, le kidnapping, le braquage de banques et le vol de véhicules avec violence ont augmenté de manière significative entre 2007 et 2010.
De cette manière, les guerres entre cartels ne sont plus circonscrites plus à des lieux stratégiques pour le trafic de drogues vers les États-Unis (par exemple, Ciudad Juárez ou Tijuana) ou à des « enclaves » de production et de distribution dans lesquelles les narcotrafiquants et leurs familles résident traditionnellement (par exemple, Culiacán ou Uruapan). Dans toutes les localités dans lesquelles la délinquance organisée a trouvé des conditions propices pour s’établir (des zones urbaines avec des gouvernements locaux faibles, des réseaux criminels mineurs et des zones de culture illicites), et dans lesquelles il y a plus d’un seul cartel prédominant, les petites organisations sont actuellement en train de se disputer le contrôle d’une grande variété de négoces illicites. Ces scissions de « seconde génération » furent – avec la rupture entre les Zetas et le cartel du Golfe – le principal facteur de l’augmentation et de la dispersion géographique de la violence tout au long de l’année 2010.
Principale conséquence de la dispersion géographique de la violence, le combat contre la délinquance organisée va se transformer en un problème des États fédérés et des communes. Les forces armées et la police fédérale n’ont pas les moyens de se déployer et d’exercer des activités de sûreté publique sur tout le territoire et les opérations conjointes sont de moins en moins efficaces. Le succès relatif des premières opérations n’a pas pu être renouvelé parce que les ressources et les capacités des forces armées sont limitées, et qu’elles affrontent de petites cellules délictueuses, extrêmement mobiles, bien coordonnées, munies d’une grande force de frappe et implantées localement.
Étant donné l’actuelle dynamique de fragmentation de la délinquance organisée, un dernier point est particulièrement sensible : les petites organisations qui sont en train d’engendrer de la violence dans un grand nombre de localités du pays cesseront d’être vite des objectifs du gouvernement fédéral. Les forces armées et la police fédérale se concentreront uniquement dans la poursuite des plus grandes organisations qui sont les seules à représenter une menace pour la sûreté nationale (même si le grand nombre de petites organisations représente aussi un incroyable défi pour la sécurité publique du pays).
Une seconde conséquence de la dispersion géographique de la violence concerne son caractère politique. Pour de larges secteurs de la société, la violence semblait un problème lointain. Dans la mesure où la violence ne se limite plus à certaines régions reculées, nous observons une mobilisation sociale autour de ce thème dans les agendas politiques et électoraux. Comme les autorités municipales et celles des États fédérés seront les premières à faire face au défi que suppose la dispersion de la violence, la demande sociale croissante aura probablement l’effet positif de favoriser des avancées dans la professionnalisation des institutions locales chargées de la sécurité, de l’application de la justice et des questions judiciaires ; et dans les politiques visant à reprendre le pouvoir sur les prisons municipales et sur celles gérées par les États fédérés, qui sont aujourd’hui sous le contrôle des criminels.
Dommages collatéraux
Dans un contexte de fragmentation de la criminalité, les « dommages collatéraux » d’une guerre comme celle que poursuit actuellement le gouvernement mexicain contre des organisations criminelles peuvent s’élever soudainement en raison de deux facteurs principaux.
Le premier est l’accentuation de ce que l’on appelle le « problème d’identification » ; souvent, les combattants de tous les camps ne peuvent pas distinguer entre « amis et ennemis8 ». Dans la guerre contre le crime organisé, les délinquants s’appuient sur une infinité d’agents cachés parmi la population civile. Les halcones (faucons, en espagnol), personnes chargées de surveiller des lieux publics pour prévenir un groupe criminel de la présence de forces de sécurité ou d’un rival, en sont un exemple. Ainsi, un des problèmes majeurs des autorités est de distinguer les criminels des personnes innocentes. Les criminels se confrontent aussi à de graves problèmes d’identification : lorsqu’ils ne jouissent pas de soutien local, les communautés où ils se cachent peuvent les dénoncer ou les remettre aux autorités. De plus, dans leur travail de protection ou de conquête territoriale, les organisations criminelles peuvent facilement confondre des groupes de citoyens avec les membres d’une organisation criminelle rivale.
