Djihadisme et tueurs fous
Dans « Al-Qaida et le nihilisme des jeunes2 », Olivier Roy défend une position selon laquelle les tueurs de masse (il prend l’exemple des tueurs de Columbine, Eric Harris et Dylan Klebold) et les terroristes se réclamant d’Al-Qaida auraient des profils similaires dont il conviendrait de voir des liens. Une thèse qui mérite d’être discutée.
Ben Laden à Columbine
Pour l’auteur, la question religieuse a peu d’importance dans le passage à l’acte des jeunes terroristes. Il faut un motif, certes, mais celui-ci n’est pas la raison essentielle qui les décide à s’inscrire dans le djihad et à se suicider en tuant un maximum de personnes.
La décision n’est jamais la conséquence d’une lente maturation religieuse dans une communauté de foi (mosquée), mais le brusque passage à l’acte dans le cadre d’un groupe de copains centré sur lui-même et qui bascule collectivement dans l’action.
Ces individus « déterritorialisés », sans appartenance réelle, n’expriment finalement qu’un nihilisme générationnel qui ne s’embarrasse pas des frontières religieuses.
En ce sens, la thèse d’Olivier Roy rappelle celle d’André Glucksmann, dans son livre Dostoïevski à Manhattan3. Rappelons que ce dernier considère également que l’acte de violence n’est que la résultante d’un nihilisme profond. C’est pourquoi, dans le terrorisme des réseaux de Ben Laden, l’autodestruction ne renvoie pas tant à un désespoir envahissant qu’à un mélange de sentiment de toute-puissance, puisque le terroriste s’arroge le droit de vie et de mort sur toutes sortes de personnes, et de négation totale du sens de l’existence – celle des autres comme la sienne propre. L’enseigne nihiliste, dit Glucksmann, est celle du « rien à perdre, rien à sauver4 ».
Dans ces conditions, ces terroristes se réclamant d’Al-Qaida ont des profils semblables à ceux que les criminologues anglo-saxons appellent les tueurs de masse (mass murderers), car ils provoquent la mort d’un nombre important d’individus dans un espace donné au cours d’une période de temps limitée (moins d’une journée). Olivier Roy pense notamment aux massacres provoqués par des lycéens ou des étudiants dans l’enceinte de leur école ou de leur université (school shootings). Il écrit dans cette perspective :
Il est curieux que l’on soit aveugle à la concomitance entre les attentats d’Al-Qaida et les attaques suicidaires de jeunes lycéens.
On interroge l’islam quand il s’agit d’un acte terroriste alors que l’on interroge la psychologie de l’individu quand il s’agit d’une tuerie de masse. En réalité, les auteurs de ces deux types d’acte violent ne visent qu’à se mettre en scène, à être reconnus, et en même temps leur acte s’inscrit dans une haine profonde de l’autre.
Que leurs victimes soient des Occidentaux, des femmes, des homosexuels, etc., les assassins les tuent non pas parce qu’ils détestent un groupe d’individus particuliers mais bien parce qu’ils détestent tout le monde et qu’ils en veulent à la planète entière d’avoir été marginalisés. Les uns et les autres viseraient une quête héroïque – un « héroïsme négatif ». Terroristes, tueurs de masse, tous ces individus ont des traits proches : ils sont jeunes, réalisent leur acte en petit groupe, sont à la recherche de médiatisation, donnent à penser à leur entourage qu’ils sont « normaux », ont la même philosophie nihiliste et sont surtout pour une large partie d’entre eux occidentaux.
Entre les lignes se glisse une critique de l’hypermodernité et il est difficile de ne pas faire le lien avec ce que dit Vincent de Gaulejac5 sur la tuerie de Nanterre provoquée par Richard Durn. Il constate en effet que la tuerie est provoquée par un « excès dans l’inexistence ». Comme l’écrit Richard Durn, cité par l’auteur : « Je n’ai pas vécu, je n’ai rien vécu à trente ans. » Richard Durn est l’antimodèle par excellence, le looser de l’hypermodernité. Le constat de la vacuité de son existence débouche alors sur l’idée de destruction et de carnage.
Pourquoi devrais-je me détruire et souffrir seul comme un con ? Même si on me maudira, si on me prendra pour un monstre, je ne me sentirai plus floué et humilié.
