La Bible offre encore matière à penser
Le vagabondage dans les Écritures de Jean-Christophe Attias, Dieu n’a pas créé la nature (Cerf, 2023) et la lecture de la Genèse par Catherine Chalier, Il nous créa à Son image (Bayard, 2023), renouvellent la lecture de la Bible à une époque où la tradition du commentaire semble s’essouffler, et appellent à faire grandir la création.
Le genre littéraire du commentaire biblique se fait rare. Peu nombreux sont les éditeurs qui se risquent encore à faire des propositions dans ce domaine. Nous sommes loin de l’époque où Thomas Mann s’engageait dans l’écriture d’une tétralogie sur l’histoire de Joseph et de ses frères (1933-1943) et où Paul Claudel signait un monumental commentaire du Cantique des cantiques (1948). Le temps, pourtant plus proche, où Paul Beauchamp livrait au Seuil ses deux volumes de L’Un et l’autre Testament (1976 et 1990) paraît révolu. Le « vieux livre » qui a tant nourri notre culture aurait-il épuisé sa fécondité ?
Il semblerait plutôt qu’il soit une victime collatérale de l’effondrement du christianisme dans notre pays, et en particulier de la crise qui frappe l’Église catholique. La défiance ou le désintérêt à l’égard de celle-ci, mais aussi la suspicion que suscite légitimement certaines formes brutales ou désuètes de « retour du religieux » le rejettent dans l’ombre, même si, en dehors des cercles confessionnels, il se trouve des artistes, des philosophes ou des psychanalystes pour s’y intéresser, en particulier du côté de ceux qui se rattachent d’une manière ou d’une autre à la complexe et multiple tradition juive, qu’ils soient croyants ou non. On peut néanmoins rappeler les belles exceptions que sont les travaux du bibliste belge André Wénin sur les récits de la Genèse, publiés au Cerf ou chez Lessius, et la magnifique édition, chez Diane de Selliers, de la traduction commentée de Marc-Alain Ouaknin, La Genèse de la Genèse, illustrée par l’abstraction, qui porte sur les onze premiers chapitres du premier livre du Pentateuque. Ou l’an dernier, la nouvelle traduction des Évangiles proposée, chez Gallimard, par Frédéric Boyer1.
C’est dans ce paysage de rareté que deux des maisons d’édition catholiques, Le Cerf et Bayard, ont publié en 2023, hélas de manière presque confidentielle, deux ouvrages qui tentent de montrer que la Bible et la tradition de commentaires qu’elle a fait naître offrent encore matière à penser. On ne peut manquer de noter que les auteurs ne sont pas chrétiens, mais juifs – signe qu’il se trouve toujours de ce côté-là, plus qu’ailleurs, une énergie et une capacité de renouvellement de la lecture de ce texte qui est l’une des sources majeures de l’imaginaire et de l’éthique du monde occidental.
Jean-Christophe Attias, auteur d’un remarquable Moïse fragile, en 2015, propose ce qu’il appelle un « vagabondage » dans les Écritures, manière de revendiquer une certaine légèreté, de ne pas se poser comme un maître, mais d’éveiller la curiosité. Vagabonder, c’est laisser place à la surprise, à une certaine insouciance même, c’est aussi faire un permanent aller-retour entre soi et le paysage dans lequel on se déplace, en étant guidé par des motions intérieures qui viennent de loin. Tel est sans doute le côté déroutant de son ouvrage pour ceux qui seraient en quête de « doctrine » ou de « réponses ». Il s’agit plutôt, pour Attias, de collecter de quoi réfléchir et surtout questionner. Ne manquant pas de talent de conteur et d’auteur, il met en scène ses propres interrogations, celles qui naissent de son histoire personnelle et celles que suscite en lui le monde dans lequel nous vivons. Il le fait avec sa grande connaissance, non seulement de la Bible, mais de la tradition de commentaires juifs qu’elle a nourrie, notamment au Moyen-Âge.
Le livre est savoureux, parfois un peu agaçant par un excès d’égotisme, mais sans doute l’auteur a-t-il pensé que c’était une manière de rapprocher son propos du lecteur, de lui faire sentir qu’il n’était pas question de proposer une théologie abstraite, mais de découvrir comment le « vieux » texte biblique et ses commentateurs peuvent éclairer, avec les questions les plus contemporaines, celles qui peuvent traverser tout un chacun. Le pari, ce n’est pas de se donner comme exemple, mais de faire sentir, non sans humour, que la singularité ouvre sur l’universel et que, par conséquent, pour qui le souhaite, il est toujours possible de tisser avec le texte et sa tradition des liens existentiels.
