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Le mille-feuille de l'enseignement supérieur. Remarques préliminaires sur la démographie étudiante (entretien)

décembre 2007

#Divers

Qui sont les étudiants ? Cette présentation commentée des principales données disponibles sur le monde étudiant permet de mieux comprendre leurs demandes, leurs stratégies d’orientation, leurs projets d’avenir, mais aussi les inégalités persistantes.

Esprit – Quelle est la population étudiante aujourd’hui ? Peut-on décrire ses parcours, ses choix et ses contraintes ?

Guillaume Houzel – Le paysage général est stable depuis plusieurs années et le restera dans les années qui viennent. La population étudiante a crû de manière très importante de 1985 à 1995, surtout jusqu’en 1991. Depuis 1995, les effectifs stagnent, un peu au-dessus de deux millions d’étudiants. On dénombre moins d’étudiants en premier cycle mais davantage en deuxième et surtout troisième cycle. Les effectifs d’ensemble auraient même décru s’il n’y avait pas eu simultanément une augmentation du nombre d’étudiants étrangers.

Entre 1998 et 2005, on est en effet passé de 150 000 à 265 000 étudiants étrangers. Parmi ceux-ci, on compte un gros quart d’étudiants maghrébins, un cinquième venu du reste de l’Afrique, un quart d’Européens et un nombre croissant d’Asiatiques. En particulier les Chinois sont la troisième nationalité représentée. Ils étaient naguère moins de 1 000 ; ils sont désormais 20 000. Les étudiants de nationalité étrangère mais ayant suivi leur scolarité secondaire en France ne sont pas plus nombreux qu’avant. L’augmentation est le fait de ceux qui sont en mobilité dans le cadre de leur cursus. Ils viennent souvent pour plusieurs années : certains viennent dès le premier cycle, mais la plupart viennent pour les deuxième et surtout troisième cycles, où ils comptent parfois pour moitié dans les effectifs. De manière schématique, on peut dire qu’ils se répartissent différemment selon les disciplines : les étudiants africains sont plus présents en sciences et en économie. Les Américains et les Européens viennent plutôt dans nos départements de lettres et sciences humaines, les Asiatiques sont relativement surreprésentés en économie.

Tableau 1.

Évolution des effectifs étudiants (France métropolitaine + Dom)(*)

(*) Avec formation d’ingénieurs universitaires et hors Iut.

1990-19912001-20022002-20032003-20042004-20052005-20062006-2007Universités* 1 085 6091 256 3211 277 0661 311 9431 312 1411 309 1221 285 408IUT74 328118 043115 465113 722112 395112 597113 769STS199 333236 824235 459234 195230 275230 403228 329CPGE64 42770 70372 01572 05373 14774 79076 160Formations d’ingénieurs non universitaires47 10875 50077 16780 15281 46082 45182 863IUFM–84 00989 06285 80883 62281 56574 161École de commerce, gestion, vente et comptabilité46 12869 82374 68080 61983 17688 43787 333Autres200 127252 679267 507277 658293 581303 902306 363Total inscrits enseignement supérieur 1717 0602 163 9022 208 4212 256 1502 269 7972 283 2672 254 386
Source : Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, Men-Mesr Depp, édition 2007

L’université accueille aujourd’hui un peu moins de 1, 3 million d’étudiants. Les Iut comptent pour un peu plus de 100 000 ; les sections de techniciens supérieurs (Sts) 230 000, les classes préparatoires 75 000. On observe aussi une diversification des formations, nourrie par la croissance des écoles privées, non universitaires, tous profils confondus. Parmi les filières, les disciplines qui connaissent les plus fortes désaffections sont le droit et les sciences. Les sciences regroupaient près de 20% des étudiants de l’université voilà une quinzaine d’années, contre 18% aujourd’hui.

