La propagande de Daech


La propagande officielle de l’« État islamique » (connu sous l’acronyme arabe Daech) diffusée sur Internet est plus complexe que ne le laissent entendre les médias traditionnels et les résultats de certaines recherches francophones. L’étude critique de cette propagande permet pourtant de mieux comprendre le processus de radicalisation violente1.

Une vision révolutionnaire du monde

La stratégie d’attraction de Daech profite d’un ensemble de crises sur les plans social, politique, religieux, économique et/donc identitaire qui caractérisent les sociétés contemporaines. Ainsi, Daech se présente comme un acteur alternatif à l’État-nation, à la famille moderne, ou encore à l’individualisme avec une nouvelle vision révolutionnaire du monde2 véhiculée par sa propagande. En effet, les individus les plus vulnérables à la radicalisation violente, dont une grande partie éprouve du mal à trouver sa place dans la société, aspirent à une forme de subjectivité « hypernarcissique », un désir de s’affirmer et de « sortir de l’insignifiance3 ». Ils sont en quête de certitudes, de discours sur l’authenticité et d’intransigeance.

Cette nouvelle vision révolutionnaire du monde se présente, d’une part, à travers un discours identitaire et de victimisation appelant à la haine, au rejet de la société et à la violence envers les États « impies » ou « Croisés », ses représentants (dont la police et l’armée) et ses fondements (la démocratie, la liberté et la laïcité) ainsi que toute forme d’altérité. D’autre part, la propagande de Daech repose sur un registre discursif et visuel de légitimation par la sacralisation de l’image du «  califat  », ses soldats, ses « martyrs », ses lois, ses pratiques sociales et systèmes de valeurs réputées conformes à la charia. Cette propagande utilise un champ lexical mettant en scène un imaginaire martial : « les soldats du califat/les lions du califat/les cavaliers du djihad » sont exposés dans les magazines de Daech et ses vidéos de propagande telles des gravures de mode, cagoulés de face ou de profil, munis d’épées ou d’armes automatiques et vêtus de tenues militaires ou de djellabas, parfois juchés sur des chevaux.

Cet imaginaire est une forme d’exaltation d’un « héroïsme militaire et viril » exaltant la guerre « sainte » et d’un « idéalisme du caractère » qui se traduit également à travers des métaphores guerrières très présentes dans les chants rituels (anasheed) de Daech :

Dans le sentier d’Allah nous marcherons vers les portes du paradis […] Nous sommes des hommes, qui aimons la mort comme vous aimez votre vie. Nous sommes des soldats, qui combattons de jour comme de nuit […] mais les soldats d’Allah sont plus que prêts. […] Le temps est venu pour gagner les batailles4.

Cette représentation fantasmée et idéalisée d’un monde nouveau, celui du califat5 (Dâr al-islâm, dawlat al-khilâfa), et d’une communauté imaginaire (Umma islâmiyya, al firqa al nâjiya) repose sur des idées, des valeurs sacrées et un discours de foi qui ne sont pas uniquement territoriaux ou matériels. Il ne s’agit pas seulement de mener un djihad de conquête dans les « territoires du châm », mais aussi d’être capable d’imposer un nouvel ordre symbolique, source de sens et d’espoir pour les individus.

La dynamique révolutionnaire de Daech résulte aussi des caractères hétérogènes et néofascistes de son projet ainsi que de stratégies : changer et sauver le monde à travers une idéologie purificatrice et meurtrière qui doit être adoptée par tous les nouveaux membres, hommes ou garçons.

Des enfants semblent en effet imprégnés par le discours belliqueux de cette idéologie qui tente de les manipuler afin de les départir de toute espèce de valeurs humaines à travers un double processus de désocialisation/resocialisation. Daech impose aux enfants du califat autoproclamé une forme d’endurcissement physique, à l’instar de l’éducation nazie, et d’initiation aux règles de combat (founoûn qitâliyya) et militaire (‘askariyya). Ces enfants subissent ainsi une forme de lavage de cerveau, de manipulations mentales et comportementales afin de les conditionner à cette vision apocalyptique du monde.