Il va détruire ceux dont il attendait la reconnaissance, ceux qui pouvaient légitimement confirmer la valeur de ses facultés, ceux qui pouvaient lui conférer une utilité sociale. Autrement dit, l’hypermodernité serait en grande partie responsable de la création d’individus sans appartenance, qui représenteraient un danger pour les sociétés occidentales.
Critique de l’approche nihiliste
Olivier Roy a raison d’interpeller le lecteur en lui rappelant la proximité entre les terroristes d’aujourd’hui et les tueurs de masse. De même, il a certainement raison de lier les actes de violence actuelle à l’hypermodernité. Néanmoins, cette thèse présente, à notre sens, plusieurs écueils.
Premièrement, et pour reprendre la critique formulée par Michel Wieviorka à l’encontre de la thèse d’André Gluksmann, l’analyse s’avère un peu courte pour comprendre la démarche des acteurs et des processus dont elle est l’aboutissement :
Le moins qu’on puisse dire n’est-il pas que ces acteurs croient en quelque chose – ce qui est tout le contraire du nihilisme6 ?
Le déficit ou la perte de sens ne conduisent pas nécessairement à l’absence de sens et, à la limite, au nihilisme. Ils suscitent souvent aussi des processus de fabrication d’un sens nouveau, dont le caractère plus ou moins artificiel débouche sur des logiques excessives.
Deuxièmement, Olivier Roy tente de fondre en une même catégorie les tueurs de masse et les terroristes. Il considère que ces tueurs sont surtout jeunes, masculins et agissant en groupe. Or cette description ne reflète pas la diversité des tueurs de masse. Lorsque l’on tente d’en dessiner le profil7, on se rend compte que le tueur de masse n’est pas nécessairement jeune. On constate en effet deux périodes de la vie d’un individu où l’on peut rencontrer ce type de passage à l’acte : la période de l’adolescence, certes, mais également la période qui se situe au moment de ce que les psychologues qualifient la crise du milieu de vie, à savoir 38-42 ans. Par ailleurs, et même si le nombre de tueuses de masse est rare, on en trouve quelques cas. Enfin, point important, les tueurs de masse, à la différence des terroristes, agissent le plus souvent seuls. Le cas de Columbine est très spécifique puisque, toujours au cours des trente dernières années, il n’y a eu que deux tueries dans lesquelles les assaillants étaient deux.
Troisièmement et pour conclure, si les terroristes peuvent agir seuls, conduisant Claude Moniquet à parler de néodjihadistes8, leur préparation nécessite l’appui d’un réseau organisé. Chez les terroristes, pour l’auteur, le cas des « loups solitaires », c’est-à-dire n’ayant jamais eu de contact avec un groupe terroriste, ni reçu aucune forme d’entraînement ni de consignes et qui, soudainement, passeraient à l’acte, est extrêmement rare9 (il cite Anders Breivik, qui d’ailleurs selon nous n’est pas un terroriste). Autrement dit, et contrairement aux actes terroristes qui supposent l’existence d’un groupe organisé, le tueur de masse agit seul et, si son action peut être planifiée, si l’acte lui-même peut s’accompagner de justifications politiques (voir les cas d’Anders Breivik, tuerie d’Oslo en 2011, et de Nidal Hasan, tuerie de Fort Hood, Texas, 2009), il est avant tout individuel.
Les différentes facettes de la violence actuelle
Fort de ce qui vient d’être écrit, et même si l’on rejoint Olivier Roy sur le fait qu’il ne faille pas s’enfermer dans un exceptionnalisme musulman, il convient de distinguer à notre sens trois types de meurtriers de masse dont les caractéristiques sont différentes.
Les tueries orchestrées par un groupe, un réseau et qui visent à déstabiliser un État. Dans ce cas, on pourra parler de terroristes. Tout acte considéré comme terroriste s’inscrit dans une démarche de groupe et dans une continuité visant à créer un mouvement de peur continu au sein d’une société donnée. Chaque groupe, chaque organisation possède des techniques, des méthodes qui sont reproduites à chaque opération. C’est le processus d’accumulation qui dissémine dans la société la peur qu’un événement de ce type ne se reproduise. Pour bien comprendre, les Norvégiens ont été traumatisés par l’acte d’Anders Breivik, mais ils n’avaient pas peur que l’acte se reproduise, l’auteur ayant été arrêté. En revanche, après le 11 septembre 2001, les sociétés occidentales avaient peur que de tels actes ne se répètent, car Al-Qaida disposait de nombreux candidats aux attentats suicides.