Malgré la prédominance de la filière scientifique dans le secondaire, les sciences attirent peu les étudiants dans le supérieur. Cela est lié au rôle sélectif prioritairement dévolu à la filière scientifique au lycée. Ce n’est pas par goût des maths, ni même par réelle prédisposition, qu’un lycéen choisit la voie scientifique, mais c’est plutôt pour affirmer son ambition scolaire. Davantage signe distinctif que choix disciplinaire, l’orientation en terminale S s’avère ainsi plus liée à l’origine sociale, au fait de ne pas avoir redoublé, à celui d’être un garçon, à la moyenne générale des notes qu’au niveau atteint dans les matières scientifiques. Les familles le savent bien : le bac S mène à toutes les bonnes études, pas forcément à poursuivre en maths ou en physique, voire en prépa scientifique. Cet effet sélectif de la filière scientifique est d’autant plus renforcé que le lycée est hétérogène : dans les lycées favorisés, les élèves savent qu’ils peuvent se permettre d’aller dans les autres filières, mais dans les lycées plus difficiles, il n’y a pas de choix, les plus ambitieux et les meilleurs des élèves choisissent très souvent le bac S.

Évolution des effectifs étudiants (France métropolitaine + Dom)

Les lettres et les sciences humaines représentent toujours le groupe démographique le plus important, réunissant un tiers des effectifs universitaires. Mais au sein de cet ensemble, très disparate, les filières « professionnalisées » progressent au détriment des « humanités classiques ». De même, si l’on dénombre tendanciellement plus d’étudiants en économie, c’est surtout grâce à la gestion, tandis que la filière la plus généraliste fléchit. L’offre suit voire anticipe l’évolution des goûts : par exemple, malgré le contexte de stagnation globale des effectifs, 22 nouveaux Iut ont été créés entre 1995 et 2001. Pour leur part, les effectifs en arts, ou de Staps (sport) restent faibles, de l’ordre de quelques dizaines de milliers d’étudiants, mais ils ont connu une forte progression à la même période. Le « bloc santé » attire davantage depuis dix ans, comme à chaque période de relèvement du numerus clausus.

Tableau 2.

Évolution des filières

1995-19961999-20002005-2006Effectifs%Effectifs%Effectifs%Droit-sciences politiques192 51113181 24613175 85312, 4Sciences économiques101 4607102 9727134 7969, 5AES57 258452 087444 4513, 1Lettres-sciences du langage-arts125 6429120 8369111 4527, 8Langues155 76811137 43410111 5577, 8SHS238 43616227 18916245 17317, 2Pluri-lettres, langues, sciences humaines4 9470, 3Sciences et structures de la matière143 09210107 9038Sciences fondamentales et applications169 15811, 9Sciences et technologie sciences pour l’ingénieur77 103585 9426Sciences de la nature et de la vie96 464785 211672 3895, 1STAPS20 162141 864341 5162, 9Pluri-sciences21 6171, 5Médecine, odontologie123 8598112 2758146 58910, 3Pharmacie28 719226 570229 6242, 1IUT102 8977117 0228112 5977, 9Total 1 463 3711001 398 5511001 421 719100
Source : Men-Mesr

La demande de professionnalisation

À travers tous ces chiffres se dessine une préférence générale pour les filières professionnalisantes. Les étudiants sont en demande d’assurance d’une bonne insertion sur le marché du travail. Cela les détourne des filières plus généralistes. D’ailleurs, la relative désaffection pour le droit s’explique partiellement par une certaine inertie pédagogique de la discipline, qui a, moins qu’ailleurs, y compris en lettres, promu de nouveaux diplômes affichant les compétences acquises et promettant « un métier ».

Ces évolutions traduisent la grande incertitude qui étreint les étudiants quant à leur devenir professionnel. Comme on le sait, dans l’économie actuelle, il est probable que les parcours seront encore plus divers, qu’il faudra changer plusieurs fois de métiers et évoluer tout au long de la vie. Le flou prégnant mine les repères sur les qualifications et le travail, sur son contenu, sa qualité, sa pérennité. Il entraîne une inquiétude collective et suscite un besoin de se rassurer. La recherche d’atouts pour l’insertion professionnelle commence dès lors le plus tôt possible, parfois dès le lycée. Cette anxiété trouve sans doute une autre traduction dans l’attirance pour la fonction publique, que souhaitent rejoindre la moitié des répondants, lorsqu’on interroge les étudiants sur leurs aspirations professionnelles.

