Veilleur, où en est la nuit ? Le prophète et le politique dans la Bible
Le prophète et le politique dans la Bible
« Un politicien […] est quelqu’un qui pense à la prochaine élection tandis que l’homme d’État pense à la prochaine génération. Le politicien pense au succès de son parti, l’homme d’État au bien de son pays. Le politicien souhaite prendre telle ou telle mesure, l’homme d’État à établir l’un ou l’autre principe. Enfin, l’homme d’État souhaite piloter tandis que le politicien se contente de se laisser pousser par le vent. »
Lors des primaires américaines pour la désignation des candidats à l’élection présidentielle, cette citation du théologien James Freeman Clarke (1810-1888) a été rappelée à plusieurs reprises. À juste titre, car elle n’a sans doute rien perdu de son actualité. Elle fait la différence entre deux catégories de personnalités politiques, à partir de leur vision à court terme ou à long terme.
Le politicien est d’abord préoccupé par ses intérêts et ceux de ses proches, alors que l’homme d’État a une perspective plus large que celle du profit immédiat. L’avenir de son pays lui tient davantage à cœur que son futur politique. La chose peut du reste aussi se vérifier du côté de l’électorat, je veux dire : du succès relatif qu’on y obtient. Certaines personnalités politiques connaissent l’art d’occuper le devant de la scène, et le contenu de leurs discours est calculé pour avoir l’écho maximum dans le grand public. Se faire entendre semble être le premier impératif dans un certain monde politique. Les nouveaux moyens de communication encouragent à leur façon ce mode d’agir et de réagir. Il faut être bref, direct, attirer l’attention en peu de mots et, surtout, occuper l’espace dévolu à ce genre de messages. Qui prend encore la peine de lire un éditorial ou un article de fond un peu exigeant ? Qui prend la peine de passer au crible les affirmations lancées par les candidats aux élections ? La réaction spontanée et instantanée prend souvent le dessus. C’est aussi ce que visent les démagogues, qui n’ont aucun intérêt à développer le sens critique chez leurs auditeurs, si ce n’est en direction de leurs rivaux. D’après certains spécialistes, le succès des partis extrémistes s’expliquerait par leurs discours tranchants, si simplistes soient-ils. Cette façon de parler « plaît ».
Ces aspects négatifs de la démocratie sont bien connus. Ils ne relèvent pas de ma compétence, mais au bibliste que je suis, ils rappellent quelques vieux textes qui sont riches d’enseignements à ce sujet. « Rien de nouveau sous le soleil », dirait Qohélet (1, 9) ! Nous savons tous que l’histoire se répète… C’est bien le cas, à en juger par les quelques exemples bibliques que je voudrais présenter brièvement.
Défendre des principes : le prophète Amos
Le premier exemple est repris au prophète Amos, actif dans le royaume de Samarie1 vers la moitié du viiie siècle avant notre ère, plus concrètement durant le règne de Jéroboam II (entre 783 et 743 av. J.-C.). C’était une époque très prospère, ce qui contribue généralement au succès des dirigeants, comme chacun sait. Le prophète Amos, pourtant, ne partage pas la satisfaction générale. Il pressent que la situation est instable et que de graves dangers menacent le pays. L’histoire lui donnera malheureusement raison : à peine vingt ans après la fin du règne de Jéroboam II, le royaume de Samarie sera conquis par les Assyriens et une partie de la population sera déportée au loin. Ce sera la fin définitive du royaume de Samarie qui devient une province de l’Empire assyrien.