Attias aime volontiers prendre à contre-pied son lecteur. Ainsi du titre, Dieu n’a pas créé la nature, qui semble s’inscrire en faux devant l’affirmation initiale du livre de la Genèse : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Citant Rachi, il affirme que « ce verset biblique ne dit rien d’autre qu’“Explique-moi !” » et que si « la Torah est bien un livre, […] elle n’est pas une histoire ». D’ailleurs, poursuit-il, la Torah, la Loi, à proprement parler, ne commence pas là, mais beaucoup plus loin, au douzième chapitre de l’Exode, avec le commandement de fixer les mois… Tant et si bien que son vagabondage a pour point de départ non pas le récit de la création, mais le don de la Loi, choix qu’il justifie en citant un rabbin du iie siècle qui la compare à un arbre magnifique. Cela pour dire que la « nature », si belle soit-elle, ne doit pas distraire celui qui lit le Livre d’y chercher le chemin de son existence.
De là, l’auteur ne cesse de montrer comment s’entremêlent la Loi, la nature et l’humanité. Il raconte également que cet entremêlement ne va pas de soi, qu’il doit être interrogé et que la Loi, prise à la lettre, n’a pas réponse à tout – notamment, souligne-t-il, aux questions de genre. Il est bien évidemment impossible de synthétiser cette dérive volontaire, souvent stimulante, dont l’intention est de nous montrer que la Bible et sa tradition sont loin d’avoir dit leurs derniers mots et qu’elles recèlent bien des ressources pour « subvertir la nature des choses » – c’est-à-dire le fait de se laisser aller à croire qu’elles sont ce qu’elles sont de manière immuable. De cette nécessaire subversion, fait comprendre Attias, le judaïsme n’est pas exclu. Et d’ailleurs, tout en s’en revendiquant, il ne se prive pas d’exercer sur lui un regard critique. Au fond, son livre est un plaidoyer pour une pensée toujours remise en mouvement. Vagabondage, disait-il…
Différente est la démarche de Catherine Chalier, même s’il n’est pas question, là non plus, de s’immobiliser ou de vouloir tout fixer. Le choix est plutôt fait d’opérer un décentrement par rapport aux questions qui naissent des circonstances d’une vie personnelle, pour écouter, au fil de la lecture du livre de la Genèse, une voix qui parle dans le texte, de manière singulière pour chacun de ceux qui le lisent. Une voix qui parle depuis longtemps – au moins depuis que ce texte se présente à la lecture, à la méditation, voire à la prière. Une voix qui parle aussi dans celles de ceux qui ont « en leur nom » partagé, à partir de ce texte, leurs questionnements, proposant leurs interprétations et communiquant leurs enseignements. Mais, pour qu’on ne se méprenne pas et qu’on ne lui prête pas, pas plus qu’à ses prédécesseurs, la prétention d’énoncer ce qui serait « la » vérité du texte, la philosophe précise utilement que « la vérité en l’occurrence n’est ni le savoir ni la certitude. Elle a le visage de celui qui l’a cherchée en étudiant la Torah et en partageant sa quête avec autrui ».
Cette voix qui appelle la lecture et l’écoute se rapporte au fait que, de part en part, le livre et ce qu’il raconte constituent un acte de parole. D’abord, dans le récit du « commencement » du monde, qui se développe, hors de toute préoccupation historique et au-delà de tout particularisme, dans une perspective « universelle » ; ensuite, dans un second récit de commencement, celui d’un peuple singulier, dont le devenir, accompagné par « la basse continue » des questionnements ouverts dans les onze chapitres précédents, va se prolonger bien au-delà du livre de la Genèse. Or cette voix première, cette voix du commencement, ne tarde pas à faire entendre que la « bonté originaire » de la création, énoncée dès l’apparition de la lumière et la sortie du tohu-bohu, pierre de fondation pour la suite, se trouve en butte à de tragiques « menaces de destruction » dont les êtres humains sont partie prenante. C’est à eux qu’il revient de tenter d’en déjouer les pièges, s’ils veulent vivre, eux et leur descendance.
Qui parle à travers cette voix ? Il n’est peut-être pas indispensable de répondre à cette question puisque, comme le fait remarquer Catherine Chalier, dans les premiers chapitres du livre de la Genèse, le créateur, Élohim – « Dieu » dans la plupart des traductions – « ne demande jamais à ses créatures humaines de “croire” en lui » et ne prescrit « aucune croyance, aucun culte, aucune étude, aucune prière ». En revanche, comme l’indique le titre de son livre, il est plus significatif – et ce sera la trame de tout le commentaire que propose la philosophe –, de s’attacher à l’affirmation que l’être humain, créé « masculin et féminin », l’est « à l’image et à la ressemblance d’Élohim ». Cette spécificité, précise la philosophe, marque « la proximité en soi-même de l’ombre divine qui unifie le corps, l’âme vitale et l’intelligence ». Il en résulte que, dans la perspective biblique, l’être humain est en permanence appelé à mettre sa conduite en adéquation avec ce dépassement qui le constitue. Chaque lecteur de la Genèse est invité à comprendre, en étudiant le texte et en puisant dans la tradition d’interprétation qui l’accompagne, ce que signifie et implique cette définition qui rattache la personne et l’humanité au mouvement créateur lui-même.