Dans le contexte de fragmentation, le problème d’identification devient plus aigu, que ce soit du côté criminel ou gouvernemental, ce qui pourrait donner lieu à une augmentation du nombre de victimes civiles. Une série d’assassinats et de massacres dans lesquels le problème d’identification joue un rôle clef a été récemment perpétrée : à Acapulco, par exemple, vingt personnes, originaires du Michoacán, furent exécutées « par erreur » le 30 septembre 2010 ; le cartel de la Barbie les a confondus avec des membres du cartel de la Familia Michoacán. Un autre incident similaire est survenu le 4 décembre 2010 à Zacatecas lorsque dix chasseurs furent agressés et huit assassinés par un groupe de mercenaires. Ces derniers crurent qu’ils avaient affaire à une autre organisation criminelle à cause de l’équipement de chasse qu’ils avaient revêtu. Les autorités gouvernementales ont aussi commis ce type d’erreur : le 3 octobre 2010, l’armée tua un jeune architecte et en blessa deux autres en les prenant pour des tueurs à gage.
Un second facteur qui peut élever les « coûts collatéraux » dans ce contexte est lié à la hausse des représailles ou châtiments contre des cellules criminelles ou contre des individus qui se séparent ou « désertent » de l’organisation principale. Quand l’organisation ne peut pas punir directement ses déserteurs pour trahison, elle se retourne contre les cercles familial ou amical du déserteur, qui ne possèdent généralement aucun lien avec le crime organisé.
Insécurité, la vague qui arrive
Une des conséquences les plus à craindre de la fragmentation criminelle est la soudaine multiplication des petites cellules délictueuses liées à une grande variété d’activités illicites. De fait, les chiffres des délits des quatre dernières années indiquent une spirale ascendante. Entre 2007 et 2010, pour 100 000 habitants, le vol dans des institutions bancaires a crû de 90 %, l’extorsion de 100 %, le vol de véhicules de 108 % et les séquestrations de 188 %.
Ces tendances – déjà inquiétantes en soi – pourraient s’accentuer puisque les nouvelles et petites organisations vont tenter de s’emparer d’une grande variété de négoces hors la loi à l’échelle locale. Ce facteur, d’une part, et l’anémie des politiques, d’autre part, pourraient contribuer de manière décisive à ce que plusieurs États du pays affrontent, dans les prochaines années, une crise encore plus sévère en matière de sûreté publique9.
En ce qui concerne le budget que les États fédérés assignent aux questions de sécurité publique et à l’application de la justice, les données sont déconcertantes. À Guerrero et Chihuahua, des États assiégés par la violence et le crime organisé, le budget per capita en sécurité publique atteint à peine la moyenne nationale qui est de 282, 2 pesos10. Dans le domaine relatif à l’application de la justice, le budget per capita de Guerrero se situe bien en dessous de la moyenne nationale qui est de 187, 7 pesos. Lorsqu’on additionne ces deux chiffres, Chihuahua et Guerrero occupent respectivement la 15e et la 16e place. Les États de Nuevo León et de Tamaulipas sont deux autres cas préoccupants. Ils occupent respectivement la 20e et la 21e place en ce qui concerne leur budget par habitant en sécurité publique. Enfin, Durango, Nayarit et San Luis Potosí, trois États au-dessus de la moyenne nationale de violence, occupent les dernières places pour la même enveloppe budgétaire11.
Une option : la stratégie dissuasive
Dans un contexte de rareté des ressources publiques, et face au risque que les homicides et autres délits liés à la délinquance organisée continuent à croître dans les prochaines années, il est nécessaire que les autorités du gouvernement fédéral, aussi bien que celles des gouvernements des États fédérés et des municipalités, se familiarisent avec les objectifs, les présupposés et les actions des programmes anticrimes de caractère dissuasif.