N’y a-t-il pas, aussi, de la part des jeunes et même des parents, une demande d’encadrement, d’une sorte de transition entre le lycée et la fac ?

Cette demande d’encadrement est réelle. Elle est confortée par les nuées de discours sur l’échec au cours des premières années universitaires, lesquels exagèrent souvent une réalité un peu plus nuancée. Beaucoup de commentateurs médiocrement informés confondent en effet redoublements ou réorientations et sorties sans diplôme. Certes, moins d’un étudiant sur deux obtient son diplôme dans le temps théoriquement imparti. Mais seul un sur cinq – ce qui représente déjà un gâchis important – quitte l’enseignement supérieur sans grade supérieur au bac.

Dans ce contexte, la demande d’encadrement explique par exemple une bonne partie du succès des cycles courts tels les Iut, qui sont devenus pour beaucoup une simple mais confortable et efficace formation propédeutique avant la poursuite du cursus en master. D’aucuns évoquent même un détournement de la vocation de ces établissements, au profit d’élèves issus de milieux favorisés ayant de bons dossiers scolaires et dès le départ dotés d’un projet d’études longues, qui souhaitent seulement éviter la première année universitaire.

Au-delà, la plupart des étudiants paraissent davantage aspirer à un accompagnement pédagogique accru, sécurisant voire directif, du type de celui qu’on a au lycée, qu’au respect de leur liberté. Nos enquêtes montrent par exemple qu’au fil du temps, l’assiduité est devenue la règle, malgré l’absence de contraintes et de sanctions. À un autre niveau, le syndicat marqué « à gauche » qu’est l’Unef réclamait voilà quelques années une révolution pédagogique fondée sur la multiplication des travaux en groupe, au détriment des cours en amphithéâtre.

Cela dit, je ne suis pas convaincu que quiconque ait un jour vraiment considéré le cours magistral comme adapté aux cours en première année. Ne s’agissait-il pas d’une sorte de sas, faisant progresser et mûrir ceux qui allaient poursuivre vers la licence, où les choses sérieuses commençaient vraiment ? Ceci d’autant que la tradition universitaire consistait, hors droit et médecine, à former les enseignants. L’enseignement supérieur offrait aux universitaires de quoi recruter de futurs collègues et, dans une plus large mesure, de sélectionner ceux qui iraient enseigner au collège et au lycée. Ainsi, il ne s’agissait ni de transmettre des éléments de culture générale, ni de préparer à la diversité des métiers, mais d’une forme bien spécifique de professionnalisation.

Or, en raison de l’inquiétude générale provoquée par l’installation dans la longue durée d’un chômage de masse, la demande sociale s’est progressivement affirmée dans le sens d’une meilleure préparation à l’emploi. Aidées par la stagnation globale des effectifs, qui nourrissait les craintes des universitaires que « leur » diplôme ne finisse par être rayé de la carte, ces attentes des familles et des étudiants ont fini par être mieux prises en compte. Non sans certaines illusions, autour du mythe de l’adéquation entre études et emplois. Et parfois des désillusions, lorsque des diplômes très spécialisés se révèlent trop pointus pour des métiers finalement dévalorisés voire disparaissant au bout de quelques années.

On peut voir en fait, sur la longue durée, qu’il n’y a guère qu’un tiers des personnes pour qui ce lien fonctionne directement. Pour un autre tiers, le métier exercé n’aura au contraire que peu de rapport avec les études suivies, le dernier tiers connaissant une situation intermédiaire. Même dans des carrières techniques, comme l’informatique, on observe d’une part qu’une proportion non négligeable d’étudiants ayant choisi cette spécialité s’en écarte au moment de s’engager professionnellement, tandis qu’à l’inverse, de nombreuses entreprises forment des ingénieurs ou des matheux pour les employer comme informaticiens. Pour prendre un autre exemple, beaucoup se sont inquiétés du devenir des étudiants en Staps, qui s’avèrent beaucoup plus nombreux que le nombre de postes offerts au concours d’enseignants en activité physique et sportive. En fait, ils se débrouillent bien sur le marché du travail, dans le secteur des loisirs, les collectivités locales, les associations … où ils trouvent toutes sortes de débouchés.

