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Quels liens entre chrétiens et musulmans en Égypte ?

juillet 2013

#Divers

Esprit – L’Institut dominicain d’études orientales (Ideo), basé au Caire, que vous dirigez, fête cette année ses soixante ans. Quels sont les liens historiques qui unissent l’Ordre dominicain aux pays arabes et à leur culture ? Quels sont les principaux axes de travail de l’Ideo ?

Jean-Jacques Pérennès – Dès sa naissance, au xiiie siècle, l’Ordre dominicain s’est intéressé au monde musulman, qui était encore très peu connu de l’Occident chrétien. En 1250, Humbert de Romans, 3e maître de l’Ordre, ouvre à Tunis des écoles de langues où les frères désireux de partir en mission se préparent à mieux connaître l’autre, juif ou musulman. En 1288, le dominicain florentin Riccoldo da Monte di Croce part pour Tabriz, Mossoul et Bagdad où il va résider dix ans et découvrir les riches bibliothèques et les universités de l’ancienne capitale des Abbassides, alors aux mains des Mongols. Bien entendu, son premier souci était de ramener les chrétiens nestoriens à la foi catholique, mais il va aussi s’intéresser à l’islam, dont la splendeur culturelle le fascine. Il entreprend d’apprendre l’arabe et de lire le Coran dans le texte, ce dont peu de gens avaient le souci à cette époque, hormis Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui fit constituer la Collection de Tolède, un des premiers recueils occidentaux de textes musulmans. En réalité, il a fallu plusieurs siècles pour que l’Occident accède à une connaissance de la culture musulmane, au-delà d’une image et de clichés qui ont eu la vie dure.

Connaître la culture musulmane

L’expérience ultérieure ayant montré que se placer d’emblée sur le terrain religieux est source de malentendus, voire d’animosité, l’Église catholique a souhaité, au cours du xxe siècle, créer des centres où l’islam est d’abord appréhendé sous son angle culturel. C’est le cas de l’Ideo, créé par l’Ordre dominicain en 1953 à la demande du Saint-Siège. Selon la volonté expresse des fondateurs, tout prosélytisme est exclu de sa démarche ; en revanche, un grand soin est apporté à connaître la culture musulmane, à la fois par la recherche académique et le choix de partager vraiment la vie des peuples au milieu desquels les frères sont envoyés. Deux hommes ont joué un rôle clef dans les débuts de notre institut : le père Marie-Dominique Chenu, éminent médiéviste, qui savait ce que l’Occident médiéval devait à la culture arabe, qui lui a transmis une grande part de la pensée grecque ; le second est Georges Anawati (1905-1994), dominicain égyptien, spécialiste d’Avicenne et d’Averroès, mondialement reconnu comme un des meilleurs spécialistes de la philosophie arabe de l’âge classique. Depuis ce temps des fondations, l’Ideo a continué dans le même esprit. Son équipe de chercheurs (une douzaine) s’efforce de toucher les grands domaines de la culture musulmane (langue arabe, exégèse du Coran, science des hadiths, droit musulman, kalam, soufisme, histoire des sciences, etc.). Au fil des années, l’Ideo a constitué une très belle bibliothèque, riche de 155 000 volumes, que viennent consulter de nombreux étudiants et chercheurs. Une revue spécialisée, un séminaire de recherche et un accueil des chercheurs étrangers complètent ce que l’Ideo peut aujourd’hui offrir, soixante ans après sa naissance.

Votre institution plaide pour une meilleure compréhension entre chrétiens et musulmans, notamment par une étude approfondie de l’islam à travers ses sources. Quels sont actuellement vos liens avec l’université al-Azhar, l’autorité sunnite la plus influente au monde, qui semble soumise aux pressions du pouvoir des Frères musulmans ?

Nos liens avec al-Azhar sont de bonne qualité, car fondés sur la confiance et le souci de la qualité du travail académique. Dès les origines de l’institut, le fondateur, Georges Anawati, s’est appuyé sur les oulémas d’al-Azhar pour écrire, avec Louis Gardet, sa magistrale Introduction à la théologie musulmane (publiée en 1948), premier ouvrage à faire connaître en Occident l’enseignement des médersas et des universités islamiques. Au fil des années, les professeurs d’al-Azhar ont souvent envoyé leurs étudiants à l’Ideo, sachant qu’ils trouveraient dans sa bibliothèque non seulement les ouvrages dont ils ont besoin pour leur recherche, mais aussi un climat amical où leurs convictions religieuses sont respectées. Spécialisée dans le patrimoine arabo-musulman des dix premiers siècles de l’islam (le turath), la bibliothèque de l’Ideo reçoit un public de musulmans souvent assez traditionnels. Les dominicains de l’Ideo estiment qu’aider ces jeunes doctorants à faire un véritable travail de recherche, de pensée critique (au sens positif du terme), est le meilleur service que l’on peut rendre à un monde musulman souvent effrayé par les questions, voire les agressions, de la modernité.

