Vieillir en métropole
Le double mouvement de vieillissement de la population et de concentration démographique dans les zones urbaines change la physionomie de nos métropoles et remet en cause leur organisation. Plus de 80 % de la population française sera urbaine en 2020, et un tiers de cette population aura plus de 60 ans en 2035, avec une multiplication par deux des plus de 80 ans. Une population plus âgée et plus urbaine donc, elle-même très hétérogène (troisième et quatrième âges, seniors traditionnels ou fragilisés, boomers bohèmes…), mais chez laquelle on observe tout de même des constantes : une mobilité résidentielle moins forte que celle du reste de la population, des besoins médicaux plus importants, un attachement au commerce de proximité, etc.
On vieillira donc demain plutôt en métropole, et dans des bâtiments de plus en plus « intelligents » – donc de plus en plus longtemps chez soi. Sur le plan économique et écologique, ce phénomène est une bonne nouvelle si l’on considère les coûts (internalisés) particulièrement élevés du maintien à domicile dans les zones rurales pour des générations qui, à la différence de celles qui les ont précédées, consomment, se déplacent, se chauffent, etc. en fonction de standards urbains. On sait aujourd’hui que les émissions de gaz à effet de serre dans des villes comme Barcelone ou Londres sont deux fois moins importantes que les moyennes nationales espagnoles ou britanniques ; ne serait-ce qu’en raison de ces enjeux, la densification et le développement urbains doivent accompagner le vieillissement de la population.
Quel cadre politique pour accompagner cette mutation ?
Encore faut-il que les métropoles aient l’objectif et les moyens de répondre à cette problématique. L’organisation des services publics (transports, centres de soins…), de l’offre culturelle, du commerce de proximité, de l’offre de logement social… devra prendre en compte cette mutation sans attendre que se constituent de nouvelles formes, inédites, de ghettos de classes d’âge. Bien sûr, on n’échappera pas à la question difficile et récurrente des transferts sociaux intergénérationnels : la baisse des pensions, au moins relative, obligera à inventer des dispositifs de solidarité nouveaux pour remédier au risque de paupérisation de ces nouveaux urbains. D’autant que certains scénarios prédisent des « migrations » de retraités vers des zones où leur pouvoir d’achat serait meilleur. C’est là l’un des grands risques sociaux du xxie siècle : voir se développer des économies territoriales basées sur la marchandisation de la vieillesse sans rechercher l’intégration des générations. Ce sont aussi les rapports politiques qui changeront, avec l’impact probable sur les affaires publiques métropolitaines de ces personnes instruites, se mobilisant facilement et ayant du temps à leur consacrer.
Dans ce contexte, la proposition faite par le Comité pour la réforme des institutions de créer une catégorie de collectivités locales à statut particulier, les « métropoles », va dans le bon sens, d’autant plus qu’il est envisagé de doter ces dernières de la compétence médico-sociale, entre autres. On peut sans doute discuter de la liste des intercommunalités du rapport Balladur, et des seuils choisis par le comité2 : on peut voir aussi dans cette proposition un constat, peut-être trop rapide, de l’échec des conseils généraux à imposer le statut de « chef de file » que leur conférait, dans ce domaine, l’acte II de la décentralisation ; la coordination des acteurs multiples impliqués dans l’action médico-sociale (département, État, caisses de sécurité sociale, communes, bailleurs sociaux…) est en effet tout sauf une sinécure. Néanmoins, une nouvelle donne administrative semble possible, moins ancrée peut-être dans la tradition institutionnelle française mais plus conforme aux réalités économiques et démographiques de ce siècle. Il est donc souhaitable que, en particulier dans le domaine de la prise en charge des personnes vieillissantes par les acteurs publics, un espace s’ouvre aux expérimentations.
- 1.
Directeur chez Algoé Consultants.
- 2.
Le fait que Grenoble, justement en pointe sur ces questions, soit la première communauté d’agglomération « non métropolisable », est particulièrement regrettable.