Le mythe du paradis califal

La propagande de Daech présente son nouveau projet sociétal d’une manière suffisamment professionnelle, forte et convaincante pour attirer de nouveaux adhérents. L’« efficacité » de cette propagande se révèle aussi dans sa capacité de manipuler et mobiliser ses adhérents autour du mythe du « paradis califal ». Pour expliquer l’adhésion des individus à ces nouvelles croyances, valeurs et mythes, il faut accepter d’envisager qu’une partie importante de ceux-ci a peut-être des raisons d’y croire.

Daech veut à tout prix montrer que son projet «  califal  » ne repose pas uniquement sur une base religieuse et sociétale solide, mais aussi sur un ensemble des règles qui visent à produire un résultat « utile » afin « d’être tenu pour vrai », pour reprendre l’expression d’Émile Durkheim. Ces productions médiatiques mettent en avant le prétendu bon fonctionnement, «  l’utilité et l’efficacité  » de son modèle de gouvernance présenté comme prophétique (qui suivrait les principes édictés par le prophète Muhammad). Paradoxal, car d’autres productions montrent des images des zones de bataille et des bombardements de la coalition ou du régime syrien.

Dans le même objectif, la propagande de Daech utilise des photos et vidéos montrant des plants de cannabis incendiés ou de bouteilles d’alcool détruites, des « nettoyeurs » de rue ainsi que des maternités, des complexes éducatifs, sportifs, médicaux, de la faune ou des chutes d’eau, des grandes villas avec des piscines, voire des palais, des centres commerciaux offerts à la jouissance de ceux qui se sont engagés dans l’imposition d’un supposé califat. On y met en scène la « satisfaction » de ses « citoyens », en contraste avec des images des réfugiés syriens et irakiens noyés en Méditerranée.

Le processus de démonstration par l’image et le texte de Daech laisse peu de possibilités de vérifier l’efficacité de ces « corrélations fallacieuses », selon l’expression de Raymond Boudon. Ainsi ses sympathisants se concentrent-ils plus sur les vies « stables » et « glorieuses » de leurs frères ailleurs et sur les présumées victoires des combattants que sur les personnes inquiétées par le système « État islamique ».

Le phénomène Daech repose sur des « formes de pensée collective s’écartant des règles de la pensée ordinaire de l’homme moderne6 ». Cela nécessite de renforcer les efforts de recherche et la mise en place de politiques de lutte contre cette idéologie néofasciste, au niveau de la prévention et de la « déradicalisation » classique, mais aussi en mettant en place des ateliers de sensibilisation critique aux codes discursifs et visuels de cette propagande.

  • *.

    Sociologue des médias et du genre, associée à l’Observatoire des radicalisations (Fmsh-Ehess). Voir son blog : cdradical.hypotheses.org

  • 1.

    Nous nous intéresserons plus particulièrement aux techniques d’attraction déployées par cette propagande pour recruter de nouveaux sympathisant.e.s. Ainsi, le corpus exploité est constitué de toutes sortes de productions médiatiques disponibles sur Internet en trois langues (arabe, français et anglais) : magazines, bulletins de guerres, images et vidéos de propagande, chants rituels (anasheed), brochures.

  • 2.

    Scott Atran, L’État islamique est une révolution, Paris, Les Liens qui libèrent, 2016.

  • 3.

    Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme (Fmsh), 2014.

  • 4.

    Fragment d’un anasheed sur le thème « Dans le sentier d’Allah » servant de fond « musical » à plusieurs vidéos de propagande.

  • 5.

    Nabil Mouline, le Califat. Histoire politique de l’islam, Paris, Flammarion, 2016.

  • 6.

    Raymond Boudon, « La rationalité du religieux selon Max Weber », L’Année sociologique, vol. 51, 2001, p. 9-50.