La stratégie punitive vise à châtier le plus grand nombre possible d’organisations criminelles par l’arrestation ou la suppression de leurs membres sans prendre en considération les effets que ces actions auront sur les niveaux de violence. Au contraire, une stratégie dissuasive s’applique à envoyer des messages aux organisations criminelles pour qu’elles renoncent aux comportements violents et aux actions qui ont des coûts en termes de vies humaines et de bien-être social. Souvent, la stratégie punitive, en cherchant à châtier le plus grand nombre de criminels, favorise une impunité généralisée due à la faible capacité d’action des autorités légitimes dans les domaines juridiques et dans l’application de la justice.
À l’inverse, une stratégie dissuasive, en concentrant ses efforts sur les actes qui lèsent le plus la société, permet au système pénal de traiter au mieux les cas les plus urgents. Au final, avec une stratégie punitive, le gouvernement ne peut pas administrer ses ressources de manière performante puisqu’il les applique de manière éparse, sans objectifs ni priorités claires ; d’où le fait que ses actions manquent d’impact. Dans le cas de la stratégie dissuasive, les ressources se concentrent et se gèrent en fonction d’une hiérarchie précise des objectifs.
La stratégie dissuasive n’implique pas un « pacte » avec les organisations criminelles. Par définition, un pacte suppose des obligations pour ceux qui y souscrivent. Une stratégie dissuasive n’implique aucune obligation pour l’État puisque celui-ci ne renonce jamais ou ne compromet aucune de ses capacités. L’État se réserve toujours le droit d’agir à n’importe quel moment de la manière qui convient le mieux, selon lui, à l’intérêt général. Dans une stratégie dissuasive, l’État conserve une pleine souveraineté sur l’exercice légal de la violence et la gère de manière stratégique pour poursuivre les délits selon leur gravité. L’État se réserve le droit de s’attaquer à tous les délits, y compris ceux qu’il décide de ne pas poursuivre de manière systématique.
L’actuelle stratégie de lutte contre le crime organisé du gouvernement fédéral est, fondamentalement, punitive puisqu’elle fixe comme priorité, tant dans les actes que dans les discours, le démembrement de toutes les organisations criminelles au moyen de l’arrestation et de la liquidation de leurs dirigeants. Cette stratégie de confrontation force les organisations criminelles à augmenter leur force de frappe et à l’utiliser pour faire face au gouvernement et aux autres organisations. Elles savent qu’indépendamment du degré de violence qu’elles exercent, elles sont les cibles de la stratégie punitive du gouvernement fédéral. Dans ce contexte d’incertitude, les criminels n’ont plus de raison de renoncer à l’exercice de la violence, bien au contraire. Si la stratégie punitive a eu du succès dans le démembrement des organisations criminelles, les espaces laissés vides par les organisations démembrées ont rapidement été occupés par un plus grand nombre d’organisations plus petites et plus violentes. Ainsi, loin d’avoir sécurisé les espaces publics, la politique actuelle a provoqué une diminution de la sécurité et de la liberté à se déplacer dans des territoires de plus en plus étendus.
La stratégie punitive montre de clairs signes d’épuisement. L’actuelle saturation des forces de sécurité fédérale, dispersées sur plusieurs fronts, a fini par diminuer leur efficacité. Ceci a conduit les autorités à opérer avec une plus grande brutalité et moins de précision, accroissant ainsi le nombre de victimes civiles et détériorant l’image des forces de sécurité fédérales auprès de l’opinion publique. Face à cette situation, il est nécessaire de repenser la stratégie et de la diriger vers la diminution de la violence, ce qui suppose de démanteler les organisations de façon sélective, en se fondant sur une évaluation des dommages causés à la société. Cette tactique se focalise sur la poursuite progressive des organisations les plus violentes avec l’objectif de dissuader les autres d’avoir recours à ce type de conduite. La clef du succès repose dans le fait d’adapter le niveau de réaction gouvernementale au type de comportement criminel.
Un bénéfice additionnel de la stratégie dissuasive est que les forces fédérales sont moins exposées parce que leurs efforts se concentrent sur un combat sélectif contre un nombre moindre d’organisations criminelles. De cette manière, elles pourront agir plus en lien avec l’État de droit et minimiser les risques pour la société.