Il vaut la peine de souligner un premier élément important dans la prédication du prophète telle qu’elle nous a été transmise. Amos défend des valeurs, des « principes », pour reprendre le langage de James F. Clarke, cité plus haut. Il s’en prend violemment aux puissants du royaume qui profitent de leur situation et de leur pouvoir pour s’enrichir. Alors que ces derniers défendent leurs intérêts, Amos défend des valeurs fondamentales de la société. C’est la raison pour laquelle il dénonce la corruption des dirigeants et leurs pratiques iniques. Tout cela ne peut que faciliter le désagrègement de la société, où la solidarité entre les couches sociales n’est qu’un pieux souvenir. Lorsqu’un danger sérieux menacera le pays, le « sauve-qui-peut » et le « chacun pour soi » auront des effets désastreux. C’est du moins ce que l’on peut retirer des oracles sévères du prophète. Voici, entre autres, ce qu’il reproche à son peuple : « Ils ont vendu le juste pour de l’argent et le pauvre pour une paire de sandales ; […] ils sont avides de voir la poussière du sol sur la tête des indigents et […] ils détournent les ressources des humbles ; après quoi le fils et le père vont vers la même fille, profanant ainsi mon saint Nom. […] Ils ont extorqué des vêtements en gage près de chaque autel et confisqué du vin qu’ils boivent dans la maison de leur dieu » (Amos 2, 6-8).
Le prophète dénonce une série d’abus de la classe dirigeante envers les couches les plus faibles de la population, celles qui n’ont aucun moyen de se défendre. Dans un autre passage, il est tout aussi virulent : « Écoutez ceci, vous qui vous acharnez sur le pauvre pour anéantir les humbles du pays, vous qui dites : “Quand donc la nouvelle lune sera-t-elle finie, que nous puissions vendre du grain, et le sabbat, que nous puissions ouvrir les sacs de blé, diminuant l’épha2, augmentant le sicle, faussant des balances menteuses, achetant des indigents pour de l’argent et un pauvre pour une paire de sandales ? Nous vendrons même la criblure du blé !” Le Seigneur le jure par l’orgueil de Jacob : “Jamais je n’oublierai aucune de leurs actions ; à cause de cela, la terre ne va-t-elle pas frémir et tous ses habitants prendre le deuil ? Elle gonflera, tout entière, comme le fleuve, elle s’enflera et s’affaissera comme le fleuve d’Égypte” » (Amos 8, 4-8).
Le prophète évoque, dans la dernière partie de son oracle, un tremblement de terre qu’il compare aux crues du Nil : la terre se soulève et s’abaisse comme les eaux du fleuve. L’élément important de cette comparaison réside dans la conviction du prophète que l’injustice bouleverse l’ordre cosmique. Elle est, littéralement, « contre nature ».
La présence du prophète au conseil divin : Amos et Isaïe
Par ailleurs, et c’est un second élément essentiel, le prophète Amos dément chercher son propre avantage et « prêcher pour sa propre chapelle ». Cela ressort d’un conflit entre le prophète et le prêtre responsable du sanctuaire royal de Béthel, sans doute le plus important du royaume de Samarie. Il faut savoir qu’Amos était originaire de la petite ville de Téqoa, dans le royaume de Juda. Il a donc émigré dans le royaume de Samarie, plus développé et prospère à cette époque. D’où la réaction du prêtre Amasias : « Voyant, va-t’en au pays de Juda ! Là-bas, tu peux gagner ton pain et prophétiser, là-bas ! Mais à Béthel, ne recommence pas à prophétiser, car c’est ici le sanctuaire du roi, le temple royal ! » (Amos 7, 12-13).
En termes très clairs, le prêtre Amasias reproche à Amos d’être venu prophétiser dans le Nord parce qu’il y gagne mieux sa vie. Qu’il retourne donc chez lui et qu’il respecte au moins les lieux de culte les plus vénérés du pays ! Comment cet étranger peut-il se permettre de mettre son nez dans nos affaires ?
La réponse d’Amos est énigmatique à première vue. Elle est pourtant très claire, à mon avis : « Je n’étais pas prophète, je n’étais pas fils de prophète, j’étais bouvier, je traitais les sycomores ; mais le Seigneur m’a pris de derrière le bétail et le Seigneur m’a dit : “Va ! Prophétise à Israël mon peuple !” » (Amos 7, 14-15).
En termes plus simples : Amos n’était pas un professionnel de la prophétie. De plus, il exerçait un métier lucratif, celui d’éleveur de troupeaux et de propriétaire de plantations de sycomores (voir second livre des Rois 3, 4 où il est dit que le roi de Moab était lui aussi « éleveur de troupeaux »). Il a par conséquent quitté une situation avantageuse pour choisir un métier qui n’était pas le sien ni celui de son père. Il faut donc chercher ailleurs la raison de sa présence dans le royaume de Samarie et son parti pris en faveur des pauvres.