La récente loi sur l’autonomie des universités a ajouté la mission de l’insertion professionnelle aux missions de l’Université. Est-ce seulement déclaratoire ?

C’est une reconnaissance d’un mouvement largement entamé et au profit duquel, à ce stade, elle n’apporte pas particulièrement de nouveaux appuis. Graver dans le marbre est toujours important dans la culture française. Mais cela peut-il suffire à convaincre les universités qui ne sont pas entrées dans cette démarche de s’y joindre ? Les vecteurs réels d’une évolution sont en réalité les vœux des étudiants et leurs revendications, l’évolution du corps professoral et des présidents d’université et le développement contractuel avec l’État, voire les collectivités territoriales.

Les expériences de professionnalisation sur les métiers fonctionnent assez bien. Le développement de l’apprentissage progresse d’ailleurs, désormais, plus vite dans le supérieur qu’au cours du secondaire. Il joue aussi un rôle inattendu pour la promotion de la diversité. Dans les filières professionnelles encore peu ouvertes en termes de diversité sociale ou culturelle, l’apprentissage permet d’une part le financement des études des jeunes de milieux populaires, facilitant leur réussite académique. Mais aussi, d’autre part, il leur met le pied à l’étrier pour franchir le plafond de verre et la porte de bureaux qui leur resteraient inaccessibles via des candidatures spontanées. Aujourd’hui, environ 10% des étudiants tirent des revenus d’activités intégrées à leurs études.

Sélection, autocensure et espérances personnelles

La coupure entre les filières sélectives et celles qui ne le sont pas est-elle déterminante dans ce panorama ?

Les formations officiellement sélectives le sont beaucoup moins qu’auparavant. Pour les classes préparatoires, il existe juste un peu moins de 50 000 places pour un peu plus de 50 000 candidats : en comptant les doubles inscriptions, les départs à l’étranger, les changements de filières, etc., on peut considérer que tous ceux qui s’inscrivent trouvent leur place en sortant du bac, même si ce n’est pas dans l’établissement indiqué en premier choix. Il subsiste de très fortes hiérarchies entre les établissements et les filières, mais la pression sur les filières sélectives juste après le bac apparaît moindre qu’auparavant.

Cela dit, la détermination sociale des ambitions scolaires reste très forte dès le lycée. À dossier scolaire égal, il est deux fois plus probable d’entrer dans une classe préparatoire scientifique pour un bachelier issu d’une famille favorisée que pour un jeune d’une famille modeste. Pourquoi ? Tout d’abord par un effet d’autocensure : les jeunes issus de milieux populaires, même s’ils ont de bons résultats scolaires, se projettent moins en direction d’études supérieures ambitieuses et prestigieuses. Ils anticipent entre autres difficultés le coût des études, que ne compensent pas des aides sociales insuffisantes. La sélectivité sociale est confortée par l’institution : à dossier scolaire égal, on aura tendance à décourager les filles de faire des études scientifiques et on les orientera vers les filières littéraires ; à dossier scolaire égal, on orientera un jeune d’une famille ouvrière vers une filière courte plutôt qu’en classe préparatoire. Parmi mille anecdotes analogues, une jeune fille entrée à Sciences Po grâce aux fameuses conventions Zep me racontait qu’en allant voir sa conseillère d’orientation avec son très brillant dossier scolaire, en expliquant qu’elle voulait faire médecine, elle s’est vu remettre une liste des écoles d’infirmières …

Origine sociale et type d’études

Il faut bien dire que le système d’orientation connaît des défaillances désastreuses. Quand on regarde de près les abandons d’études, on observe que les bacheliers professionnels et technologiques qui entrent dans les filières générales universitaires ont des chances modestes voire, parfois, nulles de réussir. Ce qui est d’autant plus dommage qu’il arrive qu’ils aient demandé en premier lieu une Sts ou un Iut qui ne les a pas accueillis … et qu’ils rejoindront finalement, après avoir échoué à l’université.