Le gouvernement des États-Unis recourt fréquemment à des actions dissuasives pour contrer les organisations criminelles. Une des plus récentes fut liée à l’assassinat d’un agent nord-américain des migrations et des douanes le 16 février 2011. Huit jours après la mort de l’agent, la Drug Enforce Administration (Dea) lança une opération appelée « Fallen hero » dans cent cinquante villes des États-Unis pour combattre les activités des cartels mexicains. L’opération fut rapide et décisive : au bout de trois jours, elle a débouché sur la mise en détention de 676 personnes, la confiscation de 12 millions de dollars en liquide, 15, 9 tonnes de marihuana, 467 kg de cocaïne, 29 kg de métamphétamines, 9, 5 kg d’héroïne pure, 280 armes et 94 véhicules. L’opération n’entraîna qu’un incident violent à Houston, au Texas, où un officier fut blessé par balle. Par cette action, le gouvernement américain a lancé un message précis aux cartels mexicains : ils paieront très cher leurs agressions envers des autorités américaines en territoire mexicain.
Conditions pour un changement de stratégie
Trois facteurs favorisent l’impulsion d’une nouvelle stratégie de lutte contre le crime organisé.
Dans un premier temps, le développement de services de renseignements, qui permettent au gouvernement d’agir de façon indépendante des États-Unis. Les priorités des deux pays ne sont pas les mêmes. Tandis que la politique de démantèlement des grandes organisations criminelles coïncide avec l’intérêt du gouvernement nord-américain de restreindre l’offre de drogues sur leur territoire, le Mexique a maintenant besoin de concentrer ses efforts sur la réduction de la violence, même si cela implique de consacrer moins de ressources pour combattre le trafic international. L’actuelle dépendance vis-à-vis des États-Unis dans plusieurs domaines liés à la sécurité pourrait rendre plus difficile l’adoption d’une nouvelle stratégie, alignée sur les intérêts nationaux.
Dans un deuxième temps, doivent être identifiées les ripostes les plus efficaces pour dissuader la violence criminelle. Cela doit se faire aux trois échelons du gouvernement. Au cours des dernières années, les forces de sûreté publique ont mis au point des pratiques qui correspondent à un contexte de confrontation directe (par exemple, des pratiques d’identification de cibles et de lutte sans merci), qui ont rendu plus difficile pour les gouvernements de faire comprendre aux criminels leur intérêt à renoncer à certaines formes de violence. En ce sens, l’allié américain, sur la base de l’Initiative de Mérida, cet accord signé en 2008 entre les États-Unis, le Mexique et les pays d’Amérique centrale pour combattre le trafic de drogue, pourrait jouer un rôle important puisqu’il dispose d’une large expérience dans la conception et l’application de programmes antiviolence à succès tels que ceux menés à Baltimore, Pittsburg, La Nouvelle-Orléans, Boston, Chicago et Los Angeles.
Enfin, dans un troisième temps, il faut consolider une demande sociale plus forte pour mettre fin à la violence. L’exigence citoyenne de réduction de la violence avait été, jusqu’à présent, relativement tiède. Avec la dispersion géographique de la violence, de plus en plus de Mexicains commencent à prendre conscience de la gravité du phénomène. Preuve en sont les marches contre la violence organisées le 6 avril 2011 qui réussirent à rassembler plus de 34 000 personnes dans vingt et une villes du pays.
La responsabilité politique du gouvernement
Le débat sur la responsabilité de l’exécutif fédéral dans la violence issue du combat contre la délinquance organisée a pris de l’importance. Une fraction de l’opinion, dominée par des proches de victimes civiles, a désigné le gouvernement comme responsable. Une autre fraction affirme que les seuls coupables étaient les délinquants eux-mêmes et avance deux arguments : d’une part, le gouvernement ne savait pas que la réponse des criminels serait d’une telle ampleur ; d’autre part, cette violence est une conséquence non désirée – voire un mal nécessaire – qui résulte des conflits entre cartels, c’est-à-dire de la violence que d’autres exercent. Ces deux arguments ne sont pas convaincants.