D’où vient alors cette « fibre sociale » chez Amos ? Il s’en explique lui-même dans un oracle qu’il vaut la peine de relire attentivement pour en décrypter le sens caché : « Deux hommes vont-ils ensemble s’ils ne se sont pas concertés ? Un lion rugit-il dans la forêt sans avoir une proie ? Un lionceau donne-t-il de la voix dans sa tanière s’il n’a pas fait de capture ? Un oiseau tombe-t-il à terre sur un piège sans qu’il y ait un appât ? Un piège se soulève-t-il du sol sans avoir fait de capture ? Si le cor retentit dans une ville, le peuple n’a-t-il pas été alarmé ? S’il arrive malheur dans une ville, n’est-ce pas le Seigneur qui l’a fait ? Car le Seigneur Dieu ne fait rien sans révéler son dessein à ses serviteurs les prophètes. Un lion a rugi, qui ne craindrait ? Le Seigneur Dieu a parlé, qui ne prophétiserait ? » (Amos 3, 3-8).
Les images accumulées par le prophète illustrent un fait bien connu : il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas d’effet sans cause. Mais le tout culmine dans une assertion nettement moins facile à prouver : si le prophète parle, c’est parce qu’il connaît le dessein de Dieu. Comment donc le prophète peut-il affirmer sans sourciller avoir été mis au courant des décisions divines, surtout si l’on se réfère à tous les textes bibliques qui insistent sur le mystère qui entoure le Dieu d’Israël ?
La réponse nous vient d’une image propre au langage prophétique et qu’il vaut la peine d’examiner de plus près. La plupart des prophètes affirment, en effet, avoir assisté au conseil divin et, pour cette raison, avoir droit à la parole. La scène de vocation d’Isaïe est assez connue pour ne pas devoir être citée en entier. Le prophète voit le Seigneur présent dans son temple de Jérusalem, entouré d’une multitude de séraphins, et qui lui demande : « Qui enverrai-je ? » (Isaïe 6, 1-11). En termes plus actuels, le prophète Isaïe est accueilli dans la cour céleste et chargé d’une mission de messager. Il devient de la sorte un officiel de la cour divine. C’est de cette façon qu’il va pouvoir justifier sa prédication. Il parle au nom de son souverain, son Dieu, qui l’a pris à son service.
Qui assiste au conseil divin ? Le prophète Michée
Une autre scène moins connue est encore plus explicite à ce sujet (premier livre des Rois 22). Le roi de Samarie, Achab, songe à déclarer la guerre à son voisin de Damas pour reconquérir un de ses territoires à l’est du Jourdain. Selon une coutume bien attestée de l’époque, il consulte d’abord ses prophètes. Cela confirme que le rôle des prophètes est bien d’être les conseillers du roi. Ils cherchent évidemment à obtenir des signes venant du ciel, mais leur métier, s’il est possible de s’exprimer ainsi, est d’être membres du conseil royal. Ils se trouvent régulièrement devant le même dilemme : faut-il dire au roi ce qu’il veut entendre ou faut-il lui dire les vérités nécessaires, au risque de perdre sa faveur et, le cas échéant, d’y perdre même la vie ? La Bible rapporte le cas d’un conseiller qui n’a pas supporté de voir son conseil rejeté et qui s’est suicidé (second livre de Samuel 17, 23). Il se doutait sans doute du sort qui allait lui être réservé.
Tout se déroule comme une leçon bien apprise. Les quatre cents prophètes font entendre au roi la musique agréable à ses oreilles et l’encouragent donc à partir en guerre. Tout le monde semble d’accord, mais, selon un schéma bien connu, il reste un doute, et apparaît sur la scène un prophète isolé qui, seul contre tous, donne un autre avis. Il annonce au roi qu’il va au-devant d’une terrible défaite et qu’il ne reviendra pas vivant du champ de bataille. Le prophète se retrouvera en prison, réduit au pain sec et à l’eau pour son audace.