En outre, on dénombre environ 20% des étudiants travaillant beaucoup et longtemps concurremment avec leurs études : leur risque d’échec aux examens est de quarante points supérieur à celui des autres. Or beaucoup d’entre eux ont demandé sans succès une bourse. On peut d’ailleurs observer une sorte d’enchaînement pervers : l’étudiant de milieu populaire qui « arrache » un bac technologique, sans mention, avec des années de retard, et qui s’inscrit à l’université, a de fortes probabilités d’être incité à exercer précocement un travail très concurrent de ses études (donc d’accumuler du retard). Ceci dit, le risque d’exercer un travail salarié réduisant trop le temps studieux ne concerne pas exclusivement les enfants d’ouvriers : il affecte aussi, par effet de seuil d’attribution des bourses, des étudiants issus des franges modestes des classes moyennes. Les lacunes de l’aide sociale ont donc des effets importants sur l’échec : on peut gagner sur ce plan. Une étude de l’Ove a montré que, s’il est connu que le capital culturel était déterminant pour la réussite scolaire jusqu’au bac, ce qui se traduit par la très forte représentation des enfants de profs dans les meilleurs élèves au lycée, au niveau du supérieur, le capital économique familial fait la différence, parmi la masse des étudiants de niveau moyen. À travers leur incidence sur le temps disponible pour les études, les ressources économiques des parents ont, dans l’enseignement supérieur, un impact plus important sur la réussite que leurs diplômes.

La prise de conscience de l’impact de la vie matérielle des étudiants sur leur capacité à réussir a été retardée notamment par le manque de chiffres et d’études empiriques disponibles. La constitution d’un savoir objectif est très peu développée sur l’université, à propos de laquelle on dispose en revanche de beaucoup de témoignages ou d’analyses un peu « myopes », c’est-à-dire limités à une expérience proche. On dispose de peu d’éléments statistiques comparables sur des longues durées et rares sont les chercheurs investis dans ce champ. Pour échapper à la myopie, il faut disposer d’enquêtes statistiques institutionnelles et d’enquêtes comme l’Ove en mène maintenant depuis une douzaine d’années. Mais, comparé à des séries statistiques disponibles sur plus de cinquante ans en Allemagne ou en Scandinavie, cela ne suffit pas à répondre à toutes nos questions.

Nous avons ainsi appris que réviser les cours tout au long de l’année ne ressort pas comme un déterminant de la réussite finale aux examens, au contraire de la simple assiduité. Mais aussi, plus globalement, que ce qui compte, en fait, c’est d’avoir une vie organisée, de s’insérer dans la vie étudiante, d’être suffisamment détaché de préoccupations matérielles immédiates, en somme, pour pouvoir se consacrer pleinement à son « métier » d’étudiant. Or, si les droits d’inscription à l’enseignement supérieur sont encore assez modestes, les services aux étudiants le sont plus encore. La plus grande part de ces aspects matériels est tout simplement laissée à la charge des familles. L’effet de l’inégalité des ressources entre les familles ne concerne pas seulement les conditions de vie personnelles des étudiants pendant leurs études mais bien leur réussite dans leur parcours d’apprentissage et, au final, leurs perspectives professionnelles.

En fait, globalement, l’université a tardé à s’intéresser à ses étudiants. Cela change désormais, progressivement, dans le contexte stressant de stagnation des effectifs, d’internationalisation et de concurrence accrue entre les filières et les établissements. La culture de l’évaluation est davantage à la mode, même si de nombreux tabous demeurent, telle la critique des enseignements. Des observatoires locaux sont en revanche installés dans un grand nombre d’universités, pour constater les chances réelles d’insertion professionnelle des jeunes diplômés. En amont, les présidents d’université commencent à rencontrer plus systématiquement les proviseurs de lycée, toutes les universités ou presque proposent des journées portes ouvertes aux futurs bacheliers …

Comment améliorer l’orientation ? Il faut distinguer ce qui est utile, ce qui est acceptable et le message politique qu’on souhaite envoyer. Dans la mesure où il n’y a pas de pression démographique à venir et que les cohortes à venir sont stables, le thème de la sélection n’a pas de raison de revenir au devant de la scène. Comme le problème principal de l’égalité des chances vient de l’autocensure des milieux modestes, ce serait un contresens politique majeur que de donner l’impression qu’on ferme les portes. Ce qui manque, c’est un conseil personnalisé sur les perspectives de réussite scolaire dans le supérieur et les débouchés sur le marché du travail.