Tout d’abord, l’ignorance des conséquences d’un geste n’exempte pas de la responsabilité. Tout acteur capable de raisonner et moralement responsable (et qui, sinon un gouvernement élu au suffrage populaire, peut-on considérer moralement responsable ?) doit soupeser les conséquences de ses décisions. Ne pas le faire avant d’agir relève de la négligence. Par conséquent, l’exécutif fédéral est responsable de la violence qu’a déclenchée le combat contre le crime organisé, s’il a identifié les risques liés à sa stratégie, il doit assumer la responsabilité politique de ses stratégies ; s’il agit sans estimer les conséquences, il agit de manière négligente.
Le second argument sur les conséquences n’exempte pas non plus des responsabilités. La violence liée à la délinquance organisée a augmenté en raison des divisions et des disputes entre cartels qui, à leur tour, sont exacerbées par les détentions de chefs et, dans certains cas, par des confiscations massives. Dans ces cas, le gouvernement fédéral est responsable – non pas, bien évidemment, de la perpétration matérielle des crimes – de créer des conditions propices à l’escalade de la violence, sans mettre en œuvre les mesures dissuasives nécessaires pour la contenir.
L’exécutif fédéral n’est pas coupable de faits particuliers, aucun gouvernement ne pouvant garantir que tous ses citoyens, sans exception, respectent la loi ou se comportent de manière pacifique. En revanche, l’exécutif fédéral doit assumer sa responsabilité pour les actes (ou les omissions) à l’origine de l’inquiétante augmentation de la violence de 2008 à nos jours. La reconnaissance de cette responsabilité ne signifie pas nécessairement que le gouvernement ait mal agi. Pour protéger l’intérêt collectif, les gouvernements doivent parfois prendre des décisions qui impliquent des coûts sociaux élevés. Pourtant, le gouvernement n’est pas parvenu à justifier de manière convaincante sa politique agressive de sécurité.
Pour expliquer la décision de mettre en place, par exemple les « opérations conjointes », il ne suffit pas de souligner que le crime organisé a arraché à l’État le contrôle d’une partie du territoire national. Il est nécessaire de mettre en évidence les risques concrets qu’encourait la sûreté nationale ainsi que les résultats tangibles que l’on espérait obtenir avec ces opérations. Le gouvernement doit aussi expliquer ce qui serait arrivé s’il avait décidé de remettre à plus tard son offensive, le temps d’avancer dans les tâches de reconstruction institutionnelle et expliquer pourquoi il a ouvert tant de fronts dans une période si brève.
Les explications antérieures sont nécessaires et les citoyens qui appellent le gouvernement à rendre des comptes et qui demandent l’examen public des autorités ni n’affaiblissent l’État, ni n’agissent comme les « idiots utiles » de la délinquance organisée. Au contraire, leur exigence contribue à la construction d’institutions efficaces indispensables pour renforcer la sûreté publique et notre sécurité nationale.
- *.
Cet article est tout abord paru en espagnol dans Nexos, juin 2011, sous le titre « La raíz de la violencia ».
- 1.
Jaime López-Aranda, « Le mythe de la diversification criminelle », dans www.animalpolitico.com
- 2.
U.S. Departement of Justice, National Drug Threat Assessment 2008, http://www.justice.gov/ndic/pubs25/2921/cocaine.htm
- 3.
Même si officiellement un maire ne doit pas se mêler d’affaires relatives au crime organisé, il doit fréquemment collaborer avec les autorités fédérales et étatiques dans les « opérations conjointes » et, dans d’autres cas, il doit s’en mêler à cause de l’absence de l’autorité fédérale ou étatique.
- 4.
Alejandro Poiré et María Teresa Martínez, « La chute des capos ne multiplie pas la violence. Le cas de Nacho Coronel », dans Nexos, mai 2011, 401, p. 24-26. A. Poiré et M. T. Martínez sont fonctionnaires du Conseil de sécurité nationale.
- 5.