L’élément le plus important que je voudrais souligner n’est pas seulement le caractère intrépide de ce prophète, nommé Michée, fils de Yimla. C’est surtout la façon dont il justifie sa prise de position. Il affirme avoir assisté au conseil divin et il va même jusqu’à rapporter ce qu’il a entendu. Selon son compte rendu, Dieu a demandé à ses conseillers comment il fallait faire pour persuader Achab de partir en guerre et de s’y faire tuer. Plusieurs avis furent donnés, mais celui qui obtint la faveur divine était formulé de la façon suivante : « J’irai et je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes » (premier livre des Rois 22, 22).
La scène nous enseigne plusieurs choses. Tout d’abord, le récit biblique suppose qu’il existe deux conseils, l’un sur la terre, le conseil royal, et l’autre dans le ciel, le conseil divin. De plus, c’est le conseil divin qui prend les décisions définitives. Le conseil royal, quant à lui, est manœuvré et manipulé d’en haut, mais à son insu. Les deux conseils n’appartiennent pas au même monde, bien entendu, et l’un est bien supérieur à l’autre.
Toujours est-il que l’histoire donnera raison au prophète Michée, fils de Yimla : le roi Achab sera tué durant la bataille et il mourra le soir même. La supériorité des prévisions de Michée est donc démontrée. Il avait bien assisté au conseil qui avait le pouvoir de décider du sort du roi. Comment comprendre la chose ? D’où peut venir cette clairvoyance de Michée, fils de Yimla ?
Le sens du conseil divin : rappeler l’absolu du droit et de la justice
Le récit lui-même suggère une première réponse à cette question. Le prophète est libre, il ne cherche pas à gagner la faveur du roi ni à défendre ses propres intérêts. Il est même prêt à subir les conséquences d’une opinion qui déplaît au roi. La vérité de son propos est plus importante que son propre sort. Comme on l’a vu, il paie au cachot le prix de sa sincérité.
Il y a peut-être plus. Le prophète Michée a une vision différente, bien plus large que celle de ses collègues, les quatre cents prophètes du roi. Le simple fait d’évoquer le conseil divin signifie que Michée se place au-dessus de la mêlée. Il envisage les choses autrement, d’un point de vue indépendant de celui des préoccupations immédiates. Cette vue plus large lui permet de comprendre quels sont les tenants et les aboutissants de la situation. Il prévoit donc l’issue de la bataille en se fondant sur des critères plus objectifs, qui ont peu de chose à voir avec le bon plaisir du souverain. En d’autres termes, le prophète Michée ne considère pas la faveur royale comme un absolu. Il n’existe qu’un seul absolu, et il ne fait pas partie des intrigues de ce bas monde. Cet absolu est ailleurs, bien au-delà de l’horizon contemplé par le souverain de son pays.
Que représente exactement le conseil divin ? Quelles sont ses caractéristiques, pour autant qu’il soit possible d’en parler ? C’est au prophète Jérémie qu’il faut poser la question. Le chapitre 23 du livre de Jérémie traite, en effet, assez longuement du conseil divin dans une série d’oracles contre ceux que Jérémie qualifie de « faux prophètes ». Que leur reproche exactement le prophète Jérémie ? Utilisant les conventions littéraires de l’époque, conventions avec lesquelles nous avons pu nous familiariser, Jérémie reproche à ses collègues de parler sans avoir participé au conseil divin. Voici le passage qu’il vaut la peine de citer en entier : « Ainsi parle le Seigneur le tout-puissant : ne faites pas attention aux paroles des prophètes qui vous prophétisent ; ils vous leurrent ; ce qu’ils prêchent n’est que vision de leur imagination, cela ne vient pas de la bouche du Seigneur. Ils osent dire à ceux qui méprisent la parole du Seigneur : “Pour vous, tout ira bien !” À quiconque persiste dans son entêtement : “Le malheur ne viendra pas sur vous.” Qui est celui qui se tient au conseil du Seigneur ? Qu’il regarde, qu’il écoute sa parole ! Qui est attentif à ma parole ? Qui entend ? La tempête du Seigneur, la fureur éclate, un cyclone tourbillonne : il tourbillonne sur la tête des coupables. La colère du Seigneur ne s’apaisera pas qu’il n’ait exécuté et réalisé son programme bien arrêté. Plus tard, vous en aurez la pleine intelligence. Je n’envoie pas ces prophètes, et pourtant ils courent ; je ne leur parle pas, et pourtant ils prophétisent. S’ils se tenaient dans mon conseil, ils feraient entendre mes paroles à mon peuple ; ils les feraient revenir de leur mauvaise conduite, de leurs agissements pervers » (Jérémie 23, 16-22).