Comment expliquer la surprenante persistance d’une forte distinction garçon/fille qui apparaît dans les parcours étudiants ?

Il reste en effet d’importantes différences. On observe la supériorité scolaire des filles au cours du secondaire et des premières années après le bac, puis cette supériorité s’étiole et ce sont les garçons qui dominent dans les formations les plus poussées et prestigieuses. D’un autre côté, il y a plus de filles qu’auparavant dans les classes préparatoires, le droit leur a été ouvert … Bref, il reste encore des inégalités marquées mais le retard à rattraper était énorme, et ces évolutions sont lentes.

Pour essayer de comprendre la situation, il s’agit de mobiliser des analyses des choix personnels, des modes de vie mais aussi certains effets institutionnels notables.

Ainsi, pour commencer par ce dernier point, une étude sur l’orientation des élèves de Sciences Po a montré que, plus ils étudient rue Saint-Guillaume, plus s’accentue un partage sexué des rôles : les filles vont vers l’École nationale de la magistrature, les garçons vers l’École nationale d’administration. Le décalage est moindre pour ceux qui ne font qu’une année à Sciences Po. L’effet de l’institution est évident.

Globalement, les familles encouragent leurs filles à poursuivre des études longues, ne serait-ce que parce qu’elles sont souvent destinées à la filière tertiaire et que celles-ci ne protègent du chômage qu’à condition d’atteindre un bon niveau de diplôme (alors qu’un Cap technique pour un garçon ouvre efficacement les portes du marché du travail).

Mais, si les filles sont poussées dans leurs études, c’est en bornant néanmoins leurs ambitions et l’affirmation de soi. À dossier scolaire égal, l’institution scolaire et les parents encouragent peu les filles à passer un bac S. Les filles intériorisent ensuite assez vite l’idée qu’elles vont travailler mais qu’il importe également de s’impliquer dans la vie de famille. D’un point de vue pratique, les filles quittent le domicile parental bien plus tôt que les garçons. Pourquoi ? Notamment parce qu’elles maîtrisent les tâches domestiques, qu’il leur est demandé de prendre partiellement en charge chez leurs parents. Cela veut dire, d’une part, qu’elles savent tenir un intérieur par elles-mêmes et, d’autre part, qu’elles n’ont aucun gain de temps à rester au domicile familial. Les garçons, pour leur part, ne sont pas mis à contribution pour tenir le ménage, tant qu’ils restent chez leurs parents. Mais cela veut dire aussi que les filles ont, plus vite que les garçons, une vie d’adulte, elles vivent plus tôt en couple, intégrant les contraintes de la vie indépendante. Les filles se projettent aussi de manière plus précoce dans leur future vie de famille, ce qui se traduit dans leurs orientations scolaires. Au contraire, une frange des garçons est intensément impliquée dans sa carrière scolaire, et déchargée de tous soucis pratiques. C’est elle qui exprime et réalise les plus fortes ambitions scolaires et professionnelles.

Tableau 3.

Sexe et type d’études

Source : Ove

Observe-t-on la persistance d’inégalités, des effets de sélection invisibles de cet ordre, également en fonction de l’origine familiale ?

L’enseignement supérieur dans l’ensemble ne produit pas de discriminations. Les étudiants en souffrent a contrario en abordant soit l’accès au logement, soit l’accès à l’emploi. Il semble qu’ici ou là, des étudiants maghrébins ou africains se soient vu refusés à l’entrée de masters qui arguaient de leurs futures difficultés à trouver un bon emploi dans des professions encore très fermées. Des filières qui sont particulièrement attentives au niveau de rémunération de leurs anciens élèves peuvent « intérioriser » de cette manière la discrimination.

