La littérature salafiste sur les femmes


L’idéologie djihadiste radicale attire de plus en plus de jeunes, notamment parmi les femmes. Le pourcentage de celles-ci est estimé à environ 27 %, selon les dernières statistiques de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat)2. Si l’on en croit cette même source, 17 % des femmes signalées comme radicalisées sont des mineures et 35 % sont des converties. Comment des fillettes peuvent-elles être séduites par une idéologie, non seulement meurtrière et sanguinaire, mais aussi sexiste, machiste et misogyne ? Pourquoi des femmes, souvent nées et élevées en France, rejettent-elles un système « égalitaire » où elles disposent de droits et de protections ? Une plongée dans la littérature féminine salafiste en langue française dévoile des catégories de pensée et des rôles de genre très similaires à ceux que véhiculent Daech.

Une courte escapade rue Jean-Pierre-Timbaud, en plein cœur du 11e arrondissement de Paris, permet de s’en rendre compte. La rue est célèbre pour ses librairies islamiques de tendances salafistes où se mêlent commerce de mode, de parfumerie et d’alimentation, arborant le label « islamique » pour tout argument de vente. On y trouve des rayons consacrés à la littérature féminine islamique chargés d’ouvrages respectant les codes de couleurs assignés à la gent féminine : rose, rouge, fuchsia et pastel. Sur les couvertures de ces ouvrages figurent invariablement des fleurs, souvent des roses, ou des dessins de silhouettes féminines voilées. Les titres annoncent la nature des contenus : les Secrets du hidjab. Voile et tenue vestimentaire de la Femme en Islam, Main dans la main pour ta réussite mon cher Mari ou encore Femme au foyer. Redécouvre ton chez-toi.

Ces ouvrages destinés aux femmes, souvent traduits de l’arabe, véhiculent une image unique de « la femme » musulmane, nécessairement « voilée », « pieuse », bonne épouse et mère exemplaire. On lit dans l’un de ces ouvrages : « Certaines femmes négligent le fait de servir l’époux. L’une d’elles ne se charge pas de satisfaire ses besoins comme préparer à manger, lui laver ses vêtements,  etc. Elle ne se soucie guère du rangement de son foyer, ni même de sa propreté […]. Tout ceci pour une seule raison : sa négligence et sa paresse […]. C’est un devoir qui est obligatoire selon l’avis le plus juste3. » En plus d’inonder les chaînes satellitaires arabes et Internet de leurs avis juridiques (fatwas) sexistes, machistes et misogynes, des auteurs à succès comme les Saoudiens Muhammad Ibn Ibrahîm al-Hamad ou encore Ibn Bâz diffusent dans leurs ouvrages des avis comme celui-ci : l’urine d’un bébé fille annule les ablutions car il est impur, alors que celui d’un bébé garçon ne l’est pas4 !

À l’exception de quelques-unes, à caractère plus généraliste, les librairies de la rue Jean-Pierre-Timbaud sont autant de relais de la tradition salafiste vers les nouvelles générations de musulmans de France. Les jeunes femmes musulmanes, particulièrement, trouvent aussi « leur bonheur » parmi la plus grande collection de tenues vestimentaires islamiques et islamistes, comme des jilbab (voiles amples ne laissant apparaître que l’arrondi du visage) de toutes les couleurs et toutes les tailles… y compris pour les fillettes nubiles.

La littérature destinée aux jeunes femmes véhicule une vision inégalitaire, voire misogyne, des femmes prétendument calquée sur « les accompagnantes » (sahâbiyyât) du prophète (ses épouses Aichâ et Khadjîja et sa fille Fatima az-Zahrâ) et les « pieuses » (Râbi’a al-‘Adawiyya et Âmina bint Wahb). Comme si, depuis 1 400 ans, le monde arabe n’avait pas produit d’autres modèles de femmes écrivaines, scientifiques, médecins, féministes, diplomates, femmes d’affaires ou encore journalistes ! Cette littérature nourrit une pensée conformiste des femmes et de leurs rôles dans la société : « Si une femme se défait de son voile de pudeur, laisse tomber les vêtements de la retenue et de la chasteté, elle perd l’essence de la beauté, tombe de son piédestal et chute dans les bas-fonds5. » Ainsi, cette littérature favorise le développement d’une vision binaire du monde, le titre de « noble » ou de « pieuse » n’étant attribué qu’à celle qui se conforme aux codes explicités dans ces ouvrages : « Prends garde, chère sœur, à ces slogans diaboliques appelant à l’amitié entre les sexes, à la camaraderie innocente et à la fraternité humaine. C’est là un chemin qui conduit à la corruption et à la turpitude, sans le moindre doute6. »

C’est exactement ce que prône Daech dans son discours sur les femmes, afin de les convaincre d’adhérer à son idéologie radicale violente. La femme (de) djihadiste y est conçue comme une « élue », « pieuse » et « modèle » de dévouement (à son djihadiste d’époux) et d’« endurance ». Le discours salafiste et le califat autoproclamé partagent la promotion d’un système ultra-patriarcal et d’un rapport sexiste entre les femmes et les hommes. Les femmes doivent obéir de manière absolue à leur mari, se contenter de leurs rôles d’épouse et de mère en se consacrant entièrement à l’éducation et au soin des « futurs djihadistes ». Certaines femmes (de) djihadistes – particulièrement celles qui participent à la propagande – vont encore plus loin en appelant leurs homologues à accepter la polygamie, ou encore en « légitimant » l’esclavage sexuel, deux pratiques très répandues dans le « califat ».

Il est indispensable de s’immuniser contre toute forme de manipulation cognitive par des idéologies radicales violentes. L’approche sécuritaire dans la lutte contre le terrorisme est en effet insuffisante. Il est important de s’attaquer au socle idéologique de la mouvance djihadiste. Les autorités et les représentants de la communauté musulmane en France devraient s’intéresser beaucoup plus directement à cet aspect, car il s’agit d’une forme d’atteinte aux droits des enfants et à l’égalité selon le genre qui constitue un principe fondamental de la République.

  • 1.

    Sociologue des médias et du genre (voir son blog : cdradical.hypotheses.org).

  • 2.

    Soren Seelow, « La carte de France de la radicalisation », Le Monde, 3 mars 2017.

  • 3.

    Muhammad Ibn Ibrahîm al-Hamad, Nouveau départ avec mon mari, Bruxelles, Al-Hadîth, 2009, p. 47.

  • 4.

    Ibn Bâz, al-Albânî, Ibn ‘Uthaymîn, Cheikh Muqbil, et de nombreux autres savants, Recueil de Fatwas concernant les femmes, compilé et annoté par Amr ‘Abd al-Min’im Salîm, Bruxelles, al-Hadîth, 2009, p. 32. Ce livre contient plus de 535 fatwas, qui prennent madame par la main pour lui dire que faire dans les moindres détails de sa vie au foyer et figure parmi les best-sellers des librairies de la rue Jean-Pierre Timbaud. La plupart de ces ouvrages sont édités en France par les éditions al-Madina ou Dar al-Muslim, en Belgique par al-Hadîth à Bruxelles, et distribués par les librairies islamiques telles que Sana Paris qui se trouve rue Jean-Pierre Timbaud.

  • 5.

    Cheikh ‘Abderrazzâq al-Badr, Pour toi, ma sœur. Exhortations aux femmes, Paris, Dar al-Muslim, 2016, p. 19.

  • 6.

    Cheikh ‘Amr ‘Abd al-Mun’im Salîm, Ma sœur, voilà comment Allah et Son Messager veulent que tu sois !, Bruxelles, al-Hadîth, 2009, p. 44.