Le premier reproche que fait Jérémie aux « faux prophètes » est d’abonder dans le sens de leurs contemporains et de ne pas chercher à les faire changer de conduite. Tout va bien dans le meilleur des mondes, disent-ils, et il est inutile de se poser des questions sur la conduite à tenir. Il n’y a rien à changer, continuez, vous êtes sur la bonne voie. En réalité, ces prophètes disent ce que leurs auditeurs veulent bien entendre. Ils se soucient moins du sort de leur peuple que de leur indice de popularité, dirions-nous aujourd’hui.
C’est pourquoi Jérémie leur reproche de ne pas assister au conseil divin et, donc, de parler en leur propre nom. Ici encore, les images sont celles de l’époque, et il n’est pas toujours facile de les traduire en termes plus modernes. Il est assez évident, toutefois, que le prophète Jérémie a une idée assez précise des impératifs de la vie en société. Il dénonce chaque fois qu’il est nécessaire les abus des dirigeants et leur manque de sens de la justice. Le prophète qui assiste au conseil divin est sensible à certaines valeurs fondamentales de la vie en société. Il voit aussi les dangers que court un peuple sans conscience morale. Il s’en prend même aux législateurs, aux officiels de la cour qui promulguent des lois injustes : « Comment pouvez-vous dire : “Nous avons la sagesse, car la Loi du Seigneur est à notre disposition” ? Oui, mais elle est devenue une loi fausse sous le burin menteur des juristes » (Jérémie 8, 8).
Les lois sont détournées de leur premier but, celui de défendre le droit, pour permettre aux dirigeants de profiter de leur situation et de défendre leurs privilèges.
De façon plus concrète, Jérémie n’hésite pas à critiquer les souverains du royaume de Juda, entre autres Yoyaqim (609-597 avant J.-C.), l’un des derniers rois de Jérusalem : « Malheureux celui qui construit son palais au mépris de la justice, et ses étages au mépris du droit ; fait travailler les autres pour rien, sans leur donner de salaire ; qui dit : “Je me construis une vaste maison, de spacieux étages” ; qui y perce des fenêtres, la revêt de cèdre et l’enduit de vermillon. Penses-tu assurer ton règne en voulant te distinguer par le cèdre ? Ton père n’a-t-il pas mangé, bu, défendu le droit et la justice, et il a connu le bonheur ! Il a pris en main la cause de l’humilié et du pauvre, et c’était le bonheur ! Me connaître, n’est-ce pas cela ? – oracle du Seigneur. Tu n’as de regards et de pensées que pour le profit, pour répandre le sang de l’innocent et agir avec brutalité et sauvagerie. Eh bien, ainsi parle le Seigneur le tout-puissant à Yoyaqim, fils de Josias, roi de Juda : on n’entonne pas pour lui l’élégie : “Quel malheur, mon frère ! Quel malheur, ma sœur !” On n’entonne pas pour lui l’élégie : “Quel malheur, mon maître ! Quel malheur, Son Excellence !” On l’enterre comme on enterre un âne : on le traîne, on le jette au-delà des portes de Jérusalem » (Jérémie 22, 13-19).
Le prophète Jérémie condamne Yoyaqim parce qu’il se préoccupe davantage de son palais que de ses sujets. Ajoutons toutefois que le palais avait une fonction politique assez évidente : la splendeur de la résidence royale était un important instrument de propagande. Mais c’est là que le bât blesse, selon le prophète. Le rôle du souverain n’est pas seulement d’assurer son pouvoir. Il y a d’autres impératifs essentiels pour un monarque, et c’est ce qui ressort d’une brève comparaison entre Yoyaqim et son père, Josias (640-609), le roi de Juda qui, selon le second livre des Rois 22-23, réforma la vie politique et religieuse de son royaume après la découverte d’un exemplaire du livre de la Loi dans le Temple. Pour Jérémie, le roi Josias vivait bien, mais il défendait aussi des valeurs essentielles comme le droit et la justice. Il s’est également préoccupé des couches les plus défavorisées de la population, les pauvres et les humiliés. Pour le prophète, cette façon d’agir équivaut à « connaître Dieu » (Jérémie 22, 16). Nous retrouvons ici un équivalent de l’image du conseil divin : le roi Josias était au courant du dessein de Dieu et, par conséquent, il savait quelles étaient les valeurs solides qui permettent de construire une société stable.