Les familles émigrées sont plus ambitieuses scolairement que les autres. Elles parient sur l’école pour réussir l’intégration. Mais, simultanément, elles subissent aussi les effets de sélection et d’autocensure, évoqués en amont, qui touchent particulièrement les milieux populaires. Difficile alors d’y voir bien clair face à ce mouvement ambivalent.

Le « mille-feuille » de l’université : la sociabilité perdue

Comment caractériser la sociabilité des étudiants dans l’université de masse ?

Le premier constat est qu’il n’y a ni étudiant moyen, ni unité du monde étudiant. Le monde universitaire est une sorte de mille-feuille : des couches successives se juxtaposent sans contact les unes avec les autres. Dans l’ensemble, les relations n’y sont pas faciles, la sociabilité est diffuse et de faible intensité. Ici encore, les effets sociaux sont remarquables : les enfants des familles aisées se font leurs amis à la fac, les enfants des milieux populaires gardent leurs amis des années lycée, liés souvent à leur quartier de résidence.

L’institution universitaire a longtemps négligé cet aspect de la vie étudiante, qu’elle jugeait hors de ses responsabilités. L’architecture en est le signe le plus manifeste. Tout étudiant qui met les pieds à Jussieu s’aperçoit tout de suite qu’entre deux cours, il n’a le choix qu’entre la dalle venteuse ou les sous-sols sombres. Même dans des campus plus récents, j’ai déjà été « mis dehors » dès 18 heures, lorsqu’il était temps de brancher l’alarme, à la fin du dernier cours, sans possibilité d’activités périscolaires en soirée. Sur un plan complémentaire, on connaît l’absence de rites et de symboles fédérant la communauté universitaire. Il est heureux que les traditions les plus archaïques voire rétrogrades disparaissent, mais inquiétant de ne pas savoir les remplacer.

Je crois en particulier au rôle majeur que joue et, surtout, pourrait jouer la vie associative, dont il a été montré qu’elle offrait un remède utile face au mal-être diffus des étudiants, à l’isolement, qui accroît souvent l’échec. La dernière enquête de l’Ove précise le panorama de la participation associative des étudiants, qui concerne 40% d’entre eux, un quart si l’on exclut le sport. Nous avons été surpris d’observer qu’aucun déterminant social (Csp des parents, niveaux de revenu, dernier diplôme obtenu …) n’a d’impact sur la fréquence d’engagement. La proportion d’engagements « intergénérationnels », au sein d’associations ne réunissant pas spécifiquement des jeunes, atteint 40 %, ce qui dépasse nos intuitions. Quant au syndicalisme, il ne fédère que 3% des étudiants. La participation aux élections universitaires est en moyenne de 15 %.

Au total, c’est un paysage contrasté qui se dessine. D’une part, les engagements traditionnels sont à la peine, ce qui traduit l’évolution des appétences individuelles du militantisme d’affiliation, fondé sur une vision du monde et des revendications collectivement conçues, vers des phénomènes de contractualisation du bénévolat, autour de l’activité plutôt que du discours. Cela n’empêche pas, bien sûr, le monde étudiant de s’emballer ponctuellement en faveur de mouvements protestataires, quand les inquiétudes prégnantes rejoignent une conjoncture d’hostilité. D’autre part, de nombreuses « bonnes volontés » s’expriment naturellement, mêlant besoin de sociabilité, recherche d’expériences épanouissantes et adhésion à quelques valeurs politiques. Et ce malgré toutes sortes d’effets désincitatifs, traversant la société ou propres au monde universitaire.

À mon sens, les institutions ont une lourde responsabilité face à la situation présente, et en vue de son évolution. Toute incitation venue de l’établissement a énormément d’impact sur l’intensité de la participation civique sous toutes ses formes. Progresser permettrait, entre autres gains, d’enrichir et de mieux fonder les revendications étudiantes sur l’enseignement supérieur.

  • *.

    Président de l’Observatoire de la vie étudiante (Ove).

HOUZEL Guillaume

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