Dans les tueries réalisées par une ou deux personnes, sans aide extérieure et sans portée idéologique, on pourra qualifier les assassins de tueurs de masse. En ce qui concerne les tueurs de Columbine, le tueur de Virginia Tech ou encore le tueur Robert Steinhauser à Erfurt en Allemagne qui fit seize morts et sept blessés en 2002, on est face à une démarche individuelle de vengeance et de reconnaissance. Le groupe n’a pas d’importance. Il ne s’agit pas de valoriser un chef (Ben Laden, par exemple), mais de se mettre en valeur. Devenir pendant un temps celui qui a droit de vie et de mort sur tout individu. Le tueur de masse n’est peut-être que l’expression déviante et transgressive d’un « individualisme sauvage10 » dont notre modernité serait la racine.
Enfin, des tueurs du type Breivik, Merah ou les frères Tsarnaev (responsables de l’attentat du marathon de Boston en 2013) qui, à notre sens, ne relèvent d’aucune de ces catégories. On pourrait les qualifier d’hyperterroristes ou d’infraterroristes. Ils voudraient en effet être des terroristes, mais ne le sont pas car ils sont incapables de se fondre dans un groupe, dans une communauté d’appartenance. Ils ne sont ni d’Al-Qaida, ni de la bande à Bader, ni d’aucun groupuscule terroriste. Ils sont une forme hybride des deux premiers cas. Ce sont des êtres de l’excès. Dégoûtés par une société dévoyée, ils cherchent à recréer de l’éthique par des procédés immoraux et transgressifs. Ils se veulent responsables et d’un autre côté sont totalement irresponsables. Ils sont individualistes, incapables de se fondre dans un groupe de pairs, mais en même temps aimeraient être reconnus par une organisation terroriste.
En ce sens, comme l’écrit Philippe Baumard11, chaque citoyen du monde est devenu une petite manufacture à publicité, dont il est le producteur, le stratégiste média, le propagandiste et le client. « Ni Dieu ni maître », chacun peut piocher un morceau d’idéologie ici ou là, peu importe. Les traces qu’ils laissent sur les réseaux sociaux démontrent que ces « hyper » ou « infra » terroristes sont ancrés dans l’hypermodernité, mélangeant des principes religieux et l’assouvissement de désirs personnels. Dans cette stratégie « touche-à-tout », ces individus ont certes pu entrer en contact avec des cellules terroristes, mais cela n’en fait pas des terroristes professionnels. Ce sont des sujets marginaux, non sociaux, non politiques, et pas davantage culturels, dangereux car à la recherche d’une identité, d’une reconnaissance par le fait de tuer. Ils pensent, à la différence du tueur de masse ou du terroriste, qu’une fois commis leur acte, ils seront intégrés à titre posthume à un groupe, à une communauté, quand bien même cette communauté est mise au ban de la communauté internationale.
- 1.
Je remercie Michel Wieviorka d’avoir accepté de me faire part de ses remarques et de ses critiques. Naturellement, les propos tenus dans cet article n’engagent que l’auteur.
- 2.
Olivier Roy, « Al-Qaida et le nihilisme des jeunes », Esprit, mars-avril 2014, p. 112-117.
- 3.
André Glucksmann, Dostoïevski à Manhattan, Paris, Robert Laffont, 2002.
- 4.
Ibid., p. 44.
- 5.
Vincent de Gaulejac, « Le sujet manqué, l’individu face aux contradictions de l’hypermodernité », dans Nicole Aubert (sous la dir. de), l’Individu hypermoderne, Toulouse, Érès, 2010.
- 6.
Michel Wieviorka, la Violence, Paris, Balland, 2004, p. 237.
- 7.
Voir Olivier Hassid et Julien Marcel, Tueurs de masse. Un nouveau type de tueur est né, Paris, Eyrolles, 2014.
- 8.
Claude Moniquet, Néodjihadistes, Bruxelles/Paris, Éditions Jourdan, 2013.
- 9.
Claude Moniquet, Néodjihadistes, op. cit., p. 219.
- 10.
Gilles Lipovetsky, le Bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation, Paris, Gallimard, 2006.
- 11.
Philippe Baumard, le Vide stratégique, Paris, Cnrs Éditions, 2012.