Cette vue plus large et plus élevée que la simple défense du pouvoir en place distingue le père du fils. Josias avait un projet de société, il défendait des valeurs fondamentales et des principes essentiels. C’est pour cette raison qu’il a entrepris une vaste réforme, comme en atteste le récit du second livre des Rois 22-23. Il avait pensé à l’avenir de son peuple et, en conséquence, jeté les bases d’une nouvelle phase de son histoire. Le projet n’a sans doute pas vraiment abouti, mais nos Écritures et le peuple juif ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui s’il n’y avait pas eu de roi Josias.
Jérémie ne s’en prend pas seulement à la classe dirigeante de son pays. Il critique aussi le « petit peuple » dans un texte peu connu qui rappelle toutefois l’intercession d’Abraham (Genèse 18, 16-33) : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez donc et enquêtez, cherchez sur ses places : y trouvez-vous un homme ? Y en a-t-il un seul qui défende le droit, qui cherche à être vrai ? Alors je pardonnerai à la ville. Ils ont beau dire : “Par la vie du Seigneur !”, leurs serments sont faux. Seigneur, tes yeux ne sont-ils pas dans l’attente de la vérité ? Tu les frappes, mais ils n’en sont pas touchés ; tu les extermines, mais ils refusent de recevoir la leçon. Ils se font un visage plus dur que la pierre, ils refusent de revenir. Moi, je me suis dit : “Ce sont de petites gens, ils ne sont pas bien malins, ils ne connaissent pas les voies du Seigneur, les coutumes de leur Dieu. J’irai donc vers les grands pour discuter avec eux ; eux, au moins, connaissent les voies du Seigneur, les coutumes de leur Dieu.” Mais les uns comme les autres ont brisé le joug, rompu les liens » (Jérémie 5, 1-5).
Les « petites gens » comme les dirigeants, les gens simples comme les gens instruits souffrent du même mal, nous dit Jérémie. Le droit et la vérité ne sont pas des priorités. Nous serions tentés d’ajouter : seul compte l’immédiat, et nul n’a souci de l’avenir plus lointain ni de ses exigences. Jérémie ira peser les conséquences de son franc-parler pendant quelques jours en prison ou au fond d’une citerne (Jérémie 37-39).
En conclusion, je rappellerai le mot d’ordre de Stéphane Hessel : Indignez-vous3 ! Les prophètes bibliques sont souvent appelés « voyants » (voir premier livre de Samuel 9, 9), « sentinelles » (voir Ézéchiel 33, 1) et peuvent être comparés aux « veilleurs », comme dans le texte d’Isaïe qui a fourni le titre à cet article. Les prophètes voient plus loin que les gens ordinaires : ils voient surtout que tant de choses qui existent ne devraient pas exister et que, en revanche, tant de choses qui devraient exister n’existent pas. Ils ne se résignent pas et ne s’accommodent pas de la situation. Ils s’en indignent et le font savoir. Ils sont aussi prêts à agir pour changer non seulement les mentalités, mais aussi le cours des événements. Tout cela après avoir assisté au « conseil divin », c’est-à-dire après avoir percé le mur des modes, des apparences et des lieux communs pour aller jusqu’au fond des choses, avec le courage et la clairvoyance nécessaires.
- 1.
Dit aussi « royaume d’Israël », au Nord (capitale : Samarie), par opposition au « royaume de Juda », au Sud (capitale : Jérusalem). Après la mort de Salomon en 931, la scission entre son fils Roboam et le soldat rebelle Jéroboam avait abouti à ce partage du pays.
- 2.
Mesure de capacité qui équivaut à environ 35 litres.
- 3.
Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Montpellier, Indigène éditions, 2010.