On doit d’abord souligner trois insuffisances de cette analyse. En premier lieu, il est étonnant que les auteurs prétendent soutenir un argument de caractère général en ne se fondant que sur un seul cas. On ne peut éviter de penser que celui-ci a été choisi parce qu’il s’accordait bien avec les positions défendues dans l’article. Deuxièmement, les auteurs ne prennent en compte le changement de tendance que sur une période très longue (quarante-quatre semaines), ce qui lisse les chiffres d’augmentation soudaine de la violence dans les jours qui suivent la disparition du chef. Par ailleurs, même si la proportion d’exécutions croît à un rythme moindre après la suppression d’Ignacio Coronel, ce calcul part d’un niveau plus élevé que celui enregistré précédemment : après la mort de Coronel, l’« effet d’escalade » de la violence enregistrée dans la zone est de l’ordre de 300 %. La troisième lacune est liée à l’explication circulaire que proposent les auteurs pour comprendre l’augmentation de la violence : les tensions internes et les conflits entre les organisations criminelles génèrent de la violence qui génère ensuite des tensions internes et des conflits entre les cartels. Or, même si l’on admet qu’une part de la violence se crée de manière endogène (comme conséquence des conflits périodiques internes aux organisations), cela n’explique pas l’accroissement systématique de la violence dans le pays durant les trois dernières années.
- 6.
Il faut souligner que cette analyse est descriptive et que des relations de causalité ne peuvent donc pas en être déduites. Un travail statistique – plus précis, et pour lequel il serait utile que le gouvernement rende transparente et actualise de manière opportune toute l’information jugée digne d’intérêt sur la guerre contre le crime organisé – doit être entrepris.
- 7.
Deux mesures confirment la diminution du niveau de concentration de la violence municipale en 2010 en relation avec 2008 et 2009, l’indice Herfindahl-Hirschman et l’indice Laakso-Taagepera.
- 8.
Je me réfère ici au concept du « problème d’identification » de Stathis N. Kalyvas, The Logic of Violence in Civil War, New York, Cambridge University Press, 2006.
- 9.
Pour donner une idée de la gravité de la crise que traversent les institutions policières dans les États fédérés et de la faible volonté de la majorité des gouvernements fédéraux pour y répondre, je propose des données qui s’appuient sur deux critères. Premier critère : le nombre d’effectifs de police dans chaque État fédéré entre 2009 et 2010, la moyenne de policiers pour 1 000 habitants dans chaque État fédéré (afin de savoir si celle-ci est en dessous ou au-dessus du standard minimum établi par l’Onu de 2, 8 policiers pour 1 000 habitants) et le nombre de policiers en manque ou en excédent selon le critère de l’Onu. Second critère : le calcul des forces de sécurité nécessaire en tenant compte des congés policiers et militaires, de la force de sécurité actuelle sur laquelle peuvent compter les États fédérés en additionnant les éléments de la police fédérale et des forces militaires. On constate alors que 19 des 32 États fédérés sont en dessous du minimum nécessaire en termes de présence policière. Entre 2009 et 2010, Guerrero, Chihuahua, Baja Carolina Sur et Quintana Roo ont sensiblement augmenté le nombre de leurs effectifs de police (étatiques et municipaux). Les cas les plus préoccupants sont ceux de Tamaulipas, Nuevo León, Coahuila et Veracruz, entités extrêmement vulnérables à la présence violente du crime organisé, qui maintiennent un déficit relativement élevé d’éléments de police. Le District fédéral (Mexico) est un cas à part : on dénombre plus de policiers qu’ailleurs puisque la capitale du pays possède 3, 4 fois le nombre minimum de policiers conseillé par l’Onu en temps de paix.
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Au moment du calcul de cette moyenne a été exclu le District fédéral pour ne pas fausser le résultat. En rapport avec les entités de la fédération, le District fédéral est un cas extraordinaire par l’importante somme consacrée aux affaires de sécurité publique.
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En ce qui concerne le budget per capita de la justice, Nuevo León occupe la 16e place, Durango la 17e, Jalisco la 19e, Tamaulipas la 20e, Morelos la 21e, Guerrero la 23e, Michoacán la 24e et San Luis Potosí la 32e (en dernière position).