Les responsables d’al-Azhar, en particulier l’actuel grand Imam, le docteur Ahmed al-Tayyeb, et son conseiller pour le dialogue, le docteur Mahmoud Azab, aiment rappeler qu’al-Azhar a le souci d’être une institution du « juste milieu », à l’écart des extrémismes et de la confusion des genres entre religion et politique. Cette posture n’est peut-être pas, en effet, du goût de ceux qui aujourd’hui voudraient pouvoir manipuler cette institution prestigieuse, pour mieux l’instrumentaliser au service d’objectifs politiques. Comme les responsables d’al-Azhar, les dominicains de l’Ideo pensent que le terrain du travail intellectuel sérieux est le meilleur antidote aux extrémismes en tous genres. D’où les liens de confiance qui existent entre al-Azhar et l’Ideo.

Chrétiens d’Égypte : résister à la tentation du repli

Dans le contexte égyptien actuel de crispation religieuse et communautaire, de nombreux Coptes se sentent mis en danger par le gouvernement des Frères musulmans. Quel est le rôle d’une institution comme la vôtre, et ce rôle est-il aujourd’hui plus difficile à jouer que par le passé ?

Notre rôle n’est pas d’intervenir dans la vie politique égyptienne, d’autant plus que la plupart des membres de l’Ideo ne sont pas citoyens égyptiens. Bien entendu, comme chrétiens, nous nous efforçons d’être proches des chrétiens d’Égypte et nous percevons bien que l’arrivée au pouvoir de partis islamistes (le Parti liberté et justice des Frères musulmans et les divers partis salafistes) est une source d’inquiétude pour les Coptes. Cette inquiétude tient pour une part à la discrimination dont ils sont l’objet dans l’accès à certains postes, à des incidents violents qui ont lieu régulièrement (attaques contre des églises par exemple), et à une certaine « salafisation » des esprits qui résulte de trente ans d’islam politique propagé par certains médias ; mais la peur de l’autre qui caractérise souvent les chrétiens a aussi une part irrationnelle, qui se propage d’autant plus que l’on est tenté de vivre replié sur soi, presque en ghetto, pour se protéger de l’autre. Ce n’est pas le cas de tous, bien entendu, et l’Égypte, qui compte au moins sept millions de chrétiens, a une longue tradition de vie ensemble au quotidien.

Il reste que, dans la situation actuelle, il est plus urgent que jamais que les chrétiens d’Égypte s’engagent dans le débat politique, luttent pour être des citoyens à part entière et pas seulement pour protéger les intérêts d’une minorité. C’est ce à quoi les a invités le synode spécial pour les Églises du Moyen-Orient, réuni à Rome en octobre 2010. C’est ce qui s’est passé, pour une part, au moment de la révolte de Tahrir. Il est plus difficile de poursuivre cela dans la continuité, surtout lorsqu’une alternative politique au régime des Frères musulmans peine à se mettre en place.

La célébration des soixante ans de l’Ideo a été une magnifique occasion de montrer que vivre ensemble dans le respect et l’amitié est toujours possible en Égypte. Les amis de l’Ideo, chrétiens et musulmans, ont passé ensemble une belle soirée, le dimanche 9 juin, écoutant les allocutions du patriarche copte orthodoxe, le pape Tawadros II, et du représentant du Grand Imam, le docteur Mahmoud Azab. « J’ai retrouvé confiance dans mon pays », disait une amie égyptienne de l’Ideo, très représentative de cet émoi que l’actualité récente provoque chez les chrétiens. Vivre ensemble est possible ; peut-être faut-il le vouloir plus qu’avant. Il faut en tout cas éviter de tomber dans le piège de la peur, des rumeurs et des clichés. Bien malin qui aurait pu deviner qui était chrétien et qui était musulman à la fin d’une soirée qui s’est prolongée tard autour d’un joueur d’eoud. Cela nous a renforcés dans la conviction que l’intuition fondatrice de notre institut est juste et nous encourage à aller de l’avant, sans naïveté car la route est longue et difficile, mais avec confiance.