Entendre cela et le traduire en acte, insiste Catherine Chalier, est le chemin toujours à reprendre pour rendre possible la manifestation de la « bonté originaire » présente dans la création en dépit de toutes les vicissitudes dans lesquelles elle peut être prise. Dans la perspective biblique, hommes et femmes portent la responsabilité de « réparer un monde toujours enclin à régresser vers le tohu-bohu, comme […] Abraham a commencé à le faire ». Chacun, pour cela, peut compter, comme l’explique le Rabbi de Gur (1847-1905) – l’une des figures hassidiques citées par l’autrice –, sur le fait qu’existe en lui, même quand son âme est abîmée par le penchant au mal, un point intérieur épargné par celui-ci, à partir duquel il est possible de réveiller en soi l’image d’Élohim.
Sur plus de cinq cents pages, Catherine Chalier suit pas à pas le texte biblique en l’éclairant à la lumière d’une riche tradition d’interprétation, principalement juive (mais pas seulement), religieuse, mais aussi philosophique et littéraire. Elle dialogue constamment avec cette tradition éminemment plurielle, dont l’étendue historique suffit à montrer que la Genèse n’a cessé de faire écouter et parler, de manière profonde, des générations successives pour le moins diverses, vivant dans des contextes extraordinairement différents et dont les voix, pour peu qu’on leur accorde attention, ont encore quelque chose à enseigner aux générations présentes et à venir. Ce texte n’a donc pas fini d’interpeller ses lecteurs. Ainsi, pour ne donner qu’un exemple parmi d’autres, l’épisode de la guerre des rois dans laquelle Abram s’engage pour sauver son neveu Lot (Gn 14) pose-t-il la question, terriblement actuelle, de la limite jusqu’à laquelle il reste souhaitable et possible de ne pas recourir à la force, alors même que plusieurs épisodes précédents ont montré les impasses où conduisent la violence et la fascination de la puissance…
Autre interrogation, fort contemporaine, que soulève Catherine Chalier : celle de la place des femmes. Celles-ci, note-t-elle, « deviennent invisibles et silencieuses » après la tragédie de Dina, dont le viol est suivi d’un massacre (Gn 34), et après l’épisode qui voit Tamar ruser pour avoir une descendance (Gn 38). Or cet effacement des personnages féminins à la génération des fils de Jacob ne manque pas d’avoir des conséquences. Sans quitter le fil rouge de sa lecture et sans vouloir essentialiser le féminin, la philosophe demande alors s’il ne faut pas voir dans cette mise hors champ de l’altérité l’une des explications du fait que la conscience qu’être à l’image et à la ressemblance d’Élohim se trouble alors chez ceux qui devraient en vivre et la porter haut.
On peut encore souligner qu’en divers moments du récit, la philosophe pointe la difficulté de la transmission2, notamment entre Jacob et ses fils qui, dit-elle, « auront alors beaucoup de mal à apprendre ce que les obligations liées à son nouveau nom, Israël, demandent de chacun. À savoir de révéler par sa vie unique sa part propre de la vérité créatrice d’Élohim, la part qu’il/elle est appelé(e) à porter » (souligné par l’autrice).
La gageure que tient Catherine Chalier en cet exercice difficile du commentaire de l’ensemble de la Genèse, c’est de se tenir d’un bout à l’autre sur la ligne de crête d’une proposition de lecture ouverte, sans jamais prétendre dire le mot final du texte. Il revient, en effet, à chacun de poursuivre le travail d’interprétation en puisant dans la tradition, pour produire un renouvellement du sens et de l’intelligence. Si le long parcours qu’elle propose montre que « la force spirituelle venue du passé ne rend pas prisonnier de celui-ci, elle donne au contraire l’élan pour avancer, même dans les temps et les lieux désertiques », la manière dont elle le conduit rend au lecteur sa responsabilité propre sans chercher à en faire un disciple ou un admirateur. L’essentiel, en effet, c’est que, dans le monde toujours troublé dans lequel vivent les humains, chacun « porte la responsabilité, par ses actes, de faire grandir [la] création », afin que s’en dévoile « la bonté originaire ». Ainsi conclut-elle, en écho au titre du livre d’Emmanuel Levinas, De Dieu qui vient à l’idée : « C’est aux humains créés à l’image d’Élohim de faire venir le Créateur à la pensée d’autrui. »
- 1. Dans un entretien accordé au Monde, le 30 octobre 2022, Frédéric Boyer revendique d’avoir voulu d’abord « honorer l’origine juive de ces textes ». Rappelons qu’il a dirigé la traduction de la Bible publiée par Bayard en 2001.
- 2. Le sujet importe particulièrement à Catherine Chalier, qui y a consacré plusieurs livres, dont Transmettre, de génération en génération, qui vient d’être réédité aux éditions Salvator.
Dieu n’a pas créé la nature
Jean-Christophe Attias
Le Cerf, 2023, 304 p., 22 €
Il nous créa à Son image. Un commentaire de la Genèse
Catherine Chalier
Bayard, 2023, 520 p., 29, 90 €